CHAPITRE n
on NE PEUT DIRK Qt'UN HOMME SOIT RAISONNABLE, QUAND IL K'eSI PAS DOUÉ DE DUUCEUa.
450. — Je n'imtends point par un homme raisonnable celui qui n'a seulement que le principe de la raison. C'est une prérogative qui appartient même aux insensés, quoiqu'ils ne puissent faire usage de leur libre arbitre. Il en est de même pour les gens ivres, quoique privés momentanément d'une raison lucide; pour les personnes plongées dans le sommeil, quoique cet état enchaîne leurs facultés intellectuelles. Une raison de cette nature est une prérogative dont tout homme sage doit rougir. L'homme raisonnable, tel que je l'entends, est celui qui est capable d'user de la raison dont la nature a do.té son âme. Or, tel n'est pas celui qui, se laissant maîtriser par la colère, se trouve, par ce seul lait, destitué de la vertu de douceur, puisque la passion qui le domine le rend semblable à la brute.
451. — Deux choses distinguent l'homme de la brute. La première est la raison par laquelle nous accomplissons les actes qui nous sont propres, non point par l'impulsion impétueuse de la nature, mais par la libre détermination de la volonté. Cette différence, qui nous sépare des animaux, est le caractère de notre nature raisonnable. La seconde est la configuration extérieure de nos membres et de nos sens organiques, et quoique celle-ci ne tienne pas à la substance essentielle de notre être, elle contribue pour beaucoup à la beauté de notre forme, €t lait de nous des hommes, et non pas des brutes. Or, ces deux qualités distinctives, qui nous appartiennent exclusivement, nous sont ravies par l'emportement et la colère; il n'est donc pas étonnant que l'homme devienne ainsi semblable à la brute. Eu ce qui regarde la raison, le Docteur angélique nous dit clairement que, de toutes les passions qui fermentent dans notre cœur, il n'en est aucune qui soit plus funeste à cette noble prérogative de l'homme que l'emportement de la colère; et il va jusqu'à comparer un homme en colère à un homme pris de vin ou à celui qui dort, puisque, dans l'un et l'autre, la raison est enchaînée par le vin ou parle sommeil. Diccndum guod mens, vel ratio, quamvis non utatur organo corporali in
tuo provrio aclu, tamcn quia iniVujct ad sui actum qtiihusdam viribus sensilivis , (juonini actus impediuntur eu/ pure onlurbulo-, ncccsse est quod perturbationcs curpurales etiam judiciuin rulionis impvdiunt , sicut palet in cbrtetute et soinno. Dictum est auiem , quod ira maxime facil perturbaliunem corporalem circa cor, ila ut ctiamusque ad cxtcriura mcmbra derivclur. Undeira inicr ccrtcras passiones matii/dstius impedil judicium rationis. (2. 2. Quctst. A%,art. 3).
452. — Qu'on veuille bien refléchir sur les raisons que pré- Bcnte l'illustre Docteur pour prouver sou sentiment, qui est aussi le nôtre. Il dit que la raison, pour opérer dans l'homme tant qu'il est ici-bas, a besoin des facultés sensitives du corps, comme d'autant d'instruments nécessakes à ses actes. Mais si ces mêmes facultés organiques sont agitées et troublées par des humeurs fébriles, la raison y trouve un obstacle qui entrave ses opérations,- comme dans des mstruments impropres à l'usage qu'on veut en faire. Prenons pour exemple les yeux. S'ils sont bien organisés pour la vue, s'ils ont les nerfs, les muscles, les humeurs, les enveloppes ou tuniques dont ils doivent être munis, notre âme voit clairement par leur moyen les objets. Mais si les humeurs s'enflamment et se troublent, et si les parties dont cet objet se compose perdent leur état normal, Tâme ne pourra plus voir les objets, bien qu'ils soient exposés à ses regards. De même , si une passion trouble et confond les yeux de l'âme, la raison ne peut plus opérer d'une manière conlorme à sa nature, ou ne peut agir que très-imparfaitement. Or, saint Thomas dit que, parmi les passions, celle qui trouble davantage la raison est la colère. Cette afiection désordonnée enflamme le sang qu'elle fait refluer vers le cœur, étend l'incendie dans tout le corps, met dans l'agitation les humeurs; et le cerveau, au milieu de ce tumultueux bouleversement, se trouble, et ses organes ne peuvent pas convenablement fonc- 'ionuer. La raison ne peut donc point accomplir ses actes, ou du moins elle ne peut agir que faiblement et avec peine. C'est pourquoi notre angélique Docteur dit par faitemenf bien, que ia colère met évidemment un obstacle à l'usage de la raison : Ira inter cœteras passiones manijestius impedit judicium rationis. Mais à qui et à quoi pourrons-nous comnarer un homme emporté par la colère et privé de raison, dans cet état pitoyable? Assurément, ce ne saurait être qu'à la brute, puisque, dans ce
moment, il n'agit plus que comme une brute, qu'il n'écoute plus les inspirations de la raison, mais seulement celles d'une passion laribonde.
