CHAPITRE I
Clf T EXPlLlQtE EN QUOI CONSISTE LA VEBTU DE MANSUÉTUDE 00 M DOUCEUR, ET EN QUOI ELLE DIFFÈRE DELA PATIENCE.
iiSf' — ^La doireeur, selon saint Thomas, est une partie potentielle de la quatrième vertu cardinale, parce qu'elle a quelques points de ressemblance, dans la manière dont elle procède, avec la vertu de tempérance. En eLA, cette vertu préserve l'âme qui en est douée de tout excès. Le lecteur se figurera peut-être que cette vertu, qui va faire le sujet du présent article, ne diffère point de la patience dont je traite dans le neuvième article ; car enfin, la patience et la douceur ont pour hut la tolérance des maux qui de toutes parts nous assaillent dans cette misérable vie II n'en est pourtant pas ainsi, parce que la tolérance des maux s'acquiert de deux manières : d'a- T. III. 23
bord en modérant la tristesse qui s'empare de notre cœtif chaque fois qu'il nous survient quelque chose de fâcheux, et ensuite en réprimant la colère et l'indignation qui s'allument dans notre cœur quand nous essuyons des injures, et que nous nous sentons portés à la vengeance. La patience est destinée à chasser de notre âme la tristesse qui peut l'envahir quand nous avons à essuyer des revers de quelque nature qu'ils puissent être; il appartient à la douceur décomprimer la colère que les injures reçues excitent dans notre âme, et de s'opposer à la vengeance à laquelle nous excite cette aveugle passion. C'est ce qu'enseigne saint Thomas. Dicendum, quod patientia dicitur hahere opus perfecfum in adversis tolerandis, ex quihus primo procéda tristitia, quam moderatur patientia ; secundo ira, quam moderatur mansuetudo. (2. 2, Quœst. 136, art. 6). Il énonce par ces paroles une grande vérité, car de même qu'on nomme patient celui qui sous le poids des infortunes ne se trouble, ni ne s'attriste, ni ne s'inquiète, ni ne tombe pas enfin dans une noire mélancolie, de même également on qualifie du nom de doux celui qui sous le coup des injures qu'on lui fait ne se livre pas à la colère, ne s'enflamme pas d'indignation et ne cherche point à prendre sa revanche des torts dont il a été victime. Saint Ambroise enseigne la même chose en disant que ceux-là sont doux qui ont vaincu toute passion décolère, de iareur, de rage, et qui sont étrangers à tout esprit de dissension. Qui sunt mamueti, nisî quos nullus spiritus dissensionis exagitat, non ira perturbât, non sœvitia exaspérât, non rabies crudelita' tis inflammat. {In Psalm. 39). En résumé, la vertu de douceur est un baume très-suave qui apaise les émotions ardentes et impétueuses de la colère, qui, par l'onction de sa placidité {délia sua placidezza), calme et apaise les blessures du cœur, et en le plaçant sous l'empire de la raison lui conserve toute sa tranquillité. C'est ce que dit le Docteur angélique précité : Mansuetudo est, quœ secundum rationem rectam modero' fur iras.
446. — Je veux mettre sous les yeux du lecteur une vive image de ces deux vertus, afin qu'il puisse comprendre la diitérence qui existe entre elles et qu'en même temps il lui soit possible de découvrir la beauté dont elles sont douées, pour qu'il se laisse éprendre de leurs charmes. Je prends pour exemple sainte Lidwino^ cette vierge, tout à la lois si éminem-
ment pationtc et douce, selon la diverse qualité des maux dont ellf était aflligéc. Nous l'avous déjà vue pleine de patience au milieu dos aflreuses douleurs que lui faisaient souûrir les plaies dont son corps était couvert, et qu'elle endura avec une admirable constance pendant trente-huit ans ; voyons-la maintenant i>leine de douceur au milieu des injures et des outrages. Durant s«s longues et cruelles infirmités, quatre soldats <pii, je crois, étaient poussés par une rage iniernale, entrèrent dans la ehambre de cette vierge, et se mirent à l'accabler des plus graves injures, soit en paroles, soit en insultes de la plus grande indécence. Non contents de cela, ils la frappèrent de coups redoublés en ajoutant à ses plaies de nouvelles plaies par leur barbare cruauté. Au milieu de ces traitements inhumains, la pauvre infirme se tenait comme un agneau dans les griûes des loups, soutirant avec un calme pariait les injures et les coups de ces forcenés, et non-seulement elle ne cherchait pas à eu demander vengeance, mais elle s'opposait à ce qu'on la réclamât auprès de la suprême autorité du prince. Le lecteur n'a qu'à fixer les yeux sur Lidwine et il découvrira deux portraits : l'un d'une patience héroïque, et l'autre d'un courage non moins héroïque. 11 la verra contente, pleine de sérénité, parfaitement résignée à la volonté de Dieu au milieu des douleurs qui l'accablent pendant une si longue suite d'années ; il lui semblera voir en elle le saint homme Job, prodige de patience. S'il l'envisage sous le coup des injures, des outrages, des mépris qu'elle endure avec un calme parfait, sans la plus légère altération, elle lui semblera un autre David tout aussi imperturbable au milieu des outrages et des injures, modèle d'une mansuétude peu commune. Il ne saura laquelle des deux vertus il doit admirer le plus dans cette vierge, si toutefois la douceur ne lui parait point même supérieure, parce qu'enfin les douleurs torturent les membres corporels, mais les injures vont jusqu'à transpercer le cœur et le provoquer à la colère et à la vengeance ; c'est ce qui fait que, dans ce dernier cas, on a besoin d'une plus grande iermeté pour se tenir dans un état calme et se préserver de tout mouvement intérieur d'animosité. Or, c'est de cette douceur que nous aimons tant à voir briller dans les Saints, que uous allons parler dans les chapitres sni- ^fanls, en tant qu'elle est une vertu distincte de la patience dont nous avions déjà précédeiiimeut traité.
