CHAPITRE III
ON Y FAIT DIVERSES RÉFLEXIONS ROUR ARRIVER A L'aCQUISITION d'uNE BASSE ESTIME DE SOI-MÊME, EIV ENVISAGEANT CE QU'eST L'HOMME, DANS l'ordre de LA GRACE.
514 — Mais si la misère nous accable dans l'ordre de la nature, nous pourrions peut-être nous croire quelque mérite dans l'ordre surnaturel de la grâce qui est la sphère la plus élevée à laquelle puisse atteindre un homme mortel? Hélas! non, car la hauteur de cet état lait connaître encore davantage notre bassesse ; car plus il est haut et moins il y a entre cet état et nous quelque proportion. Ici je ne veux prendre pour exem[)le qu'un acte pieux et méritoire , bien qu'il soit de petite importance. Je veux faire une chétive aumône pour l'amour de Dieu ou bien pratiquer un acte médiocre de patience. Je m'occupe ensuite d'en faire l'analyse et je découvre que toute la gloire d'une telle action appartient à Dieu et qu'il n'y a pour moi qu'nii sujet de m'humilier. Je ne dirai pas d'abord que pour produire cet acte méritoire il a lallu que Dieu vous créât, vu que ce qui n'est pas ne peut rien, qu'il vous gratifiât d'une faculté intellectuelle', d'une volonté libre et capable d'opérer , vu que sans cela vous ne pourriez rien faire avec libeité. Il a fallu qu'il concourût comme cause universelle à ce môme acte, puisqu'étant un acte physique , produit par une faculté naturelle, il était nécessaire qu'il y prêtât son concours sans lequel la créature ne pourrait absohiment rien faire. Je ne parle pas, encore une fois, de tous ces titres qui donnent sans comparaison à Dieu beaucoup plus de droit qu'à nous de s'attribuer ces actes, et je passe â d'autre* titres phis éclatants qui donnent à Dieu de plus grands droit» de s'en approprier tout l'honneur.
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M ri. — Pour (in'uii acte soit lumtoirement digne de la récompense étiTHoUo, il faut néccssaircincnl la grAoc sanctifiante. C'est ce proiicux joyau qui est d'un prix incsliinahlo, et dont la valeur surpasse celle de la terre, du ciel et du monde euiier : car celte gràeo, (piand elle se répand dans une âme, la fait participer à l'essence mènic de Dieu, la rend fille de Dieu, l'introduit dans son amitié, dans sa familiarité, et lui donne un droit réel à la possession de son roj'anmc céleste. En un mot, la grâce sanctifiante est cette prérogative surnaturelle qui donne à la créature une existence surhumaine, la lait vivre d'une vie divine et fait des hommes qui la possèdent autant de dieux : Erjo dixi : DU estisel filii excchiomnes. {Psalm. 81, 6). Si cette grâce sanctifiante nous lait délaut, nos actes pourront être hons, estimables, mais non pas méritoires; car le mérite ne se tire pas précisément de la bonté de l'acte en lui-même, mais de la dignité et de l'excelleuce de la personne qui le produit. Un acte d'hommage produit par une personne du peuple, mérite nue faible récomi)ense ; maiss'il est produit par un prince, fils de roi, il peut mériter môme un royaume. De même un acte bon et louable qui émane d'une personne privée de la grâce sanctifiante, peut mériter un bien temporel, mais non point un bien éternel; mais s'il émane, par le moyen de cette grâce, d'un fils du Roi du ciel, qui participe à l'essence divine, il mérite un royaume éternel et un bonheur sans fin. Or, cette grâce sanctifiante, si nécessaire au mérite de nos actions, n'est-elle pas un don j-énéreux de notre Dieu qui nous l'a acquise par son précieux sang, quand nous nous eu rendons indignes par le péché?
