‹ Guide ascétiqueChapitre 69 sur 89 · AVERTISSEMENTS PRATIQUES AU DIRECTEUR SUR LE PRÉSENT AITICLK · texte numérisé non relu

AVERTISSEMENTS PRATIQUES AU DIRECTEUR SUR LE PRÉSENT AITICLK

484. — Premier avertissement. J'ai déjà dit queladouceui est une vertu qui met un frein à la colère d'après les inspirations d'ime raison droite. Il s'ensuit que toute colère n'est pas contraire à la douceur, et qu'il n'y a d'opposé à cette vertu que la colère déraisonnable. C'est pourquoi Aristote, parlant de la douceur, dit que celui-là en est doué qui s'indigne seulement contre les personnes et les choses que la raison lui indique comme des objets susceptibles de sa colère, en lui fixant le mode et la durée du temps. En effet, ne pas s'indigner lorsque la raison en fait une loi, c'est moins l'acte d'un sage que d'un insensé et d'un homme privé de tout sentiment de douleur, {llle est mansuetus qui pro quibus, et quihus, et ut oportet, et cum oportet, et quanto tempore oportet, irascitur. Mansuetus enim perturbatione vacare sol et niilloque duci affectu, qtiousque ralio vrœscripserit. Qui vero nunquam, etiam oim oportet, irascuntur, Jatui esse videntur, quodneque sentire, neque dolere videnlur. (4, Ethic, cap. 5).

485. — Saint Basile s'exprime de la même manière, et il en donne la raison par l'exemple de Moïse qui descendit de la montagne de Sinaï avec les tables de la loi, et voyant un veau d'or placé sur un autel, autour duquel fumaient les parfums et les chairs des victimes immolées, et le peuple entier rendant à cette idole un culte d'idolâtrie, fut saisi d'une sainte indignation. D réunit aussitôt la tribu de Lévi, et, s'élançant avec elle comme un éclair au milieu de cette multitude épouvantée et sans armes, arrosa de sang les tentes et laissa massacrées sur le terrain vingt trois mille personnes. Ce carnage fut d'autant plushorrible que ce peuple endurci ne s'y attendait nullement. Et pourtant Moïse était, selon le texte sacré, le plus doux des hommes. iVo» est alienum abiis, qui mansuetudini student, anuno interdum in^ citari. Hinc percipi jacillime votest, quod Moijses, de quo in sa' cris lifteris testatum kabemus, mortalium eum omnium mansuetissimum fuisse, ubi ita temporis ratio poscere visa est; vehe- Vientisslme e^t indignntus , atque eatenns animi incitationeprO' yressuSf ut eam, non alia ralione, quant suorum cœde termina'

verit. {In Constit. Monach., cap. 15). Tonte la difficullé consiste donc à (Uscerner le temps où la colère n'est pas conlorme à la droite raison, et ponr comprendre en (jncllrs circonstances elle est opposée à la doncenr on peut s'associer avec elle.

48G. — Ici il lant supposer avec le Docteur angéliqne que^ quoique la colère, en ce qui regarde sa cause physique, consiste dans un bouillonnement du sang autour du cœur, d'où résulte une aflection impétueuse, néanmoins, tant qu'elle est un acte pr(>i)re de l'homme, elle n'est autre chose qu'un appétit de venut'anco qui excite à infliger un châtiment proportionné à l'injure reçue. Ira, appctitus vindictes, hœc enim importai illa~ tionem pœnœ infligenchv ad nocumentum sibi illatum (1, 2, Quœst. 46, art. 4). J'ai dit que la colère est telle quand elle est un acte proprement humain, car on pexit aussi se mettre en colère contre les choses qui sont incapables de faire injure et d'en ressentir le châtiment infligé par la vengeance. On peut s'irriter contre ime pierre à laquelle on s'est heurté, contre une bète qui ne veut pas marcher, contre une plume qui ne trace pasdes caractères, contre l'encre qui ne coulr priset autres choses semldables. Ce genre de colère ressenjblo 1 ucoup à celui des animaux sans raison qui, quoiqu'incapables de vouloir se venger, néanmoins s'irritent contre tout objet qui leur nuit et quelquefois se mettent en fureur. La raison n'a aucune part dans des colères de ce genre, mais ce sont des feux qui dans nous, comme dans les animaux, éclatent dans notre imagination, quand nous nous figurons une chose nuisible et fâcheuse. Je ne parle pas en ce moment de cette colère brutale dont, plus tard, je me propose de dire quelques mots. Il est encore une autre colère où la raison trouve sa place, en tant qu'elle nous retrace certaine action qui nous est injurieuse et qui mérite qu'on en tire vengeance. C'est de celle-là qui est propre à l'homme doué de raison, et dont parle saint Thomas, déjà cité, et dont nous allons parler à notre tour, pour démontrer combien elle est vicieuse et contraire à la mansuétude, en certains cas, et combien elle est louable et conforme à la douceur dans d'autres circonstances. Tout ce que nous disons ici est fondé sur l'enseignement du même Docteur. {Cit., Quœst. 45, art. 7). Cutn in homine sit et ratio, et imaginatio, dupliciter in homijie potest motus irœ conturgere. L'no modo ex sola imaginatione nimiiante lœsionem 4t sic insurgit motus irœ etiam ad res irraiionales, et inaniinataif

