‹ Guide ascétiqueChapitre 68 sur 89 · CHAPITRE VL · texte numérisé non relu

CHAPITRE VL

ON Y EXPOSE DEUX REMÈDES QUI SONT PROPOSÉS PAR SAINT GRËG0IB5 POUR RÉPRIMER LA PASSION DE LA COLÈRE ET POUR ACQUÉRIB LA. VERTU DE DOUCEUR.

477. — Dmhus modis , dit saint Grégoire. {Moral, lib. v, cap. 30) , f racla possidere animum ira desuevit : primiis guippe est ut mens sollicita , antequam agere quodlibet incipiat, omnes $ibi, quas pati potest contumelias , proponat : quatciius redemp-

ioris sut probra cogitans , ad advcrsa se prœparet. On afïaiblit , dit-il, de deux manières la passion de la colère. Le premier moyen consiste en ce que, avant d'entreprendre quelque chose, on se mette devant les yeux tous les affronts que l'on pourra subir, afin qu'en considérantlesignominies auxquelles s^est soumis notre Rédempteur pour nous, on se dispose à supporter de pareils outrages par amour pour lui. Nous avons déjà nousmême indiqué ce moyen dans le précédent article comme trèspropre à nous faire supporter avec patience les contrariétés qui nous surviennent, mais parce que saint Grégoire revient plusieurs fois sur ce même remède comme un préservatif assuré contre les maux spirituels , il nous a semblé opportun de le remettre sous les yeux du lecteur pour lui en faire complètement sentir l'efficacité. Le saint Docteur nous dit donc qu'un chrétien qui se trouve exposé à souffrir des injures, des contrariétés et de mauvais traitements , sans les avoir prévus , est semblable à un soldat endormi qui, étant surpris par l'ennemi, en devient la victime assurée , sans que l'agresseur coure le moindre danger, puisqu'il ne trouve en lui ni défense, ni résistance. Au contraire, celui qui prévoit les déshonneurs, les injures et tout ce qui peut lui arriver de fâcheux de la part de son prochain mal intentionné peut se comparer à un soldat vigilant qui se garde des attaques de l'ennemi , qui se tient toTijours l'épée à la main prêt à combattre et à repousser, et qui par une exacte vigilance est toujours en mesure de sortir victorieux d'une lutte. Nous devons donc toujours réfléchir, dit le saint Docteur, (et je crois qu'une fois par jour , à mon avis, suffirait) à tout ce qui peut nous survenir de fâcheux de la part de notre prochain , afin de repousser avec le bouclier de la mansuétude tous les coups qui nous sont portés du dehors et comprimer toutes les animosités qui peuvent intérieurement agiter notre âme. Qui enim improvidus ab adversitate deprehenditur , quasi ab hoste dormiens invenitur , eumque cititis inimicus necat, quia non repugnantem perforât. ISam qui mala imminentia per solli' eiiudinem prœnotat, hostiles incursus, quasi in insidiisvigilans, expectat; et inde ad victoriam valenter accingitur, unde nesciens deprehendi pulabalur. Solersergo animus antc actionis suœ primordia, cuncta débet adversa meditari, ut semper luvc cogitanSf semper contra hœc thorace patientiœ munitus, et qiiidquid accès» terit providus supcret, et quidquid non accesserit, lucrum putet.

