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CHAPITRE IV

CET.UI QUI MANQUE DE DOUCEUR EST ENCORE BIEN MOINS DANS lA ROUTE DE LA VIE SPIRITUELLE.

464. — S'il est possible qu'un homme soit dans le chemin de la spiritualité, sans vaquer à l'oraison, il sera pareillement possible qu'il y soit sans l'esprit de douceur. Et qui ne sait que pour communiquer avec Dieu par l'oraison il faut une âme sereine et un cœur paisible? Car dans une âme troublée ne saurait pénétrer la lumière pure que Dieu accorde à ceux qu'il traite en amis, et les tranquilles affections de sa grâce ne sauraient entrer dans un cœur agité par les passions. Mais quelle passion offusque autant notre intelligence, et quelles ténèbres plus épaisses pourraient l'envelopper que les émotions de la colère, puisque l'Apôtre, déjà cité, va jusqu'à dire que cette passion porte le trouble et la contusion dans la raison même? Quel est l'appétit intérieur qui excite tant de tumulte dans notre cœur qu'une colère qui le soulève et même quelquefois le fait sauter dans notre poitrine? Quelle communication Dieu peut-il donc avoir avec un cœur ainsi tourmenté? Comment pouvoir régler par l'exercice des vertus une âme où la douceur n'habite pas et qui est maîtrisée par des passions si impétueuses et si turbulentes ?

465. — Saint Grégoire dit que la colère fait disparaître la lumière divine qui s'éclipse devant ces nuages, et, par conséquent, tait évanouir l'esprit d'oraison qui tire toute sa vigueur de cette lumière céleste. Per iram lux veritaiis amittitur, sicut scriptum est : Sol non occidat super iracundiam vestram ; quia tune menti iracundia conjusionis tenebras incutit , huic Deus radium suœ cognitionis abscondit. Per iram Spiritus Sanclt splendor excluditur : quo contra, juxta vetustam translation uem scriptum est : Super quem requiescet spiritus meus nisi *m-

fvT humilnn, et quirtiin), et troncntem sermones mens? (h'crai., lib. \, cap. .'{()). Suppt)Soz que l'air soit dans un état tl^O-» rano, que les éclairs brillent, que le tonnerre gronde, que la foudre éclate, que l'atmosphère soit agitée par des vents impétueux et enveloppée de toutes parts par de sombres nuages, et puis allez, si vous le pouvez contempler le disque fadieux du soleil !... Ou bien, si pendant la nuit vous voulez porter vos regards sur les étoiles, vous ne le 'pourrez point parce que ces splendides constellations seront éclipsées par ces sombres nuages. l*e même, livrez- vous à Timpotuosité de la colère qui excite dans votre cœur un orage de bile, et puis occupez-vous de méditer sur les choses du ciel, assurément vous n'en viendrez pas à bout, parce que, dans cette agitation turbulente, votre esprit est plongé dans la confusion et dans les ténèbres, comme le dit saint Grégoire, en citant ces paroles de l'Ecclésiastique : Ira in sinu stulti reqîiiescit : quia nimirum intelligentiœ lucem subtrahit, cum mentem nermovendo confundit. ( Eodem loco.).

466. — En un mot, il n'est rien d'aussi nécessaire à l'homme -qui veut s'appliquer à l'oraison, et, par ce moyen, avancer dans la voie de la perfection, que quand, pour ainsi parler, le firma' ment de son âme est constamment calme, serein et tranquille. Et, comme il n'y a pas de passion qui trouble autant cette pai sible sérénité que la colère et l'emportement, de même aussi, dit saint Jean Cbrysostôme, il n'est pas de vertu qui maintienne mieux cette paix que la douceur : ISihil anirrmm ita in iranqiiillitate, et quiète esse facit, quam mansuetudo et niodestia. {Homil, 34, in Gènes. 13). Il en donne une excellente raison, en disant qu'il ne sert de rien d'acquérir par le moyen d'autres vertus une certaine paix extérieure, en éloignant toute occasion d'inquiétude et de perturbation, si ensuite on donne accès dans son cœur aux orages , aux tumultes et aux rébellions de ses pensées d'exaspération. Ainsi à quoi servirait qu'une ville fût bien défendue par ses murailles et sa garnison, si elle renferme dans son sein des citoyens traîtres, qui , par leurs dissensions intestines y font naître le trouble? Il est certain que, malgré ces défenses qui la protègent contre les ennemis du dehors, cette ville est plus à plaindre que toute autre cité mal gardée. TSarn quainvis viurima pace , et cura externa fruamttr, si intra nos cogitationum nascatur tem pestas y tumultus, sediHo, nihti ' T. ni. 24

externa pax nobîs proâerit; sicut et neque miser ahilius est aliquod civitate , quœ Ucet prwskliis , et mnris bene sit munita , intus tamen cives foveat proditores. Pour maintenir donc dans un état permanent de tranquillité notre esprit et notre cœur , il ne suffit pas de quitter le monde, d'aller se cacher dans les déserts, de s'enfermer dans des cavernes et des souterrains, de fuir toute occasion extérieure de se livrer à des mouvements de colère, parce que , si malgré toutes ces précautions, la douceur n'habite pas dans l'intérieur pour y apaiser les tempêtes de la colère, les forêts, les déserts, les cavernes ne préserveront pas une personne de ces emportements, de ces troubles, de ces colères qui agiteront son âme. Et voilà pourquoi le saint Docteur dit avec raison, que rien ne contribue autant à maintenir une âme dans la paix et le calme que la vertu de douceur. Tiihil aniniam ita in tranquiUitate, et quiète esse facit, ut manr suetudo. Rien non plus ne la dispose mieux à l'oraison et aux infusions de la grâce divine.

