‹ Guide ascétiqueChapitre 70 sur 89 · Le lecteur ne doit pas s'étonner qu'en élevant cet · texte numérisé non relu

Le lecteur ne doit pas s'étonner qu'en élevant cet

édifice spirituel dont je développe le plan dans mon livre, et qu'en l'embellissant des vertus les plus nobles, je place en dernier lieu la sainte humilité; car il semblerait bien que le premier rang devrait lui être assigné, parce qu'elle est le fondement sur lequel se basent toutes les autres vertus. Mais je ne prétends pas en ce moment élever l'édifice de la perfection, je me borne à présenter au lecteur l'idée et pour ainsi dire le dessin sur lequel je travaille avec ardeur, et c'est ainsi que cet édifice pourra acquérir toute la perfection qui lui est propre. Et comme saint Thomas met l'humilité au rang des parties potcutiellcs de la quatrième vertu cardinale, c'est-à-dire, la tempérance, je me suis déterminé à n'en parler qu'àla fin du présent traité où je meproposaisde m'occuper des vertus cardinales et des vertus morales les plus importantes qui sont subordonnées aux premières. Ce sont, en effet, celles qui disposent prochainement à la charité parfaite envers Dieu et envers le prochain, laquelle est la perfection essentielle du chrétien. Néanmoins, si un besoin impérieux de méthode m'a forcé de placer à la fin cette vertu fondamentale, le lecteur devra de son côté mettre au premier rang l'humilité, quant à ce qui concerne la pratique; parce que, si dans un plan dessiné on peut figurer d'abord les murs et ensuite les fondements, néanmoins, quand il s'agit de se mettre à l'œuvre, il faut nécessairement s'occuper des fondements pour élever ensuite l'édifice.

497. — Saint Bernard, en parlant de cette vertu, distmgue deux espèces d'humihté : l'une qui consiste dans la connaissance de l'intellect, et l'autre dans l'afiéction de la volonté. Avec la première, nous découvroas uQtre néaut et notre misère; avec

i'nutre, nous nous méprisons nous-mêmes et nous foulons aux pieds la vaine gloire de ce monde ; par cette aôection du cœur, nous allons sur les pas de Jésus-Christ au-devant des ignominies et des opprobres. Humilitas duplex es.t ; altéra cognitionis, altéra affectionis, qu(S hic dicitur cordis. Priore cognoscimus qiiod nihil sumus, et hanc discimus a nobis ipsis, et ab infin/utate propria. Posteriore calcatnusgloriam mundi, et hanc ab illo discimus, qui exinanivit semetipsum, {ormam servi accipiens, qui etiarr. quœsitus in regnum fugit, quœsitus ad tanta proùra et ignominiosum supplicium cruels, sponte obtulii semetipsum. (Homil. 4. de Adventu). Le lecteur ne doit pas se figurer que, pour acquérir cette humilité d'intellect, il soit nécessaire de se représenter en soi-même des misères et des maux qui n'existeraient qu'en imagination. Il suffit de se connaître soi-même, tel qu'on paraît aux yeux de Dieu, afin de déposer aussitôt toute estime vaine et mal fondée qu'on pourrait s'être formée sur son propre compte, et acquérir par ce moyen sur son état une conviction de bassesse et de mépris en quoi consiste toute l'humilité de l'intellect. En effet, si une connaissance de ce genre est illuminée d'un rayon de la lumière céleste, l'homme découvrira dans lui un abîme de néant, un gou*"vt> de maux, un océan de misères qui le forcera de changer la haute idée, qu'il se faisait de lui-même, en une pensée de bassesse, d'abjection et de profonde humilité.

498. — Lorsqu'on a commencé par se pénétrer de cette humilité d'intellect, une humilité d'afiection de la volonté vient par une connexion toute naturelle s'unir à la première. On conçoit de soi-même un certain mépris, une mésestime qui s'étend atout ce qui tie"t à notre être; parce que, si d'après saint Thomas, la vaine gloire est distincte de l'orgueil, ;ueo tout cela le dédain de cette gloire insensée et si fragile est un résultat de la vertu d'humilité. La raison en est manifeste. La gloire n'est autre chose que l'ostentation de l'excellence d'une personne, et la vaine gloire est une complaisance qui naît de cette ostentation ou manifestation, par laquelle un homme vain se confirmant dans l'estime qu'il a de lui-même et de ses qualités, en éprouve une grande jouissance. Or, supposez que la personne se persuade vivement par l'humilité d'intellect qu'elle ne possède pas les qualités dont elle se croit douée, ou que si elle les possède, elle se persuade que ce n'est pas d'elle-même,