447, — Mais 'afin qu'on ne confonde pas l'une avcc.ranim ces deux vertus, il convient de savoir que la douceur a quelques points de ressemblance avec la clémence, et que néanmoins c'est une vertu diûérente. La douceur a des rapports avec la clémence, parce que les deux vertus ont pour but de réprimer la colère ; mais elle en diffère en ce que la clémence appartient uniquement aux princes, et généralement aux supérieurs; parce que son propre est de modérer la colère pour mitiger les peines dues aux coupables, tandis que la douceur convient à tout le monde, et qu'elle a pour but de modérer dans tous les emportements de la colère, pour qu'elle ne se laisse point aller à des excès. Voici les paroles du Docteur angélique : Clementia est lenitas superioris ad inferiorem, mansuetudo autem non so/i/m est superioris ad inferioretn. sed cujuslibet ad quodlibet. Et un peu après il dit encore : Mansuetudo in quantum refranat impetum irœ, concurrit in eumdeni efjectum cum clementia. l)ifferiint iamen ab invicem., in quantum clementia est moderativa exterioris punifionis, mansuetudo autem proprie minuit passionem irce. (2. 2, Qu. 157, art. 1). En somme, la clémence est une véritable douceur, mais elle est seulement le propre des princes et de toute personne qui a l'autorité du commandement sur des subordonnés.
-448. — Je veux encore mettre sous les yeux du lecteur deux illustres portraits de cette vertu dans la personne de deux célèbres empereurs ; je veux parler de Constantin et de Théodose, qui, tous deux, méritent si bien le titre de grands qui leur a été donné. (P. Ribaden. de Princip. Christian., lib. ii, cap. 18). il se trouva des sujets assez audacieux pour commettre de graves insultes contre la statue du grand Constantin, et même pour la renverser de son piédestal en signe de mépris. A une injure aussi atroce, le pieux empereur ne manifesta aucune émotion ; mais les gens de sa cour en furent tellement indignés que, ne pouvant supporter qu'un aussi sanglant affront demeurât impuni, ils en firent sentir toute l'énormité, môme en l'exagérant, et le prièrent de venger, par une éclatante punition, l'outrage fait à sa personne impériale. En entendant ces excitations, Constantin leva la main, la porta deux ou trois lois à sa figure et répondit eu souriant : Ego riullum vulnus sentio. Je ne sens sur mon visage aucune blessure. Il voulait dire par ces paroles que les coups et les insultes portés à sa statue n'a-
v.'upnl pas atteint son cœur dans loqneî il conservait soif^nou-m Ptiucnt la vertu de cléiueuce pour l'opposer à tout ressciitjlucnt de vengeance.
410. — Un des préfets de province créés par Théodose le prand, selon ce que rapporte saint Jean Chrysostôme, fut mis a mort pour de légers motifs par le peujile de la ville d'Antioclie. Plusieurs coupables avaient pris la laite, plusieurs autres étaient en prison, et toute la ville attendait avec une terrible épouvante les foudres d'une vengeance éclatante. L'évoque Flavien alla se jeter aux pieds de l'empereur pour solliciter sa clémence en faveur de ce peuple coupable, et il en obtint un pardon général. Le saint Docteur termine son récit en disant, que par cet acte l'empereur s'acquit la gloire d'un prince non moins lort et magnanime que clément et pieux. Et i^i'incipis non mi/ms pii et démentis , quam fortis, et magnanimi gtoriam consecutus est. [Homil. 2, ad popul. Antioch.). Mais j'estime digne d'un plus grand éloge encore ce grand monar(jue qui fit une loi par laquelle toute personne qui, par des paroles inconvenantes et injurieuses, aurait outragé son nom, ne pouvait être punie par des juges subalternes, et il en donnait les raisons suivantes: Quoniam si id ex levitate processit, contemnendiim est: si ex insania, miseratione dignissimum, si ab injuria remittendum. {Capit. Theod. lib. ix, lit. A). Parce que, disâxt ce pieux empereur, de telles paroles injurieuses, si elles pravieunent d'une légèreté d'esprit , ne méritent point qu'on en lasse le moindre cas ; si elles ne sont que le résultat de la folie, on doit en avoir pitié; si, enfin, elles partent d'un accès de colère, on doit les pardonner. Enfin, la loi décrète que des causes de ce genre doivent être déférées à l'empereur lui-même , pour être jugées d'après les généreuses inspirations de son cœur. Nous allons maintenant voir combien cette clémence, qui, dans les personnes privées , prend le nom de douceur, doit être mise en pratique par l'homme raisonnable, par l'homme qui pro« fesse le christianisme, et, à plus forte raison, par celui qui s'est voué a la vie spirituelle.
— srs ^