secundîim similitudinem illius motus, qui est in animalibus contra quodlibet nocivum. Alio modo ex ratione nunliante lœsionem.

, 487. — Ainsi donc la colère, qui est un appétit de vengeance, peut être opposée aux règles de la droite raison, soit quant à la substance, soit quant au mode. La colère est contraire aux lois de la raison, quant à la substance, si la vengeance est souhaitée par l'homme privé auquel cet acte ne compète point : Mihi vindicta et ego retribuam. {Ad Roman., 12, 19). La vengeance m'appartient, dit le Seigneur, ainsi qu'à toute personne qui est chargée de l'exercer en mon nom ; à moi et à ceux qui en ont reçu de moi le droit est réservée l'autorité de punir quiconque se rend coupable de quelque injustice. Elle est encore opposée à la raison, si ceux qui ont le droit de l'exercer n'agissent pas selon les règles de la droiture; enfin, elle lui est opposée si la vengeance, quoique juste, est exercée pour des motifs déraisonnables. Saint Jean Chrysostôme dit à ce sujet : Neqiie ferire est absolute atrocitatis, neque parcere mansuetudinis : sed mitis ille est, qui ferre potest quœ in seipsum peccata sunt, qui in aliis factam injuriampropidsat, eteis fertopem. Quiautem hujusmodi non est, sed est hebes, et deses, et sonuiolentus , et nihil melius mortuo affectus, non est mitis, nec mansuetus. [In Ps. \2\). De même, dit le saint Docteur, que ce n'est pas toujours une cruauté de frapper, de même aussi ce n'est pas constamment un acte de douceur que de pardonner. Mais celui-là est véritablement doux qui soufFre en paix les injures qu'on lui fait, et venge, s'il en a l'autorité légitime, les injures laites aux autres. Quiconque ne procède pas de la sorte, ne peut pas se croire en possession de la vertu de douceur, et l'on ne peut le considérer que comme un être stupidement endormi, semblable à un homme mort.

^88. — On doit conclure de ceci qu'à la vertu de douceur appartient le caractère d'un homme bienveillant, plein de bonté, qui réprime, étouffe et éteint la colère, et qui n'est point porté à tirer vengeance des torts qu'il subit. C'est à cela que, dans les chapitres précédents , j'ai exhorté mon pieux lecteur, parce que c'est là le point le plus difficile. Néanmoins, à cette vertu ne s'oppose point une certaine indignation, qui noua porte à tirer vengeance des injures faites au prochain , et à infliger au coupable le châtiment qu'il mérite , si l'on est investi |KNur cela de l'autoîllé légitime, et c'est la position où se trouvent

les princes à regard de leurs sujets, les sup(^riours vis-à-vis clos ii>h';rieurs. Les pères ont le même droit sur leurs eui-nts, les maris sur leurs femmes, les maîtres sur leurs disciples. Cette vengeance, pour qu'elle soit conforme à la justice et à la mansuétude , ne doit pas dépasser les bornes , et la punition ne doit pas être plus sévère que ne le demande la transgression, mais avoir avec elle une juste proportion. Cette indignation vindicative ne doit pas non plus s'écarter de la juste fin que l'on doit se proposer en punissant les fautes des autres. Il n'est pas permis d'agir pour satisfaire une passion haineuse et malveillante, mais uniquement par amour pour la justice, et pour venger l'honneur de Dieu foulé aux pieds, comme fit Moïse, et enfin pour amender le coupable.