467, — Les livres saints rapportent un fait qui jette un trèsgrand jour sur cette vérité dont nous nous occupons , et en fournit une nouvelle preuve. (4, liCg. 3). Joram, ce roi impie d'Israël, violemment irrité contre Mesa, roi de Moab, de ce qu'il ne voulait point payer le tribut annuel de cent mille agneaux et de cent mille moutons, comme cela avait été convenu avec son père Achab, résolut d'en tirer raison parles armes. Ayant donc appelé à son secours le pieux roi de Juda, Josaphat, et le rci d'Édom , il se mit en marche avec trois armées formidable! contre le prince moabite. Mais Dieu, voulant punir l'infidèlî roi d'Israël, permit qu'au lieu de prendre un chemin par dei pays abondants en vivres, ils s'engagèrent dans les déserts de ridumée pour aller combattre l'ennemi. Cependant, comme ils ne rencontraient sur cette route stérile et sablonneuse ni source, ni rivière, ni le moindre cours d'eau, les hommes et les bêtes commencèrent à soufirir beaucoup de la soii qui les dévorait; et comme il fallait sept jours pour traverser cette contrée, ils se trouvèrent tous à la fin sur le point de périr et de s'ensevelir dans ces sables du désert. Alors Joram reconnut que Dieu voulait le châtier. Il se mit à pousser des gémissements : heu, heu, heu, congregavit nos Deus très reges, ut traderet in manus Moab, Hélas Dieu a donc résolu de livrer aux mains des Moab i tes le* trois rois alliés ? Mais le roi Josaphat, prince animé d'une

ardente p'u'l(5, voyaut que ces iilaiiites amèrcs ne pouvaient être d'aucun secours, mais qu'il fallait recourir à Dieu dans un si grand daiigir, demanda s'il n'y avait point dans rarm(^e un pnqiliète qui priât Dieu en leur laveur, et en obtînt du Seigneur un prompt secours dans une position si misérable. On lui répondit (ju'd s'y trouvait Elisée, serviteur du grand prophète Élie, Celui-ci nous vient tort à propos, répliqua le roi, car il est en grande communication avec Dieu, et le Seigneur daigne lui révéler tous ses secrets. Comme dans les temps d lageiile nécessité , les rois se dcpouilleut de leur faste , ils allereuL tous trois ensemble en personne auprès du digne serviteur d'Élie. Quand le prophète vit le roi Joram , il s'enflamma d'une sainte indignation, et se tournant vers lui il lui fit entendre ces paroles : Quid mihi et tibi est? Vade ad prophetas patris tui et matris tuit. Qu'y a-t-il de commun entre vous et moi? Allez trouver les prophètes de votre père et de votre mère, car vous avez recours à moi, à cause de la nécessité qui vous presse. Allez auprès de ceux de vos parents adorateurs, comme vous d'impures idoles. A un si amer reproche, Joram ne laissa apercevoir aucun sentiment d'indignation , parce que la grande calamité qui l'affligeait le retenait dans l'abattement, mais il exposa à Elysée le danger où se trouvait toute l'armée. Alors le prophète encore plus irrité contre ce prince idolâtre lui répliqua: Vivit Dominus exercituum, in mjus conspectu sto, quod si non vulium régis Josaphat régis Judœ erubescerem, non attendissem quidem te, nec respexissem. Je prends à témoin le Dieu des armées en présense duquel ie sais que si je ne professais point un respect profond pour Josaphat, roi de Juda et sincère adorateur du vrai | Dieu, je ne ferais aucune attention à vos paroles et que je ne l jetterais pas même un regard sur vous. Après avoir dit ces mots, ;; il leva les yeux vers le ciel pour réclamer la miséricorde du Seigneur en laveur de cette armée exténuée de soi.. Mais comme il se sentait exaspéré et plein d'agitation contre le roi d'Israël, et que dans cet état il ne se voyait pas convenablement disposé pour recevoir les impressions de l'Esprit-Saint, il se fît amener un joueur d'instruments : Adducite mihi psaltem , afin que la suavité de ses accords apaisât les bouillonnements du zèle dont il se sentait ému, et pour recevoir de Dieu quelque avis prophétique opportun dans ce pressant danger. Voici comment Corneille de la Pierre [Cornélius a lapide) interprète celte demande;

/vssif Eliscus psaîtem psallere, lit sono suavi et hnrmonia nu^ sicesi animum nonnihil indignatione in regem Israël commotum coUigeret, sedaret, eumque in Dcum orando sustolleret et ad recipiendum a Deo 'prophetiam disponeret. C'est ce qui arriva en effet, car à peine son esprit eut retrouvé son premier calme, au moyen de cette douce symphonie, que l'esprit du Seigneur descendit sur lui. Elisée se mit donc à prophétiser en disant qu'il fallait creuser plusieurs profondes cavités dans le lit du torrent voisin, et qu'on les verrait sans le moindre vent et la plus légère pluie, se remplir d'eaux limpides, où toute l'armée pourroit se désaltérer largement, et c'est ce qui en efietne manqua pas d'arriver.

