CHAPITRE V
IX DOUCEUR EST UTILE NON-SEULEMENT POUR RÉPRIMER LA COLËRB DE CELUI QUI EST OUTRAGÉ, MAIS ENCOR» POUR CALMER L'EM- PORTEMENT DE CELUI QUI OUTRAGE.
470. — Nous avons vu jusqu'à ce moment combien il est digne d'un homme, d'un chrétien, et de cehii qui marche dans la voie de la spiritualité, de se préserver de la colère et de tout désir de vengeance en pratiquant la vertu de douceur. Je veux maintenant démontrer qu'il n'est rien qui éteigne mieux le feu de la colère et les ardeurs de la haine dans nos ennemis, que cette vertu de douceur pratiquée au moment même où ils se déchaînent contre nous. On y trouvera la preuve évidente, que par la seule douceur on arrive à établir une paix stable et sincère dans le cœur.
471 . — On n'éteint pas le feu aven le feu , mais avec Teau , de même la flamme de l'animosité par laquelle un ennemi nous porte atteinte, ne saurait s'éteindre par un emportement contre lui, mais seulement par l'eau de la douceur. C'est ainsi que s'exprime saint Jean Chrysostôme ; I\on j)otest igné ignis extingui: remgnat enim hoc naturœ : sic nec furor furore aliodemul' ceri poîerit unquam. ferum quod igni est aqua hoc est irœ mansuetudo, et mitiias. [Hom. 58, in Genesim). Un boulet de canon qui vole avec une terrible rapidité sur les ailes du leu , brise les pierres , ruine les tours, met en pièces et broie tout ce qu'il rencontre de dur, mais si ce boulet vient à frapper contre un sac de laine, cette souplesse amortit sa course impétueuse et éteint sa fureur. Il en est de même de la colère et de la rage d'un ennemi qui vient vous attaquer par dps paroles oûensantes, ou par des actes outrageants. S'il vous trouve calme et
.;' tranquille, si vous ne répondez que par des paroles de douceur, ^ cette animosité s'amortit, s'apaise , et n'a plus la torce de vous causer de dommage. C'est ce que nous assure l'Esprit-Saint : Hesvonsio mollis frangit iram{Prov. 15, 1 ). Une parole douce opposée à une parole âpre, éteint la colère de celui qui a proféré cette dernière.
472. — Voyons combien cela se vérifie dans le patriarche Jacob. 11 voit venir contre lui avec quatre cents hommes armés.
«on fiùro Ksaa tout »i»flaminé de colère. Épouvanté à cet aspect, il Viiu'^ii l'oumie en bataille toute sa lamille, et met en avautt'xptistM's aux premiers coups de la tureur fraternelle les persoinies qui lui sont moins chères, et derrière elles ceux qu'il aime le plus tt-mlremeut. Au premier rang il place ses serviteurs, puis les servantes, ensuite Lia avec ses entants, et enfin, Joseph et Racliel qu'il chérisait le plus. Après avoir ainsi compose sa petite armée, il prend les armes les plus lorte» pour abattre la iureur de sou Irère courroucé, et pour repousser ses assauts. Mais de quelles armes croyez-vous qu'il se saisit? Sont-ce des lances , des épées , des cuirasses , des boucliers, des traits, des flèches et d'autres moyens de défense? Rien de tout cela. Il n'employa d'autres armes pour vaincre la colère de sou irère , que celles d'une admirable douceur unie à une profonde soumission. Enfin, au moment où son frère Esaù allait arriver, Jacob va se jeter la lace contre terre , et l'adore. Après avoir lait encore quelques pas, Jacob se prosterne encore pour lui rendre le même respect , et comme s'il n'avait laitjusqiies là que très-peu de chose, il renouvelle jusqu'à sept lois ces marques d'un respectueux hommage : Etipse progrediens adoravit pronus in terram, septies, donec appropinquaret f rater ejus. {Gen. 33, 3). Après cette première attaque livrée à son li'ère Esaù, dont le cœur bouillait de colère, en n'employant que les armes d'une humble douceur, il voulut que toute sa petite armée donnât encore un assaut de ce genre , selon les rangs qu'il avait assignés à chacun, et tous l'im après l'autre vinrent se jeter aux pieds de d'Esaii, en lui rendant les mêmes hommages. Et appropinquantes ancillœ, et filii earum incurvati sunt. Accessit quoque Lia cum pueris suis , et cum similiter adorassent, extremi Joseph et Rachel adoraverunt. {Gènes, eod. cap.). Voulez-vous maintenant savoir quelle lut l'issue de cette nouvelle méthode de combattre contrairement à toutes les règles de l'art militaire? Le voici : Currens itaque Esaû obviam fratri suo amplexatus est eum : Stringens que collum ejus, et osculans flevit. Esati , en voyant à quel point se portait la mansuétude de son ti-ère , courut pour l'embrasser. Mais ceci est peu de chose; il le serra dans ses bras, ce n'est point assez; il le baisa avec amour, ce n'est point encore assez ; il se mit à verser des larmes, et ce n'est point encore assez : Gradiamur simul, croque sociu^ itinerls iui. Marchons ensemble, lui dit-il, ces hommes
armés que vous voyez prendront votre défense et moi je voua accompagnerai. Oh! quelle arme puissante que la douceur pour abattre la colère et pour ramollir la dureté d'un cœur le plus emporté de fureur ! Disce hinc , superbiam et iram potentium , etferochim, non alia remagis frangi, qua?}i supplici subiîiissione. Apprenez par ce fait, nous dit Corneille de la Pierre, en interprétant éloquemment ce passage de la Genèse, apprenez qu'on ne peut dompter Torgueil des hommes exaspérés, et la colère des grands, que par une humble soumission. Voici Esaii, qui auparavant rugissait comme un lion contre son frère innocent , et qui maintenant est devenu plus doux qu'un agneau. U verse des larmes d'un tendre amour sur le sein de son frère; la force des armes ne l'a pas vaincu, mais bien les démonstrations dune douceur pleine d'humilité. Apprenez vous-même quels sont les moyens que vous devez employer pour abattre la colère de vos ennemis lorsqu'ils vous attaquent par des injures, des calomnies, des détractions, ou par quelque autre injuste procédé.
473. — Saint Jean Ghrysostôme fait des réflexions encore plus profondes sur ce trait de nos livres saints , car après avoir raconté l'heureux effet que produisirent les manières humbles , soumises et pleines de douceur, dont usa Jacob à l'égard d'Esaû irrité , il en tire cette conclusion : Nihil enim mansuetudine violentius. Nam sicut rogmn, cum valde accenditur, aqua injecta restinguit; ita et animum camino magis exardescentem, verbum eum mansuetudine prolatum extinguit. Et duplex inde nobis lucruni accrescit , tum quod nos inansuetwlinem declaramus , tum quod fratris indignationem cessare facimus , ut mentem ejus a turbatione liberemus. {Hotnil. 58, in Gènes). Il semble, dit le saint Docteur, qu'il n'y a pas de vertu plus paisible que la douceur, et pourtant il n'en est pas de plus violente, si l'on considère la force dont elle est douée pour dompter un cœur. Car de même que l'eau éteint le loyer d'un incendie lorsqu'il éclate avec plus de véhémence , de même la colère est vaincue par quelques paroles de douceur, bien qu'elle brûle avec plus d'ardeur que le feu d'une fournaise dans le cœur d'un ennemi. Il en ressort deux effets bien utiles ; c'est d'abord que nous pratiquons la vertu de douceur, et qu'ensuite nous apaisons dans le cœur de notre frère l'animosité qui le jetait dans un ■rouble excessif.