489. — Ensuite, pour que la colère n'aille pas au-delà des limites de la raison, quant à son mode, il faut que la vengeance, quoique juste et exercée par le supérieur pour des motifs droits et raisonnables, ne s'abandonne point à des excès d'indignation quant à ce qui regarde l'intérieur, et ne se porte pas à des actes outrés quant à l'extérieur; et ces derniers consistent dans des gestes désordonnés et dans des paroles indécentes et scandaleuses. C'est sur ce dernier point que péchait l'empereur Alexandre Sévère, vlont la figure s'enflammait d'une indignation furibonde, et qui allait jusqu'à arracher de ses propres mains les yeux de tout juge qui s'était laissé corrompre par de l'argent en administrant la justice. C'était bien là sans nul doute un excès quant au mode de venger les torts faits au prochain, car il pouvait, sans se laisser emporter par une telle fureur, confier à ses bourreaux le soin d'une juste vengeance. C'est ainsi que pèchent tous les jours les pères, les époux et les autres supérieurs, qui, au moment où ils châtient leurs inférieurs , se répandent en mille paroles inconvenantes , profèrent des jurements et des imprécations qui n'ont point de rapport à la punition infligée, et ne sont que des éruptions furieuses de leur bile en ébullition. Enfin, pour résumer en peu de mots tous ces longs enseignements, je dirai qu'on doit estimer doué de la vertu de douceur quiconque n'a point de ressentiment et ne nourrit aucun désir de vengeance pour les injures qu'il reçoit comme personne privée, et qui, pour les torts faits à autrui et pour les injustices commises, s'émeut et en tire vengeance, non point par haine, mais pour de bonnes fins, sans aucune

a*'iiation violente dans son intérieur, et sans actes indiscaret»

aa deliors.

490. — Deuxième avertissement. Mais la plus grande diflB,culté se rencontre à ne point dépasser les limites de la douceur, quand la personne ofïensée est supérieure à celui qui a commis Foffense , comme cela arrive quand un prince est trahi par ses sujets, un père outragé par ses enfants, un mari injurié par son épouse; parce que, dans de pareils cas, ils ne doivent pas rester insensibles à ces méiaits , mais qu'ils sont tenus d'en concevoir un ressentiment modéré, et d'en tirer une vengeance réglée par la raison. Mais, d'autre part, combien il est facile que, dans une circonstance de cette nature, la personne oflénsée se laisse entraîner à quelque excès, tels que ceux que nous avoas blâmés ! Combien aisément elle se laisse enflammer de colère , et donne im trop libre cours à des paroles inconvenantes, malveillantes, blasphématoh"es ! Combien elle exige des châtiments exorbitants et mjustes, et les demande, non point pour un motif de correction et de justice, mais par un sentiment haineux, par une coupable satisfaction de voir punir celui qui a commis l'offense ! Combien enfin peut-elle contrevenir de plusieurs manières aux lois de la douceur chrétienne !

494. — Pour obvier à de tels inconvénients, le directeur doit donner à son pénitent l'avis que donna saint Ambroise à l'empereur Théodose. {Coster. in vita S. AmbrosH). Cet illustre prélat, après avoir exclu l'empereur du saint temple en pmiition de la barbare et sanglante vengeance qu'il avait tirée des habitants de Thessalonique, et après l'avoir réconciUé avec Dieu et avec l'Église, par le moyen d'une pénitence pubHque, lui conseilla de décréter que, dorénavant, on n'exécutât aucune sentence de mort portée par César qu'après un intervalle de trente jours , afin que les emportements de la colère étant calmés, il lui lût possible de peser dans les balances de la droite justice ses résolutions , et qu'il ne mit pas trop de précipitation à donner des ordres barbares, comme cela était malheureusement arrivé contre les habitants de Thessalonique. Un conseil de même genre tut donné à César Auguste par le philosophe Athénodore, selon le témoignage de Plutarque. {In vita Augusii). Cet empereur lui ayant demandé quelques avis sur ce qu'il devait faire pour agir avec droiture dans le gouvernement de ses sujets, au moment où U preuait congé de lui, Athéuor;

dore lui rc^pondit: A l'avenir, ô Cf^sar, quand vous serez en co 1ère, ne laites aucun décret et ne donnez auciui ordre sans avoir prtVdahlement récitt^ à voix basse les vingt-quatre lettres de rali»habet grec. Le motil pour lequel il convient d*agir avec cette lenteur, est présente par saint Grégoire dans une lettre qu'il écrivait î\ Léonce, i)orsonnage consulaire. Quand vous êtes irrité, lui disait-il, réprimez la colère et réservez pour un autre temps la vengeance, quel(|ue juste qu'elle vous semble, afin .][iie l'irritation ne prévale pas sur la raison et ne Tentraîne pas à sa suite dans queltiue mesure funeste, mais que la raison marche la première et laisse derrière elle la colère comme sa suivante, chargée d'exécuter ses ordres conformes à la justice. Quoties ira animiim invadit, menfem edoma, vince tcipsum , differ iempus furon's, et cum tranqiiilla mens fuerit, quod placet vindica. Ira enim in vindicta maloriim sequi débet rationem animi, nonprœire, et qvasi ancilla insiitia post tergum vcniat, et non lasciva ante faciem prorumpat. {Lib. vu, Epist 51, ad Léon t. Consul.)

