CHAPITRE I
ON \ FAIT RtSSOBTIR L'tSSENcÉ ET L'EXCELLEXCE DE CETTE VEr.TU.
•48. — Ce terme de justice n'a pas toujours une même signification. Quelquefois sous le nom de justice on entend toutes les vertus ; c'est pour cela, comme dit saint Jean Chrysostôme, que nous avons coutume d'appeler juste tout homme qui est doué d'une vertu accomplie. Jashis, omn<f.7n virtutem coinj^leclitur;
hoc enim nomen consuevimiis dicere de his qui omnimodam virlutem exercent. (Hom. 23). C'est en ce sens que le divin Sauveur a dit : Bcati qui esitriunt et sitivntjnsi'ticon. Heureux ceux qui dans leur cœur nourrissent un désir ardent et empressé de la justice, c'est-à-dire, comme l'explique saint Grégoire de Nysse, heureux ceux qui sont désireux d'acquérir toutes les vertus. {Jmnis virtus hoc nomine justitiœ vocatur. [Orat. de Beata). C'est pareillement en ce sens que Jésus-Christ a dit : Nisi abufi' daverit jusiitia vestra pliisqiiam scribarum, et 'pharisœoriim , non intrabitis in reynmn cœlorum. {Matth. 5. 20). Si vous n'avez pas une justice plus grande, c'est-à-dire une vertu qui l'emporte sur celle des scribes et des pharisiens, vous n'entrerez point dans le royaume du ciel, et ce trône de gloire ne sera jamais pour vous.
49. — j\iais ici nous ne parlons pas de la justice considérée sous ce point de vue général et si étendu. Nous l'envisageons dans un sens plus restreint en tant qu'elle est une vertu cardi, nale placée au deuxième rang, immédiatement après la prudence. Ulpien la définit ainsi : Constans et perpétua voluntas jus suum unicuique tribuens.{Lib. de jus fit. § de just. et Jîire). La justice est une volonté stable et constante de rendre à chacun ce qui lui revient selon son droit. Ces paroles, dit saint Thomas, si l'on veut en tirer la définition véritable de la justice, ont besoin d'une modification qui consiste à remplacer l'acte de la volonté qu'on y exprime par l'habitude de la même volonté de donner ou de rendre à chacun ce que le droit lui attribue. Si guis vellet eam in debitam formant definitionis reducere, pos.^et sic dicere : quod justitia est habitus seciindum quem aliqim constanii et perpétua voluntate jus suum unicuique tribuit (2. 2. Qu. 58. art. 1). Il suit de là que la justice a constamment pour objet toute autre personne que celle qui l'exerce, parce que c'est une vertu qui se propose l'égalité en toutes choses, selon le droit qui revient à chacun. On ne saurait rechercher l'égalité en soi-même, mais on doit en faire usage à l'égard des autres personnes, comme dit le même saint Thomas. DIcendum quod, sicut supra dictum est, cum nomen justitiœ œqualitatem imporlet, ex sua ratione justitia habet quod sit ad alterum' nihil est sibi œquale, sed alteri. [Eodem loco, art. \).
50. — La justice est de deux espèces, l'une qu'on nomme eommulative et l'autre qui prend le nom de distributive. La
première est celle qui veut euti-e les personnes une (^gnlité cù toutes choses, selou la proportion couveuable. C'est celle qui doit pn'siilfr aux contrats tiaus les achats, dans les ventes, dans les locations, dans les restitutions, diuis les prêts, et autres choses de mémo nature. La seconde est celle qui récompense ou punil selou le mérite ou la eulpahilité de cliacmi; pour ce qui reij;ardc les récompenses proporli(jnu(''LS aux mérites, telles que les honneurs, les dignités, les charges, les gratifications, la justice s'appelle rémunérative. lin la'it qu'elle inflige des châtiments mérités aux coupal)les,[tar (.•xemple, les réclusions, les exils, les galères, la mort, on la nuiiime vindicative.