453. — Du moins pourtant, me direz- vous, cet homme livré à la colère diLèrera toujours de la brute par la iurme du corps et par l'usage des sens propres à l'humanité. Nullement, répondent les SS. Pères, car dans cet état on ne ressemble plus à un homme mais à une bête iéroce. Pour ce qui est de la taculté de parler^ saint Thomas, déjà plusieurs fois cité, s'exprime ainsi : Potest esse tanta perturbatio irce, quod omnino Impediaiur lingua al) usu loquendi; et tune sequitur taciturnitas. (1. 2. Quœst. 48, art. i). La colère peut non-seulement empêcher l'esprit de raisonner, mais encore ôter à la bouche la iaculté de parler, tellement que la personne, semblable à un animal, est capable de rugir, de hurler, de beugler, mais non point de parler. Pour ce qui regarde l'altération du visage et des membres, saint Grégoire en fait une description non moins éloquente que détaillée. Irœ suce stimulis accensum cor palpitât ^ corpus tremit, lingua se prcspedit, j actes ignescit, exasperantur oculi, et nequaquam recognoscuntur noti. Ore quidem cla^norem format, sed sensus quid loquatur ignorât. In quo itaque iste ab arreptiiiis longe est, qui action i s suce conscius non est? {Moral, lib. v. cap. 30). Considérez, nous dit ce Saint, un homme transporté de colère, son cœur lui bat fortement, son corps est saisi d'un tremblement général, son visage est enflammé, ses yeux lancent des étincelles, il ne voit rien ou bien il ne connaît pas même les personnes qui lui sont familières : s'il jette les yeux sur elles, sa langue s'épaissit et ne peut qnbalbutier, il profère plutôt des cris et des hurlements que d •paroles humaines, et il ne sait pas lui-même ce qu'il dit. L i quoi, s'écrie le Saint en finissant, en quoi, je vous prie, oA homme diflére-t-il d'un énergumène privé de sens et de raison?
454. — Saint Jeaa Chrysostôme nous a laissé de l'homme maîtrisé par la colère un portrait non moins piquant et non moins ressemblant à son modèle. Videbis iratos , non sccus ac insanos , t^irpiler in médium prœcipites jerri. Cum enim. circa prœcordia e/f'erbuit ira , ig7iem emittit , tola inflatur faciès, incomposiie manns mcventur , ridicule prosiliunt pedes , rixam dirimere conantibus insultant et in eos nulla ab insamentibus diflereniia irruunt. [Hoinil. 3. in Joann.). Vous verrez un homme traus^)orté de colère courir comme un insensé, précipiter ses
pas. Vous le voiroz jcltM- tcu cl flammes, sa figure s'enfle, sc3 mains se IoixIlmiI en gestes désoivlonnés , ses pieds s'agitent et ioHt lies bonds ridicules; il luit des contorsions comme un maaiaijue , il se lance comme un iuricnx contre quiconciue veut chercher à terminer la dispute. Nous pouvons tirer de ceci une conséquence morale avec le philoso[)lie païen : Qualem putas esse animnm, cvjus exlerna imago tain fœda est ? [Senec. lib. de ira, cap. 3r>). Quelle idée peut-on se iaire d'un esprit de cette trempe dont l'image extérieure est si contrefaite et si diûorme? Croyezvous que celui qui au dehors a déjà perdu toute forme humaine, conserve intérieurement la raison qui constitue un véritable homme?