mais lie UiiMi qu'elle les tient, il est certain qu'elle ne se mettra pas (Ml peine île les exposer au grand jour, et ([ue, moins encore, elle se souciera de s'attribuer à elle-même ce qu'elle saura bien ne pas lui appartenir. Par conséquent, tout désir de gloire mondaine s'évanouira. Voilà en général ce qu'il faut entendre par l'humilité d'intellect et d'affection, selon la déllnition que saint Bernard en donne ailleurs plus succinctement, en disant : Himulitas est virtus, qua hotno verissima suicognitionesibi vi/rscit. {De g r ad. Aww//.). L'humilité est une vertu, par laquelle l'homme, par le moyen dune connaissance parfaitement vraie, sans aucune ombre d'erreur, devient vil à ses yeux et se méprise.

499. — Puis, saint Thomas procédant avec toute l'exactitude de la rigoureuse scholastique, approfondit ces doctrines , et quoiiju'il admette cette connaissance pleine d'humilité par laquelle l'homme ne s'estime pas au-delà de ce qu'il est en réalité, il soutient que ce n'est point l'essence de cette vertu, mais seulement une condition indispensable, une règle d'abaissement intérieur à laquelle il doit ensuite obtempérer. Il place l'essence de riiumilité dans un mépris intérieur par lequel la volonté réprime l'appétit inné qui existe dans nous, qui nous porte à nous élever au-dessus de notre mérite réel. Et delà résulte ensuite une iuste soumission à Dieu, et comme je l'ai dit ailleurs, un esprit d'humble condescendance envers le prochain dont on donne des preuves extérieures par ses discours, ses actions, et tout l'ensemble de sa conduite? Humilitas essentialiter in appetitu consistit, secundum qiiod aliquis refrénât impetum animi sut , ne inordinaîe tendat in magna; sed regulam habet in cognitione ut scilicet aliquis non se existimet svpra id esse quod est : et utriusque principium, et radix est reverentia quam quis habet apud Deum. Ex interiori autem dispositione humilitatis vrocedunt quœdam exteriora signa in verbis , et factis, et gestibus , quibus id quod intrinsecus latet, inanijestetur ; sicut et in cœteris virtutibus accidit. (2, 2. Quœst. 161 , art. 6). Ainsi, en résumant brièvement la doctrine de ces illustres docteurs, nous pouvons dire que Vhumilité est une vertu qui po, te la volonté à un sincère abaissement , et à un mépris de soi-même ^ qui ont pour règle les connaissances lar lesquelles une -personne se reconnaît pour c» quelle est, et le tnani^esie par ses actes extérieurs.

gOO. — Yoilà ce que nous pouvons dire en général de l*humilité. Maintenant nous allons descendre aux actes particuliers par lesquels l'homme spirituel doit vaquer à l'exercice de cette vertu, soit par rapport à l'intellect, soit par rapport à la volonté et au maintien de sa personne à l'extérieur. Je veux cependant entrer en matière par le récit d'un exemple qu'on lit dans les vies des Pères, où l'on verra merveilleusement se traduire en pratique les enseignements qui viennent d'être exposés. Saint Bernard dit que les exemples ont plus de force pour persuader, et qu'ils impriment plus profondément dans l'âme les vérités qu'on veut lui inculquer : Quia exemplum efficacim persuadet, et altius imprimit animo, mitto vos ad sanctum illum senem, etc. {De Resurrect. serm. 2, ad abbates). Silvain, jeune liomme du monde, et comédien de son état, fut inspiré de Dieu pour aller trouver saint Pacôme , et se prosternant à ses pieds , lui demanda comme une insigne faveur d'être admis dans son monastère. Ses prières mêlées de larmes furent exaucées. Mais quand il eut revêtu l'habit religieux, sa conduite ne répondit pas aux premières ferveurs de sa vocation. Il ne se pliait pas aux austérités de la vie monastique, et bientôt il retomba dans ses anciennes légèretés , même d'une manière scandaleuse. C'était même un exemple pernicieux pour les plus faibles qui en prenaient l'occasion de se relâcher. Les moines s'indignaient d'un saint zèle contre lui à cause de ses déportements , et plus d'une fois ils allèrent prier saint Pacôme de le chasser du monastère. Mais le saint abbé , rempli de charité et de discrétion , ne put jamais consentir â cela, car il pouvait en résulter la perte de ce jeune imprudent. Un jour pourtant, il le prit en particulier et lui adressa une réprimande d'autant plus efficace qu'elle était pleine de bienveillance et de zèle. A la suite de cet entretien , le jeune homme parut totalement changé. Aux tendres reproches de saint Pacôme, insiluit in eum spiritm Domini, Silvain fut puissamment possédé par l'Esprit du Seigneur, qui le pénétra tout d'un coup d'un vif sentiment de componction, et il rétorma sa conduite. Eu peu de temps, lai qui avait été le scandale de la communauté , en devint comme un miroir de toutes les vertus et un objet d'admiration pour les religieux même les plus anciens. Mais la vertu qui éclata le mieux en lui, fut ime profonde humilité. Elle éclipsa, pour ainsi parler, toutes ses autres vertus, et il s'estimait indigue