478. — J'ai (lit que nous devons faire au moins une fois le jour, ce que le saint Docteur nous conseilh; de iaire continuellement, et cela doit avoir lieu dans la matinée pendant notre oraison. En ce moment donc nous devoixs nous représenter toutes les paroles offensantes qu'on pourra nous adresser, toutes les persécutions qu'on pourra nous susciter , toutes les médisances qu'on pourra faire à notre détriment. En même temps, selon ce qu'enseii^ne saint Grégoire, on se représentera le divin Rédempteur bien plus gravement offensé dans ce genre d'injures, on méditera sur la douceur et la patience admirables, avec lescpiellcs il supporta tout cela pour notre amour, et enfin on s'animera, on se résignera de tout cœur à souffrir ces quelques épreuves sans colère et sans rancune par amour pour lui. Nous pourrons dire avec saint Basile : Alapa vel pugillo cœsus es? Expuit aliquisin faciem? Eadem et Dominus est passus . Calumniam pateris ? Et Domimis. Jua lacer atur vestis ? Et Domino extrada per vim est vestis , et super eam misscB sortes. ISondum condemnatus es ; nondum cruci affixus. {Homil. 10, de ira). Nous pourrons nous dire à nous-mêmes : Serai-je exposé à recevoir des soufflets, à recevoir des crachats sur la figure? Mais Jésus-Christ a bien souflert cela pour moi. Serai-je exposé à quelque calomnie, mon honneur sera-t-il ohensé ? Mais l'honneur de mon divin Maître a été encore plus brutalement attaqué. M'enlèvera-t-on mes vêtements ? Mais on enleva à mon divin Maître ses vêtements avec tureur et on les mit au sort. Que peut-il m'arriver de plus ignominieux? Serai-je injustement condamné à mort et destiné au supplice de la croix ? INIais mon divin Maître y fut attaché pour moi. Et s'il s'est assujetti pour mon bien à toutes ces humihations, est-ce que je serais incapable de me résigner à quelque contradiction par amour pour lui? Voilà un puissant moyen pour se prémunir contre les ofienses qu'on peut nous Iaire et pour nous conserver toujours dans une disposition prochaine à calmer toute émotion de colère qui, à l'occasion de ces épreuves, pourrait se réveiller dans notre cœur.

479. — Nous lisons dans saint Jean Chrysostôme, que pour remettre le calme dans le cœur le plus irrité, il suffit de se représenter le prophète David et de contempler les exemples de douceur qu'il nous a laissés : Si imaginem Davidis prœ oculis habeas, et in hanc assidue figas oculos, etiamsi millies abundet ira, mentis oculos pcriurbans , ad hoc virtutis exewplum rcspi-

tiens , perfedam consequeris sanitatem. {ffom. 3. de David et Saïil). Ne venez pas me dire, ajoute le Saint, que votre ennemi est un scélérat, un perfide, un homme incorrigible, car quelque tort que vous lui donniez il ne saurait être pire que Saiil, auque David avait plus d'une fois sauvé la vie, quand il aurait pC l'immoler, et néanmoins ce perfide ne cessa de tendre de noiio velles embûches à ce doux et innocent "eune homme, et de répondre aux bienfaits dont il lui était redevable par de nouveaux attentats. Ne quis igitur mihi dicat : Inimicum habeo sceleratum, improbum, incorrigibilem. Quidquid dixerif, non est autem Saule deterior, qui semel, iferum, immo sœpius servatur a Datnde , eum ipse mille modis illi struxisset insidias , tamen posf tôt bénéficia accepta perseveravit in sua malitia. Or si l'exemple de douceur que nous ofire un homme semblable à nous et qui ne se résigne pas aux injures pour nous, peut suffire, selon Tavis de ce saint Docteur, pour éteindre toute ardeur de colère quand elle s'allumerait mille lois dans notre cœur , est-ce que l'exemple du Roi du ciel, du Maître de l'univers, ne pourra pas produire le même effet, lui qui a supporté avec une indicible douceur des aflronts beaucoup plus graves, par amour pour nous ? Il me semble bien qu'on n'en saurait douter , pourvu que prévoyant les contradictions que nous pouvons essuyer et les comparant à celles de notre divin Maître, nous poissons nous exciter à imiter sa patience et sa douceur.