455. — Galien raconte à son propre sujet. [Lib de cognoscend, et curand. animi morbis) qu'étant encore lort jeune, il fit la rencontre d'un homme qui était sur le seuil d'une porte et qui s'eliorçait de l'ouvrir promptement; mais comme la clef, malgré tous les eflorts qu'il faisait et l'adresse qu'il employait, n'entrait pas dans la serrure et qu'il ne pouvait parvenir à son but, cet homme se laissa emporter par une si furieuse colère que son visage était en feu , il grinçait des dents , il frappait la terre des pieds. Puis, comme si la porte était coupable du relus de s'ouvrir, il s'élançait contre elle avec la rage d'un forcené, et ensuite comme si la clef avait aussi le tort de ne pas rem[»lir son office, il la mordait comme ferait un chien. Là pourtant ne s'arrêtèrent pas ses fureurs insensées , car levant au ciel ses yeux égarés et proférant de ses lèvres tremblantes des jurements atroces, il se mit à vomir contre Dieu les plus horribles blasphèmes. Sa bouche était écumante comme la gueule d'un lion et il poussait des mugissements comme un taureau. Cet illustre médecin dit qu'à ce spectacle, bien qu'il ne fat encore qu'un enfant, il fut saisi d'horreur, car il lui semblait que ce n'était pas un homme, mais une bète féroce entièrement privée de raison et en qui il n'y avait absolument rien d'humain. Il conçut dès ce moment une si grande aversion pour la colère, que jamais dans tout le cours de sa vie on ne le vit dans un état d'exaspération.
456. — jMais s'il est vrai que la colère trouble l'exercice de ia raison dans l'homme et quelquefois même la lui enlève totalement en l'assimilant à une brute, qui ne comprendra la nécessité où nous sommes tous d'acquérir la vertu de douceur dont le propre est de mettre un frein à l'impétueuse passion de la
colère, de dompter son intensité et de maintenir la raison dans le libre exercice des actes qu'elle doit opérer avec une entière rectitude , cette vertu de mansuétude qui doit par conséquent aussi conserver à notre corps et à tous nos sens extérieurs cette attitude décente et calme qui leur convient? Tout cela est vrai, me direz-vous, mais il est extrêmement difficile de tenir sous le frein cette fougueuse passion qui, semblable à un coursier indompté, secoue, au moment où l'on y pense le moins, ce frein de la raison et l'emporte avec impétuosité à la vengeance. Comment ! réplique saint Jean Chrysostôme, tout surpris d'une pareille obiection, nous pouvons apprivoiser les féroces lions et nous ne serions pas capables d'adoucir notre ème portée à la colère? Quoique les animaux soient sauvages de leur nature, nous pouvons par notre industrie les rendre doux malgré les penchants iéroces de leur naturel , tandis que nous , qui naturellement sommes doués de mansuétude, nous voudrions nous livrer à une colère sauvage contrairement à l'instinct de notre caractère î Il serait donc vrai que nous pourrions enlever aux brutes ce que la nature leur a donné et faire passer dans leur naturel ce qui y est opposé , tandis qu'il ne nous serait point possible de conserver en nous ce caractère doux dont notre humaine nature nous a doués? Quid dicis homo ? Leonibus imperamus, et animos eorum mansuetos facimns : et dubitas num mentis ferociam in mansuetudinem niutare possis, quamvis naiura bestiœ féroces sint , et prœter naturam mansuetœ , contra tu prœter naiuram ferox , natura autem mitis ? Et qui bestiis id quod natura eis inest au ferre, et quod eorum naturœ adversum inserere potes ; id quod natura tibi prœsiitit , servare non potes? {Eoni. 9. in cap. 1. Gènes.). Tous ces sentiments si éloquemment exprimés concourent à nous laire comprendre, que si nous pouvons par Fexereice et au moyen de l'art apprivoiser les animaux , à plus iorte raison pouvons-nous par la mortification et par la vigiknco sur nous-mêmes orner notre cœur de la vertu de douceui'.
cnvriTRE m.
ftll'EST PAS DISCIPLE DE JÉSUS-CnniST CELT'I QUI MC POSSÈDE POINT LA VERTU DE DOUCEUn.