516. — En outre, pour faire un acte méritoire, il iaut, en sus de la grâce sanctifiante, les secours de la grâce actuelle; il est nécessaire que Dieu illumine notre âme pour qu'elle puisse connaître le bien surnaturel et excite notre volonté à l'acquérir. Il est bien certain que, si la grâce sanctifiante rend nos actes dignes d'une récompense éternelle, ce n'est point cette grâce qui nous excite à les produire. Pour animer la volonté, il faut des lumières célestes, des mouvements intérieurs, certaines inclinations pieuses qui attirent avec suavité notre libre arbitre vers le bien. Or, je demande si tous ces secours surnaturels ne nous ont pas été mérités par Jésus-Christ, au prix de ses souffrances et de sa mort? N'ont-ils pas ensuite été appliqués à propos à nos besoins par un efîet de sa miséricordieuse bouté?
Qu'y a-t-il donc qui vienne de vous dans tous les actes saints et méritoires que vous pouvez produire ? Vous me répondrez que de votre côté vous avez à vous glorifier de votre coopération à la grâce. C'est vrai, car vous coopérez eu toute liberté aux impulsions intérieures de cette grâce divine, parce que si vous ne laisiez rien de votre côté, l'acte ne vous appartiendrait pas, et si vous n'agissiez pas avec liberté, cet acte ne serait pas méritoire; ce ne serait plus que comme une grappe de raisin fixée artificiellement au cep de la vigne qui ne l'aurait pas produite et qu'on ne pourrait appeler à juste titre un Irait de cette vigne, ^lais cette même coopération à la grâce, si vous y réfléchissez sérieusement, vient de Dieu : premièrement, parce que si Dieu ne vous donnait pas sa grâce, et si avant celle-ci il ne vous avait pas donné l'être et en même temps la puissance d'agir, vous n'auriez pas pu coopérer comme vous l'avez fait; becondement» parce que, si la grâce que Dieu vous donne n'était pas efficace, bien que vous ayez pu coopérer au bien , vous n'auriez pas pu et vous ne pourriez pas rendre cette coopération méritoire pour l'éternel bonheur. Donc, je le répète, qu'y a-t-il que vous puissiez vous attribuer dans le bien dont peut-être vous vous êtes enorgueilli ?
517. — Je veux vous dire ce que vous avez de votre côté: Vous avez tous les défauts, tous les péchés que vous mêlez à ces œuvres louables, et vous en êtes en toute vérité l'auteur. Si vous vaquez à l'oraison, les distractions, les ennuis, les répugnances sont à vous. Si vous jeûnez, si vous vous donnez la discipline, si vous macérez votre corps de diverses manières, ce qui vous appartient ce sont les vaines complaisances, les ostentations et les excès indiscrets que vous y mêlez. Si vous pratiquez des actes de charité corporelle ou spirituelle, ce qui est à vous ce sont les impatiences, les vivacités, le peu de condescendance à compatir aux délauts du prochain. Je dis la même chose de tous les autres actes de vertu que vous pratiquez; vous pouvez donc iustement dire avec le prophète Isaïe : Facti sumus ut immundus omnes nos , et quasi pannus menstruatœ universœ justitiœ nostrœ. {Isa., 64, 6). Mais s'il est vrai que dans les actes vertueux et méritoires que nous taisons , tout ce qu'il y a de bon vient de Dimi, et tout ce qu'il y a de mauvais vient de nous, et qu'à Dieu seul doive être rai>purté l'honneur et à nous l'opprobre, quelle est donc la lolie de ceriams chrétiens qui cou-
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çoivciil jionr l'iix-niéiues une m ^lainli' oslinie à cause de Iciirf bonnes œuvres et des vertus t|u'ils pralKjueiit, qtielque liéroiijues el parfuiles qu'elles puissent être, pui-cju'ù cause de ces mêmes œuvres ils devraient au ccnitraire concevoir un [ilus grand mépris d'eux-mêmes, en voyant que de tout le bien qu'ils opèrent par le concours de la grâce divine, ils ne pourraient, par leurs propres forces, en produire un seul acte?