de la soci(5t»^ des aiitrr? moines. Il ne croyait pas même mériter que la terre le portât, et se figurait chaque jour qu'elle allait s'entrouvrir sous ses pieds, comme sous les pas de Dathau et d'Abiron. Cette luiniMe connaissance de liii-mcrae, unie à une grande componction et an mt^pris de sa personne, se manilestait dans ses yeux toujours mouillés de larmes. Elles ne tarissaient jamais, soit quand il était assis avec ses conlrères, soit quand il s'occupait avec ^ux de travaux manuels. Tout acte de déférence et de considération qui lui était rendu par les autres religieux, lui faisait répandre une abondance de larmes, parce que, disait-il, je ne suis pas digne de secouer la poussière de ▼08 pieds.

501. — Cependant, saint Pacôme entretenant un iour ses religieux dans une coniérence publique, il leur déclara tout à coup sans préambule, que depuis qu'il avait fondé ce monastère, il n'en avait rencontré qu'un seul, dont l'humilité lût parlaite, et il en prit à témoi;i Dieu et les anges du ciel. Les moines, frappés d'étonnemen'. en entendant ces paroles, se mirent à réfléchir pour savoir quel pouvait être celui de leur compagnie, qui, s'hnmiliant plus que tous les autres, s'était élevé à une si haute perfection. Ceux-ci disaient quf c'était Théodore, d'autres désignaient Pétrone, ceux-là Osisius, tous moines d'une vertu signalée, et comme ils ne pouvaient se mettre d'accord, ils firent à leur abbé de vives et pressantes instances pour qu'il fit connaître ce moine. Pacôme leur répondit : Ce religieux qui lait l'objet de vos entretiens, est ce Silvain que vous vouliez auparavant faire renvoyer du monastère. Il a, par sa grande humilité, triomphé du démon. Il l'a vaincu tout à lait, et l'a chassé de son cœur. Pour vous , mes chers frères , vous laites des œuvres de perfection, mais vous y mettez votre confiance. Silvain n'agit pas de la sorte , car plus il remporte de victoires 3ur l'ennemi, et à mesure qu'il avance davantage dans le chemin de la perfection, plus il s'estime inférieur à tous les autres , et se croit im serviteur inutile , il se regarde même •^mme un réprouvé. Tos qidâem , fratres, habetis opéra jusii- Wœ , et his quœ geritis, gloriose confiditis. Hic autem quanto jortius pugnat, tanto se injeriorem judicat , ex iota mente, totaqiie virtute inutilem se, reprobumque pronunfiat. Voilà l'hun?iJiié de connaissance dont nous avons déjà parlé. C'est pour cela, continua le saint abbé, que ses yeux sont toujours

mouillés de larmes, qu'il s'humilie, s'abaisse, se méprise , et qu'il possède la véritable humilité du cœur qui est toute puissaute pour chasser le démon, comme il le prouve par les œuvres de son amendement Ideoque denique et lachnjmas habel inpromptu, gtiia se ipsum in iniis humiliât , et inclinai : diabolum autem nihil reddit lia invalidum, sicut humilitas de corde puro, cui lanien correctioni:i opéra probantur adjuncta. Voilà aussi l'humilité d'aflection dont nous avons parlé. Sdvain persévéra pendant huit ans dans cette vie pleine d'humilité et puis il mourut. Au moment de sa mort, comme l'atteste le même saint Pacôme, on vit descendre du ciel une multitude d'anges qui enlevèrent son âme pure et la portèrent en triomphe aux pieds du trône de Dieu, pour y recevoir la récompense qiu' Dieu prépare à ceux qui s'exercent avec courage à toutes les pratiques d'hi.miUté , c'est-à-dire à un grand mépris pour soimême dans l'intellect, à un abaissement de cœur dans la volonté et dans les actes qui se produisent au dehors.

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