480. — Saint Grégoire passe ensuite à proposer le second remède qui peut être employé pour réprimer la colère et pour acquérir la vertu de douceur. Secundus autem conservandœ mansuetudinis modus est, ut cum aliénas excessus aspicimus nostra, quibus in alios, excedimus, delicta cogitemus. Considerata quippe infirmitas ^rovria, mala nobis excusât aliéna. Patienter namqueillatam injuriam tolérât, qui vie meminit, quod fartasse adhuc habet, in quo debeat ipse tolerari. ht quasi aqua ignis extinguitur, cum surgente furore aniwl, sua cuique ad mentem cutpa revocatur, quia erubescit veccata non parcere, qu% xel Deo, vel proximo sœpe se recolit parcenda veccasse. (Moral., loco supra cit.). Il nous dit que le second moyen d'acquérir la vertu de douceur, afin de supporter patiemment les injures, se trouve, en ce que considérant les torts de notre prochain à notre égard, nous pensons à ceux dont nous pouvons nous être rendus coupables envers lui en d'autres circonstances. Lorsqu'on ré-

fléchit snr sa propre faiblesse, on Rst porté h se montrer înrluîgenl pour les autres. On supporte avec calme les torts d'autrui quanti on se souvient qti'on a soi-même besoin d'être su[»porté; et de même (pie l'eau éteint le leu, de même aussi le souvenir des tantes qu'on a commises éteint l'artieur de l'emportement et de la fureur qui s'allume dans notre âme, parce que Ton a honte de ne point pardonner aux autres quand on voit sa conscience chargée de beaucoup de torts qui ont besoin d'être pardonnes.

4g I, — Le saint Docteur veut nous apprendre, par ces paroles, que la personne oûensée en songeant à ses propres fautes nombreuses dont elle s'est rendue coupable envers Dieu, et en considérant les horribles supplices qu'elle a mérités, s'humiUe et reconnaît qu'elle a bien mérité les torts que son prochain a commis envers elle, et par le moyen de cette humihation intérieure, elle apaise les élans de colère et de vengeance qu'elle sentait surgir au fond de son cœur. Quel est le coupable qui, condamné pour ses crimes à la peine de mort, parles mains du bourreau, sur un infâme échafaud, ne se soumettrait pas à une commutation de pareille ignominie en celle de recevoir de la part d'un ennemi un rude soufflet ? Se trouverait-il donc un pécheur qui, pensant qu'il a mérité par ses propres iniquités une mort éternelle et des châtiments sans fin, par la main des bourreaux de l'enfer, ne se soumettrait pas volontiers à supporter un mot injurieux ou un outrage, une persécution injuste de la part de ses ennemis? Non, répond saint Bernard, parce que de la connaissance et du remords de ses propres injustices, non-seulement tire sa source l'esprit de douceur, mais encore la magnanimité qui nous tait supporter avec un grand courage les torts de notre prochain. Voici ses paroles : ISonmodo oritur mansuetudo cuidraeonis flatus non noceat, sedetiam magnanimitas, quam rugitus îeonis non terreat. {In Psalm. Qui habitat Ser m. , 13). De ce retour ïur soi-même naît non-seulement une douceur à laquelle ne saurait nuire le souffle du dragon, mais encore une magnanimité que ne saurait épouvanter le terrible rugissement du lion.

482. — On connaît beaucoup le trait relatii à sainte Marine, mais comme il me semble très-propre à confirmer les enseignements des deux saints Docteurs précités, je veux encore ici le reproduire, (/n vitis PP., 1 part.). Cette sainte fille qu'on