518. — S'il arrive donc queKjuefuis qu'à cause de vos bonnes œuvres il s'élève dans votre esprit quelque estime, quelque vaine complaisance de vous-mêmes, vous n'avez qu'une seule chose à faire , c'est de fouler tout cela aux pieds en vous pénétrant de cette pensée que vous n'avez de votre côté que des défauts et des imperfections, que vous devez vous estimer d'autant plus misérables et indignes que vous laites plus de bien. Il ne doit y avoir pour vous de repos qu'au moment où cette persuasion se sera bien établie dans votre esprit et que vous vous serez fait de vous-mêmes cette idée de mésestime qui vous convient. C'est ainsi qu'agit autreiois ce saint personnage, dont Sévère Sulpice nous ofire l'exemple dans ses dialogues {Cap. 14). Ce personnage était doué d'une prodigieuse puissance de délivrer les possédés. Il suffisait qu'il prononçât un mot pour chasser l'esprit impur du corps d'un éuergumèue. L'enier tout entier était eu déroute au seul contact de son cilice, et même d'un reste d'aliment qui tombait de sa bouche, quand il prenait sou frugal repas. La renommée de sa sainteté s'étant répaudue en tous lieux, les popidations entières accouraient autour de sa modeste demeure," et pour ainsi dire l'assiégeaient. Heureux s'estimait celui qui avait pu toucher un pan de son vêtement. Qlioi encore? Les gouverneurs des provinces, les dignitaires,, les prêtres, les évêques eux-mêmes se tenaient sur la porte de sa demeure dans l'attente, afin de recevoir sa bénédiction et même le privilège d'un simple attouchement de ses mains. Ils se croyaient sanctifiés par ce contact seul. Ce qui augmentait beaucoup la haute considération qu'on avait pour ce personnage, c'était l'austérité dans laquelle il vivait, car il ne prenait d'autre boisson et d'autre aliment que ce que pouvait lui en ioui-nir une plante nommée caryx (ou caryce). Cependant le démon, qui veille continuellement pour nous perdre, lui inspira une pensée de vanité sur la vie sainte qu'il menait, et une complaisance fiiûgulière pour les honneurs dont il était l'objet. Mais en vrai
Écrvllcur de Dieu, il prit grand soin de réprimer eclte eslime mal fondée de son mérite personnel et tous ces sentiments d'amour-propre, en se persuadant bien qu'il n'était pour rien dans toutes ces prodigieuses guérisons qu'il opérait et dans toutes les bonnes œuvres qu'il pratiquait, et toute son application tendait à en rapporter la gloire à Dieu, auteur de tous ces dons. Mais comme l'ennemi infernal s'obstinait à lui mettre continuellement sous les yeux ces pensées d'orgueil, il ne pouvait, malgré tous ces soins, arracher de son cœur cette mauvaise racine de vanité qui repoussait toujours. Que fît-il donc? Il pria le Seigneur, avec la plus grande instance, qu'il daignât permettre aux démons qu'il chassait des corps des énrrgumènes, de prendre possession de son propre corps et de le tourmenter pendant cinq mois entiers, afin que devenu lui-même un énergumène, il parvînt ainsi à faire perdre aux autres, et à lui pareillement, la haute idée qu'on avait de sa sainteté. Dieu exauça sa prière, et notre saint personnage possédé des esprits infernaux se mit à pousser des cris affeux, tomba dans de terribles fureurs et des convulsions si étranges , qu'on fut obligé de l'attacher avec de forts liens, comme cela se pratique pour les possédés les plus furibonds. Enfin, au bout des cinq mois qu'il avait passés dans ces ignominieux tourments, il se vit délivre ûe ces démons, tyrans du corps aussi bien que de l'âme. Apprenons donc de ce grand serviteur de Dieu, qui se donna tant de peine pour chasser de son esprit toute vaine estime et pour se maintenir dans le mépris de lui-même, apprenons, dis-je, combien nous devons, à notre tour, faire des efiorts pour nous maintenir dans l'humble connaissance de nous-mêmes, et pour expulser de notre esprit toute estime vaine, surtout en ce qui regarde les bonnes œuvres que nous faisons et au mérite desquelles nous avons si peu de part.