4a7. — S'il est quelqu'un qui fasse consister dans le setil baptême la gloire d'être chrétien et d'appartenir au bercail de la sainte Église, il peut se dispenser de lire ce présent chapitre, car s'il lâche la bride à la passion de la colère qui le domine et se rend ainsi plus léroce qu'un tigre, il ne Cessera pasnraïunoinsdètrechrétien, dans le sens qui vient d'être exposé. Il doit cependant ne pas perdre de vue que ce titre glorieux est pris par les chrétiens les plus scélérats et les plus impies, et même les hérétiques les plus obstinés et les plus perfides, ainsi que les damnés qui soufirent dans les abîmes de Tenfer sont revêtus de ce même titre; parce qu'en efîet c'est ua caractère que le sacrement a imprimé dans leurs âmes, et qui est si indélébile, que rien ne peut l'effacer, pas même la souillure des crimes les plus détestables.
458. — Pour moi, l'entends ici par chrétien ce qui est indiqué par ce nom, c'est-à-dire un fidèle imitateur de Jésus-Christ, surtout dans la pratique des vertus qui lui furent les plus chères. Or, qui ignore que la vertu chérie du divin Rédempteur fut la douceur ; car insulté il ne répondait pas , frappé il ne menaçait pas, mais il laissait faire de lui tout ce qu'il y a de plus odieux, comme le ditle prince des Apôtres. Cum enim maledieeretur, non maledicehat; cum vateretur, non comtninabatur : tradebat enim judicanti se injuste, (i, Petr.y 2, 23). Isaïe, prévoyant d'un œil prophétique cette grande douceur de notre aimable et généreux Maître, ne trouva pas de figure plus propre à lui appliquer que celle d'un agneau innocent qui, sous les ciseaux de celui qui le tond, garde le silence et, sans se plaindre, se laisse dépouiller de sa toison. Ainsi, Jésus-Christ, nous dit le Prophète, semblable à un doux agneau, livra ses épaules aux coups de iouet, courba la tête sous une couronne d'épines, offrit ses mains et ses pieds pour être percés de clous, et sansfairo entendre un soupir, sans proférer aucune plainte, il permit aux bourreaux d'ensanglanter son corps avec la dernière barbarie.
Quasiagniis coram tondente se ohmutescet et non apertet os fuum. {fsaiœ, .^3, 7).
439. — C'est pourquoi l'Apôtre voulant invoquer une vertu du divin Rédempteur qui le caractérisât le mieux, ne rappelle point sa pauvreté, ni son obéissance, ni son humilité, ni sa charité, ni son zèle, ni aucune autre des excellentes vertus dont Jésus-Christ était orné; il ne nomme que sa douceur, et c'est par elle qu'il conjure les Corinthiens de suivre les avis qu'il leur donne. Obsecro vos per mansuetudinem , et modestiam Christi. (il, .4c? Corinth., iO, \). Je vous supplie, ô Corinthiens, par cette douceur qui nous rend si aimable Jésus-Christ. En écrivant aux Hébreux, il leur dit qu'ils doivent faire disparaître du milieu d'eux la colère, l'emportement, l'amertume, les clameurs des disputes, mais qu'ils doivent pratiquer la douceur et la bonté pour marcher sur les traces du divin Rédempteur. Omnis amaritudo, et ira, et indignalio, et clamor, et blasphemia tollatur a vohis cum omni malitia. Estote autem invicem henigni, miséricordes, douantes invicem, sicut et Deus in Christo donavit vohis. {Ad Ephes., 4,31 ). Saint Jean Chrysostôme fait sur ces paroles une réflexion, c'est que saint Paul n'exhorte pas les Éphésiens à la douceur par l'exemple des anges et des archanges, quoique ces esprits soient de leur nature très-doux, mais par celui d'un Dieu fait homme, afin que stimulés par l'honneur qui résulte pour nous d'une ressemblance avec le Roi de gloire, nous nous excitions à comprimer les mouvements désordonnés de la colère et à recevoir avec calme et sans troul)le les aftronts, les injures, les outrages qui pourront nous arriver de la part de nos ennemis poussés par la haine, ou de celle de nos amis par l'emportement. Videtis qualis sit mansuetus? Cîijus vocatur imitaior? JSon angelorum, non archangelorum., sed Domini universorum, tametsi eliam illi mitissimi sint, virtutegue omni pleni. Paulus tamen Dei imitatores nos essevult, quoproposila tanti honoris magnitudine, persuadeai audientibus, ut omncs qui con' tumeliisafficiuntur, vel aliud quùh/ar/t grave paiiimtur, convicia, atque aliamoderata ferant, imper antes que irœ Deumimitentur. {Serm. de mansuet.). Le saint Docteur ajoute un peu après que, quoique le chrétien doive être doué de toute vertu, il doit néanmoins être plein de douceur, parce que ceux-là seuls qui en sont ornés méritent de porter le nom d'imitateurs de Jésus- Christ. Et nndlce quidem sunt virtules, quœ christianum virum
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décent, wa.riwc tnmen omnium manxnnfAulo. I\'am eos solos, qv.% hncconspiciii sunt, Dci imitatorcs Cluistus noininat. Josus-Clirist Ini-mèine ne ik'i'larc iinilalcurs de Dieu que ceux qui l'iniileul dans la vertu de douceur. Enfin, il conclut en disant : Proinde coi}gnnim est id quando guis contumelia nos afficit, vel verberat, vel alla rotione u(Jli(jit, sustincamus omniamansuete et patienter, considérantes qnod Dei imitatores militas facit. Si donc quelqu'un nous outrage, nous maltraite ou nous lait subir queL qu'autre chose de fâcheux, supportons tout cela avec calme, en nous appliquant à méditer cette haute maxime, que la douceur est la vertu qui nous rend imitateurs de Dieu.