51. — On peut juger de l'éclat «juii <<jlte vertu répand sur la persoime envoyant Aristote la comparer aux deux étoiles du soir et du matin. Ut neque hcsuerus, ncque Lucifer sit œqiie admirabilis. {Ethic. cav. 5). C'est |»ar(c que la justice verse dans nos âmes une splendeur au?si brillante que celle dont ces lumineuses planètes illuminent le tiiiuament, et qui, se montrant le soir et le matin, porttut If nom d'Hesper ou Esper et de Luciier. Saint Augustin démmiUi; et ij.it merveilleusement comprendre le grand lustre de celte vertu, en se représentant un vieillard débile, décrépit, et dont les membres sont dans un état de délaillance, mais dont la Justice iait l'ornement, en quelque sens qu'on la prenne. Je veux dire un vieillard p..ssionné pour la droiture, nullement désireux du bien d'autrui, qui, pom- secourir l'indigence, sacrifie ses propres facultés et qui est toujours disposé, coniormément à la justice, à répandre son sang et à livrer aux persécuteurs ses membres fragiles pour soutenir sa foi. Il est certain qu'un tel vieillard est environné de l'estime de tout le monde et qu'il est l'objet d'une aîicction universelle. Mais , dit le même Saint, que trouvons-nous d'aimable dans ce vieillard dont le visage est pâle, dont le iront est sillonné de rides, dont les lèvres tremblent, dont le dos est courbé, dans cet homme en état de décrépitude? Le voici : c'est la vertu de justice, c'est eEe seule qui le rend aimable. H y a donc, ditle saint Docteur, dans la justice, un lustre véritable et une certaine beauté qui ne frappent pas les yeux du corps, mais qui enchantent les yeux de l'esprit, et quand ceux-ci ont à admirer une si belle vertu, on est comme forcé de payer à celui qui la possède un tribut d'amour et même d'une afiection des plus ardentes. Si nulla est pidchriludo justitiœ, unCie amatur
justmsenex? Quid offert in corpore qvod ocidos dclecfrf ?
lumen si justus est, si alienum, non concupiscit, si de suo quod habet erogat i7idi(jentibm, si bene monet, et recte sapit, si intègre crédit, si ?Mratusest pro fuie veritatis etiam membra confracta impendere {mulli enii/i martyres etiam senes)vnde illnm anmmus, quid in eo bomnn videmus oculis carneis? ISihll. Quœdumergoest pulchritudo iustitit, quam videmus oculis cordis^ et amamus etexardescimus. {In osalm. 34).
52. — Ce lustre particulier, selon le pliilosopiie que nous avons déjà cité, est procuré à la iustice parce qu'elle est nue vertu qui regarde l'utilité du prochain. Il est en eLct d'autres vertus par lesquelles nous nous procurons à nous-mêmes les plus grands biens, mais excluàvcment à nous seuls, et d'autres vertus par la praliiiue desquelles nous procurons des avantages à notre prochain. Or ces dernières, selon Aristote, et les parole* de sa'nt Thomas <jui en sont la confirmation, sont d'un prix plus élevé et nuMitenl la préiérence, parce qu'elles sont revêtues d'un plus bel i-rlal en raison du profit qu'elles procurent à nos se nblables. i\ecesse est maximas virtutes esse cas, quœ sunt aliis h jnestissimœ ; siqitidem est virtus notentia benejaciiim. (2. 2. Qu. 58. art. 32. — .4/-/.«î^ B/iet. lib, i, cav. 9). Et dans le fait, chez nous, disciples de Jésus r.brist, qui pouvons juger plus sainement de l'excellence de la vertu, grâce aux lumières de la foi, la cbrrité tient le premier rang, elle est la reine de toutes les autres vertus, parce que celles-ci regardent la periection individuelle, tandis que la charité se rapporte au bien du prochain. Le philosophe paien, venant ensuite à l'application de cette doctrine universelle à la justice , dit que c'est une vertu souverainement pariaite, parce qu'en pratiquant les actes qiii lui sont propres, elle a toujours sous les yeux le prochain, qu'elle aime par dessus tout à taire le bien et renlerme en ellemême, "".u moins par une certaine connexité, toutes les autre? vertus. Voilà pourquoi nous admirons la justesse de ces paroles du philosophe liias, qui avait coutume de dire que les magistratures, les charges, les dignit(>s sont une preuve que l'homme qui en est investi est vertueux, pareil qu'il peut non-seulemenf pratiipier les vertus qui lui sont avantageuses, mais encore celles qui sont à l'avanlage du prochain, c'esl-à-dire la vertu de histice. Proverbio dicere consuevinnis : jnslitia in se virtutes continct ornnes, atque pcrfccta maxime virtus est, quia perjccta
virtiitis rs( uuis; idijitrrst fX en (juia non adsesoUm, ml etiavi Cil (iliii)/i is qui ipsaiti liubel, utivirtitte pot st. Complu res cnim in ptopriLi quidcm uli virtute lossuni, sed in iis , quœ sunt ad alium, mqucunt ; et nropterea Biantis scntcntia illa bene se habere videlur : Muyistratus virum ostendit ; ad alium enim «st. {Arist. lib. v. Moral, cap. I).