croyait appartenir à l'autre sexe^ fut reçue dans un couvent de moines, elle y prit le saint habit et on lui donna le nom de Rlarin. Dans la suite, elle fut injustement accusée d'avoir déshonoré la fille d'un étranger reçu au couvent. L'abbé, ayant été informé de cette accusation grave, interrogea Marin pour savoir si le crime dont on l'accusait était réel. Le moine supposé savait bien ce qu'il en était sur ce point, mais réfléchissant sur les autres péchés dont sa vie précédente avait pu être souillée, il ne voulut pas démentir cette accusation calomnieuse et se contenta de répondre à l'abbé: J'ai péché, j'en ferai pénitence, mon père, priez Dieu pour moi. L'abbé fut saisi d'indignation, et après avoir fait subir au coupable une rude correction, il le chassa de la communauté comme indigne d'habiter une aussi sainte maison, que son crime avait déshonorée. Ces mauvais traitements ne déterminèrent point Marine à faire connaître son innocence, mais se tenant prosternée sur la porte du monastère , elle demandait en pleurant le pardon de ses fautes et quelques morceaux de pain pour soutenir son existence. Cependant le père de la fille coupable prit dans ses bras l'enfant dont elle était mère, et le portant au monastère il le remit dans les bras de Marin, en lui disant: Voilà le fruit de ton crime, occupe-toi de l'élever. Marine aurait pu, en faisant connaître son sexe, prouver son innocence et détruire la calomnie, elle pouvait se délivrer d'une telle honte et confondre ses calomniateurs. INlais elle n'en fit rien. Sans s'émouvoir le moins du monde elle prit dans ses bras le petit enfant avec une douceur admirable, et avec le peu de pain qu'elle recevait du monastère ou à titre d'aumône, elle se mit à le nourrir comme si c'eût été le fruit de son incontinence, ayant soin de le montrer aux moines et à toute personne qui venait au monastère, comme si elle avait été coupable du crime qu'on lui imputait. Elle eut la constance de rester ainsi avec cet enfant pendant cinq ans sur le seuil du couvent où elle était accablée de durs reproches, et où s'accroissait de jour en jour la confusion dont on la couvrait. Eniin l'abbé, touché de compassion et admirant une aussi constante pénitence,, lui permit d'cn'ror dans le monastère à condition qu'elle n'y aurait d'autre emploi qu'à balayiM' tous les jours les immondices de la maison, A porter de l'eau aux lieux les plus infects et à nettoyer les samUilus des moines. Le ]>rélendu moine Marin se soumit et il accepta toutes ces coiidilions, non point

pour cx[ùor le faux crime qu'on lui iniimlait, mais pour faire pénitence de ses autres fautes. Au bout Je qiKïhiues jours de ?> rentrée dans le monastèra arriva la fin de sa vie. L'abbé, eu apprenant la nouvelle de sa mort, dit: N'cst-il pas manilesïfc qae c'était un moine criminel et immoral, puisque Dieu ne jhï a pas accordé de plus longues années pour expier ses iniquités? Il ne mérite donc pas de recevoir la sépulture couvcntuelle. Contentez- vous de remplir à son égard, dit-il aux moines, xe ■ lernier acte de charité qu'on exerce envers les délunts, en leur lavant le corps, et puis enterrez-le loin du cloître. Les moim-îi obéirent, et c'est alors qu'on reconinit l'innocence que Marine n'avait jamais voulu manifester pendant le cours de son exitlence.

483. — On ne peut lire dans l'histoire ecclésiastique un trait de mansuétude plus héroïque que celui-là, si je ne me tromijc. Cotte vierge si sainte, sous le coup d'une aussi énorme calomtnie qui déchirait son cœur, qui l'exposait aux plus amers leproches, qui la rendait un objet d'horreur aux yeux des moinesw qiii la faisait déclarer indigne de vivre dans la communauté e.t la condamnait à une vie si misérable, non-seulement n'en éprouva aucune émotion, non-seulement ne se livra pas à une si juste indignation contre la malheureuse fille qui l'accusait, mais ne voulut pas même se disculper et prouver combien elle était innocetite. Et pourquoi cela? Parce qu'elle jeta tout de suite ks yeux sur ses propres fautes qui, bien que légères, lui parurent dignes de tant d'ignominies, de persécutions et de reproches- Cette seule pensée qui se présenta subitement à son esprit : Ysà péché, je dois faire pénitence, suffit pour maintenir dans le calme, au milieu des outrages, ce cœur de colombe. Lors done que nous sommes persécutés et que nous subissons des affronts^ suivons le conseil de saint Grégoire qui nous invite à nous souvenir de nos fautes et à penser aux châtiments dont elles sont 'lignes. Cela seul suffira pour apaiser notre esprit indigné, pour calmer tout mouvement de colère, tout désir de vengeance et pour nous conduire envers ceux qui nous ofîensent avec la plus parfaite douceur.

Page 1