4G0. — Ceci est d'autant plus important à considérer que Jésus-Christ exige de nous que nous l'imitions, qu'il nous en lait un commandement exprès et formel : Discite a me, quia mitis 5wm, et humilis corde. Apprenez de moi, nous dit-il de sa proche bouche, ô vous qui êtes mes fidèles disciples, non point à iaire dos miracles, à rendre la vue aux aveugles, à redresser les boiteux, à guérir les malades, à ressusciter les morts. Ces prodiges, je le sais bien, sont au dessus de vos forces. Apprenez seulement de moi à être pleins de douceur et de bénignité. Je ne veux de vous qu'un cœur de colombe sans fiel, sans colère, sans amertume, semblable au mien. Je veux un cœur où l'amour règne : Discite a me quia mitis sum. Et quel sera le cœur si âpre, si dur, si insensible, qui, aux paroles et aux exemples de Jésus-Christ, ne deviendra complaisant, doux, et maître de ses émotions? Quel sera le cœur assez farouche qui, en voyant notre divin Rédempteur si calme, si serein, si résigné, et ne proférant aucune plainte, au milieu de tant d'injures, de tant d'outrages, de tant de moqueries, de tant d'afironts, de tant d'ignominies et d'humiliations, et ne pouvant ignorer que Jésus nous ordonne d'être ses imitateurs, ne mette un frein à ses emportements, et ne retrouve sa paisible sérénité? On dit de l'éléphant que s'il se met en colère et qu'il se rencontre en face d'un troupeau d'innocentes brebis, en voyant ces doux animaux si paisibles, il se calme aussitôt, et que cette vue le rend aussi doux qu'eux. Oh! combien mieux encore la vue du très-doux «•igneau Jésus sera puissante pour chasser de notre cœur toute arimosité ! combien mieux nos cœurs, à cet aspect, se radouciront et se sentiront portés à pnnlonner les injures.
4G l — Dans ics premiers siècles de l'Église, un chrétien qui
traversait la ville d'Alexandrie tomba au milieu d'une multitude de païens, qui, le reconnaissant pour un disciple du Christ, se mirent à l'accabler d'outrages : Les uns le poussaient rudement, les autres lui appliquaient de rudes soufflets et le frappaient de coups de pied, d'autres l'insultaient de paroles irjurieuses. Ce chrétien , pareil à un rocher immobile au milieu d'un violent orage qui iond sur lui, restait inébranlable au milieu de ces aftronts et de ces mauvais traitements. Alors ces barbares idolâtres , pour le piquer au vif, se mirent à tourner en dérision sa foi au christianisme , en lui disant : Quels sont les beaux prodiges qu'a opérés ton Christ, dont tu te fais le fanatique sectateur ? Ce bon chrétien, qui jusqu'à ce moment s'était montré insensible à tant d'insultes, en entendant ces impiétés, que les misérables vomissaient contre son Rédempteur, ne put se contenir et il répondit : Il vous semble donc que c'est un mince prodige, qu'à tant d'outrages que vous me faites , je n'éprouve aucune émotion, que ma patience ne se déconcerte pas, et que le désir de la vengeance ne s'allume pas dans mon cœur ? Il voulait ainsi leur taire comprendre que l'insensibihté aux outrages est le caractère le plus essentiel du chrétien et qu'elle est la preuve la plus manifeste de la puissance de ce Dieu dont il était le disciple, puisqu'à de si violentes attaques il maintenait son cœur dans une immobilité pareille à celle du rocher.