492. — Lors donc que le directeur rencontrera des pères, des mères ou telles autre? personnes qui exercent une autorité , qui, éprouvnnt de la part de leurs inférieurs des manques de respect et quelquefois même des ofienses, se livrent à des excès de sévérité, se répandent en imprécations furieuses, il leur ordonnera positivement de n'infliger aucun châtiment qu'après quelques heures, une demi- j urnée ou même un jour entier, ou comme on dit, qu'après qu'ils auront repris leur sang-froid. Ils répondront peut-être que quand leur colère est passée ils n'ont plus envie de punir , et qu'à cause de cela il faut qu'il saisissent promptement l'occasion de le faire. Mais le directeur doit en prendre l'occasion de leur prouver la nécessité d'un semblable retard, parce que, si l'indignation s'étant apaisée, ils n'ont plus la volonté d'infliger un châtiment, c'est une preuve maniieste qu'ils ne se sentaient pas portés à une juste vengeance par amour pour la droite équité ou par un vrai désir de corriger, mais uniquement par une irritation de leur bile et peut- ,ètre même par une impulsion de haine. Or, ceci est évidem-' ment opposé à la douceur chrétienne et ne peut s'excuser de péché, même qnelquelois très-griei. Saint Jérôme rapporte une belle parole du philosophe Archytas de Tarente, adressée à l'un de ses concitoyens qui l'avait irrité par ses stupides bar

lourdises {hnlordagginï) : Jam te verberîhis necassem^ nîsi iraius essem. [Epist. ad Silv.). Je t'aurais déjà assommé si je n'étais pas en colère. Il voulait, par ces paroles, faire entendre que •ret homme méritait un châtiment sévère, mais que se trouvant ^ni-même emporté par l'indignation qui l'avait subitement saisi, 3 ne considérait pas ce moment comme opportun pour la punition. Le directeur doit pénétrer de ces sentiments ses disciples pour leur apprendre à se conduire avec douceur envers leurs subordonnés , mais toutefois sans une indulgence excessive.

493. — Troisième avertissement. — Passons maintenant à ces sortes de colère, qui, comme nous l'avons déjà dit, tiennent de la bête, parce que la raison en est totalement absente, n'y ayant rien qui puisse l'exciter; puisqu'il n'y existe pas plus de motif d'injure que de vengeance, et que cette colère est provoquée par l'imagination qui nous représente quelque chose de nuisible, comme cela a lieu dans les brutes. C'est ainsi qu'on en voit s'irriter contre leur vêtement, parce qu'il ne s'adapte pas comme on voudrait à la forme du corps , contre un outil, parce qu'il ne remplit pas sa destination, contre un animal qui nous importune. C'est ainsi que dans la maison, le maître s'irtite contre le serviteur , la maîtresse contre une pauvre servante, pour des fautes ou négligences involontaires qui proviennent ou d'une malhabileté naturelle ou d'une inadvertance. Ainsi un ami se met en colère contre son ami à cause de défauts physiques qu'il découvre en lui, et dont cet ami est fort innocent. Toutes ces indignations, comme celles qui ne sont provoquées par aucune injure faite à soi-même ou aux autres, mais qui naissent uniquement de quelque chose, qui, auéehors nous déplaît, sont des mouvements d'irritation pareils à eeux des lions , des tigres , des ours et des taureaux. Ils sont par conséquent très-fortement opposés à la douceur qui est le propre de l'homme, et surtout de l'homme chrétien et voué à la vie spirituelle. Il faut donc les réprimer avec un grand soin «jn soufiiant avec calme tout ce qui , sans qu'il y ait faute de personne, nous est désagréable. Mais comme il arrive souvent que cette sorte de colère a Heu contre les personnes de notre maison avec lesquelles nous vivons habituellement, le directeur doit veiller à ce que ses pénitents pratiquent spécialement la douceur vis-à-vis de leurs domestiques, qu'ils supportent avec

bonté et bienveillance leurs inclinations et leurs défauts qui tiennent plus à leur naturel qu'à leur mauvaise volonté.