53. A l'autorité d'Arislote je join»; lo témoignage sacré de saint Ambroise qui, par des termes clairs et expressifs, coniirme la doctriin; qui vient d'être exposée. Le lustre et l'éclat de la justice sont singuliètvmeut admirables , nous dit-il , et il en puise les raisons dans ce que nous avons déjà dit, parce «{ue c'est une vertu qui ne se borne pas à l'individu qui la possède, mais qui se réfère au profit d'autrui et qu'elle est d'une grande importance pour la vie sociale. Cette vertu occupe une position élevée d'où elle peut dominer et s'assujettir toutes choses par la rectitude de ses jugements , pi'èter son secours aux opprimés , se rendre utile par ses dons généreux en rendant service à ceux qui eu ont besoin, venir en aide à ceux qui sont dans le danger, et fournir à tous ce que réclament leur salut et leur sécurité. Le Saint termine en disant : Où pourrait-oi» rencontrer un homme qui refusât d'acipiérir la vertu de justice parfaite , à moins que la cupidité ne lui fût un obstacle et que la sordide avarice ne vînt arrêter l'élan de cette belle vertu? Magnus justitiœ >p!endor, quœ aliis polius nata quam sibi, connnanitatem, et stcuritatem noslram adjuvat; excchiiatem tenet , ut sua judicio omnia subjecla habeat, opem aliis ferat, pecuniam conférai, officia non abnuat, vericula suscipiat aliéna. Quis non caperet hanc virtutis arcem lenerc, nisi iirima avarilia infirmaret, atque inflecteret tantœ virtutis vi'jorem. {Deoffic. lib. \,cnp. 28). Le lecteur peut voir par ce magnifique éloge de la justice combien cette vertu a d'excellence et de grandeur, et combien saint Augustin a raison d'affirmer que la justice est une vertu émiuente, et qu'elle mérite les plus grands éloges. Justiiiavirtus est animi, magna prœcipueque laudabilis {In psalm. 18).
54. — Le grand prix de cette vertu était parfaitement connu de l'empereur Alexandre Sévère, puisque, selon Laapride, ce prince était un observaleu r si zélé de ses lois , qu'il ne publiait jamais aucun décret, qu'il ne prononçait aucune sentence s'il n'avait auparavant soumis ses projets à vingt jurisconsultes sages et éclïdrés, et que. chacun ne lui eût fait connaître par
«crif son avis. S'il arrivait ensuite qn'un juge aveuglé par l'amour de l'urgent eût rendu une sentence injuste, il allait lui-même lui arracher les j'eux. C'est parce que, en voyant un pareil juge dominé par la cupidité en venir jusqu'à fausser les balances de la justice , il se sentait emporté par une si grande indignation, que, tombant sur le prévaricateur comme un lion , il lui enfonçait un de ses doigts dans l'orbite des yeux et lui ôtait la vue. Nicéphore nous dit , au sujet de l'empereur Trajan, qu'il était si passionné pour la justice, qu'une fois, ayant tiré son épée du fourreau en présence de tout le peuple, il la remit au préfet de Rome en lui disant : Si je n'observe pas la justice dans le gouvernement de mon empire, servezvous de ce fer pour m'en percer et me donner la mort ; mai'j, si je me comporte en prince équitable et ami de la justice, servez-vous de ce glaive pour me défendre. Cape ferrum hoc , et si quidem recte imperium gessero , pro me ; sin aliter, contra me hoc utere. [Lib. m, hist. eccles.).
55. — Mais ce que nous apprend Valère Maxime au sujet du roi Séleucus est encore plus frappant. Ce prince avait porté une loi inviolable pour punir les coupables d'adultère, et en vertu de laquelle ceux dont un pareil crime était avéré devaient avoir les yeux crevés. Son ^Is qu'il aimait tendrement se rendit, coupable de ce forfait, et Séleucus, sur-le-champ, sans écouter la voix du sang et les affections de son cœur paternel, le condamna à cette peine atroce qu'il avait décrétée contre tous les coupables sans distinction. Tout le peuple poussé par l'amour qu'il avait pour ce jeune prince et par le respect et l'estime dont il était rempli pour le père, demanda grâce pour le coupable. Cependant Séleucus, écoutant plutôt la voix des lois et de la justice que les prières de son peuple, persista dans l'arrêt qu'il avait prououcé. Enfin vaincu par les cris et les supplications de son peuple, il songea aux moyens qu'il pourrait prendre pour satisfaire à la loi et pour ne point priver son fils de ses deux yeux. 11 ordonna qu'on lui arrachtàt un œil à lui-même et un autre à son fils, et par cet accommodemiMit entre la justice et la rigueur, il se conduisit en père indulgent et en législateur juste. Ce sont les paroles de l'historien : Ita debitum srtpplicii modum Icgi reddidit , œquitutis admirubili tcmperamento si in ter patrem misericordem, et justum legislatorein partitif {Lib. \, cap. 5, de justifia).