462. — Idcirco, concluraî-ie avec saint Jean Chrysos tome, eum tihi grave aliquid et durumferenli subrepunt juror, etira^ recordare mansuetudinis Christi, et statim mansuetus eris et démens. Lors donc qu'à cause d'une contrariété ou à l'occasion d'un événement fâcheux, la colère et la iureur s'allumeront dans votre âme, souvenez-vous de la mansuétude de votre divin Maître , rappelez-vous quelle était sa conduite au milieu des outrages dont ses ennemis l'accablaient, et aussitôt vous éprouverez une sorte de transformation dans votre cœur, et la douceur accompagnée de la bonté y viendra fixer sa demeure. En effet, c'est à cause de cet oubli dans lequel vivent un si grand nombre de chrétiens qui ont perdu de vue l'exemple de leur divin Maître , que tirent leur origine tous ces bouillonnements de colère, toutes les rancunes qui assiègent notre cœur. Louis de Blois, dit qu'un jour Notre-Scigncur, reprenant sainte Brigitte sur je ne sais quelle impatieuce et quelle vivacité où
elle était tombée, se borna à lui iM.'procher l'oiibU qu'elle avait commis des exemples du Sauveur au moment où elle s'était laisse emporter par ce mouvement déréglé. Ego creator, lui dit Notie-Seigneiu*, et sponsus tiius nro te sustinui vciberaf tu vero ita impatiens fuisti, ut portare non potueris verba. Ego stans antc judicem tacui, et non aperiii os meum;sed tu ucerbius respondendo et exprobrando . vocem iuam nimis exaltasti. lu debuenis oinnia patienter tolerare pro me, quiclavis a/fixus fui pro te ;debuera$per patient ia m iuam eum qui erravit ad meliora provocare. {Monit. Spirit. cap. 4). Moi, votre créateur et votre époux, j'ai supporté par amour pour vous les mauvais traitements et les coups , et vous n'avez pas su souûrir pour moi de «impies paroles. J'ai gardé le silence au pied du tribunal de mon juge et je n'ai pas ouvert ma boucbc divine, et vous, en répondant et eu reprenant avec impatience, vous avez pris un ton de voix très-haut. Enfin, vous deviez supporter toute contradiction avec patience par amour pour moi, qui, pour votre amour ai été cloué sur une croix, et c'était par la douceur et des paroles de bonté , et non par de durs reproches , que vous eussiez dû corriger ceux qui avaient erré. Tels sont les avis que Notre- Seigneur adressa à cette Sainte , et dans sa personne il nous a tous avertis, que de l'oubli de ses exemples naissent, au moment où nous éprouvons quelque peine , tous les coupables transports auxquels nous nous hvrons.
463. — Je dirai donc avec Jésus-Christ lui-même : Beati mites, quoniam ipsi possidebunt terram. (Mat th. 5, 4). Heureux ceux qui sont doux et qui savent apaiser les mouvements de la colère , parce qu'ils posséderont la terre. Si vous voulez savoir quelle est cette terre qui deviendra la conquête des hommes doués de mansuétude, et otî Ton goûte le vrai bonheur, écoutez saint Basile qui va vous le dire : Maxima omnium virtutum mansuetudo, eaque in beaiitudinum numerum relata est. Beati mites , quoniam ipsi possidebunt terram : illa enim terra cœlestis Jérusalem non est bellatorum spolium; sed longanimiter, et mansuete omnia tolerantium sperata hœreditas. (In Psalm. 33.) Cette terre, dit le Saint, est la terre promise de la céleste Jérusalem , promise, dis-je, parle Rédempteur, dans les paroles précitées. Elle n'est pas la dépouille des combattants dans une guerre d'ici-bas, mais elle est l'héritage de ceux qui marchent sur les traces du divin Sauveur, qui sou firent en
pnix les injures, les affronts et les outrages avec doucoiir et lon'^animité. Telle est la raison pour laquelle la douceur est nommée par le saint Docteur : Maxima omnium virtutum maiisuetudo, la plus grande de toutes les vertus.