-19-1. — Je veux ilonc proposer à ces personnes un exemple très-éilifîant que rapporte Cassieu : {Collât. 18, cap. 14). Le directeur pourra s'en servir pour animer ceux qui, sous ce rappt)rt, vivent dans un état d'imperfection et de faiblesse. Il y avait à Alexandrie une dame, non moins illustre par sa naissance que par sa piété. Elle pria saint Atbanase de lui procurer une des pauvres veuves que TÉglisc nourrissait de ses aumônes, non-seulement pour l'employer à son service, mais surtout pour s'exciter en sa compagnie à la charité et à la douceur. On lui en accorda une qui était douée de douceur et de complaisance, et qui se mit à la servir avec beaucoup de zèle et d'affection et à lui témoigner toute sorte de déférences. Cette dariic d'autant moins contente de cette veuv • qu'elle était d'un naturel plus facile et plus accommodant , la rendit à l'Église en disant que cette femme avait de très-excellentes qualités, mais qu'elle ne possédait pas ce qu'elle aurait voulu y trouver. Ell-e en prit donc une autre d'un caractère âpre , emporté , capricieux, indocile et en un mot pleine de défauts. Quand elle fut dans cette maison, notre illustre dame s'appliqua à la traiter avec une exquise bonté, mais cette femme sans cœur, au lieu de répondre par une vive reconnaissance à la charité et à toutes les bontés de sa maîtresse, ne la paya que d'ingratitudes, d'injures et de reproches, et même, levant la main sur elle, son audace allait jusqu'à la frapper. Alors la sainte dame alla trouver saint Atbanase pour le remercier de lui avoir enfin donné une servante comme elle la désirait , c'est-à-dire une méchante femme qui lui fournissait l'occasion de s'exercer avec elle à la patience et à la douceur, Tande?n , inquit , dedisti mihi, quam rrpnjosceram : nam illa prior suis me potius honorahat et rejrigerabat obsequiis. Je ne veux point, en citant cet exemple, prétendre que vos pénite:its aillent à la r'^chercho d'une personne de caractère difficile et intraitable pour mettre à l'épreuve leur patience et leur douceur. Ce sont des vertus trop rares. Il suffit qu'à l'imitation de cette sainte dame, nous sachions supporter avec douceur et condescendance les mauvaises inclinations et les défauts naturels de ceux avec qui nous gommes forcés de vivre.

iOo — Quatrième avertissement. — Le directeur doit ob-

iserver que le zèle avec lequel nous tâchons d'empêcher le prochain de taire du mal et de le reprendre quand il a mal agi, n'est point une colère coupable, malgré l'ardeur que nous déployons contre les délinquants. Si c'est une colère, elle est sainte, selon la remarque qu'en a faite saint Grégoire, parce qu'elle naît de l'amour de Dieu, que l'on ne voudrait pas voir oÔensé , et de la charité dont on est animé pour le prochain dont nous voulons faire revivre l'état de grâce, en réparant ses dommages spirituels. Cette sainte colère n'est point du tout opposée à la douceur. Bien mieux, saint Grégoire nous dit qu'elles sont dans l'erreur les personnes qui prétendent qu'on doit se borner à s'indigner contre ses propres fautes, et non point contre celles du prochain, parce que, si nous aiMons le prochain comme nous-mêmes, cet amour qui nous indigne contre nous, quand nous péchons, doit pareillement exciter une sainte colère contre ce même prochain , lorsqu'il commet une faute. Le prophète nous exhorte à ce zèle de sainte colère lorsqu'il nous dit: Irascimini et nolite peccare, mettez-vous en colère sans pourtant y commettre de péché. Et c'est bien justement parce que le grand-prêtre Hélie ne pratiqua point cette sorte de colère contre ses fils, qu'il devint la victime de la vengeance céleste. Hanc iram quia Heli non hnbuit, motum contra se implacabiliter svpernœ ultionis excitnvit, nam quo contra subditorumvitia tepuit, eo contra illutn districtio œterni rectoris exarsit. De hae ira ver provhetam dicilnr : Irascimini et nolite peccare; quod nimirum non recte intcUigunt , qui irasci nos nabis tantummodo, non etiam proximis dclinquentibus volunt. Si enim sic proximos ut nos amare praci pimur , restât ut sic eorum reatibus , sicut nostris vitiis irascanmr. {Moral, lib. v, cap. 39). Mais on doit ici remarquer que, quand cette colère naît d'un véritable zèle, elle est modérée, parce que la vertu la dirige. En ce cas ce n'est pas une indignation turbulente, amère, inquiète, impétueuse et violente, et si elle porte quelque trouble iaus l'âme, comme cela se passa dans celle du prophète Elisée, néanmoins on n'en est pas entièrement aveuglé, comme on l'est dans une colère vicieuse et digne de blâme.

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