468. — Je raisonne maintenant ainsi qu'il suit. Si une indignation née d'une sainte colère, qui au fond n'était autre chose qu'un vrai zèle pour la gloire de Dieu qu'un roi perfide foulait aux pieds , put porter dans l'âme d'un prophète une certain(; agitation qui mettait obstacle à l'illumination céleste et aux communications divines, pensez- vous que la colère, l'animosité, l'impatience dont les personnes privées de douceur se laissent dominer, non point par zèle de l'honneur de Dieu, mais par un accès d'amour-propre quand on se croit outragé par quelque parole ou quelque acte, croyez-vous, dis-je, qu'il n'y a pas là un grand obstacle à l'infusion des lumières surnaturelles, aux impulsions de la grâce divine d'où dépendent le succès et le profit d'une bonne oraison? Saint Grégoire dit qu'il est une sorte de colère qui nait de l'impatience et une autre sorte qui provient d'un saint zèle pour la justice , et que la première est un vice, tandis que la seconde est une vertu. Alla est ira, quam impatientia excitât , alia quam zelus justitiœ format. Illa exviliOy hœc ex viriute generatur. {Moral, lib. v. cap. 30). Mais si la colère qui est la fille de la vertu mot un obstacle à l'intime commerce d'une âme avec Dieu , comment la colère qui est la fille du vice ne serait-elle pas un obstacle ?

469. — Le croira qui voudra, pour moi je ne le crois pas, parce que je sais ce que dit le môme saint Gn^-goire {lib. v), Isunquam commotioni contemplatio conpingilur , nec prœvalet mens perturbata conspicere, ad quod vix tranquilla valet inhiare. La contemplation des choses de Dieu, nous dit-il en parlant de la colère, ne peut se trouver dans une âme agitée, parce qu'une intelUgence troublée ne peut considérer ces objets sur-

naturels surUviiuels elle peut à peine fixer les yenx avec nn esprit ealme. Pour vous convaincre de plus en plus de cette vérité, remarquez hitMi (jue les saints tpii se sont élevés aux plus hauts tlei^frés de la perit'clion et de l'oraison, lurent en uiènie temps les [il.is doux. En est-il un qui ait reçu de Dieu des communications plus intimes et plus familières que Moyse? I! sufTit de dire que le Seigneur lui-même a déclaré qu'il ne se montrait pas ;i lui en énigmes et en figures comme aux autres prophètes , mais qu'il se manifestait clairement à lui et s'entretenait tète à tète ave« ce grand prophète : Ore enim ad os loquor ei; et palain et no7i pcr (Bvif/mnta et per figuras Dominum videt. [JSxim. 12, 8). l)ieu lui-même dit en parlant de Moyse que c'était l'homme le plus doux de tous ceux qui habitaient la terre : Erat Moijses vir mitissinms vtper omneshomines, qui mornbantur in terra. {Ibid. d2, 3). Quel est le personnage qui après Moyse se soit élevé à un si haut degré d'oraison et à de si sublimes contemplations, si ce n'esî David ? car , par exception aux autres prophètes auxquels Dieu révélait les choses cachées par des visions allégoriques, le Seigneur le dévoila à David par des visions intellectuelles les plus transcendantes. Ce privilège lui fut acquis par la douceur singulière dont ce saint roi était doué et dont les livres sacrés ont pu dire ces paroles remarquables : Mémento, Domine, David, et omnis mansuetudinis ejus. [Psalm. 131. 1). Souvenez-vous, Seigneur, de David et de toute sa douceur. Cette expression toute marque combien cette vertu tut grande, combien elle était largement développée dans le cœur de ce saint roi. J'en dis ds même d'Abraham avec lequel le Seigneur daignait fréquemment s'entretenir. Ce grand patriarche se distinguait aussi par une douceur digne des plus grands éloges, et il le prouva quand, pour éviter toute discussion irritante, il permit à son frère Loth de se choisir pour demeure le pays le plus fertile et le plus agréable qu'il aurait pu choisir lui-même en sa qualité d'ainé. Ceci s'applique encore à tous les saints de la loi nouvelle qui eurent avec Dieu un commerce d'autant plus intime qu'ils sa distinguèrent par la douceur et une plus parfaite bénignité. Si donc, conclurai-je, on ne peut posséder l'esprit d'oraison sans l'esprit de monsuétude , il ne tant pas se flatter de devenir homme d'oraison et véritablement spirituel si l'on ne possède pas cette vertu.

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