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CHAPITRE IV

ON T TRAITE DE L'HUMILITÉ d'aFFECTION ENVERS UIEV.

519. — Le premier et le plus important effet qui doit résulter de la connaissance que l'homme sitintuel a de son néant et de ses péchés qui le raellent dans un état encore plus méprisable

<]ne son néant, doit ô'fc une somni-^'^ion rospoctiicuse pojir Dion. C'est ainsi que Icnt'nil saint Tliuuias {îl. ^2. Quœst. \C)\ , art. 5*. Vnde humilitas jrœcipue videtur importare suhjcctionom hominis ad Deuin. C'est à ce profond assujettissement de l'àme h Dieu (jne fait allusion le prince des Apôtres, quand il dit : Huiniliamini sub potcnti manu Dei. (i Pctri, 5,6). Huniilioz-vous sous la puissante main de Dieu. Notre volonté ner parviendrait que difficilement à cette soumission respectueuse pour Dieu, si notre intelligence n'était pas profondément pénétrée de la connaissance que l'homme doit avoir de son néant; car il est très-naturel que le néant soit assujetti à Celui qui est tont, l'impuissant an tout-pnissant, l'imparfait an très-partait , le misérable à l'être souverainement heureux. C'était là toute la substance de cette humble et dévote oraison à laquelle se livrait pendant plusieurs heures le saint patriarche François, en répétant ces paroles : Mon Dieu, qui êtes-vous, qui suis-je? Le Saint se plongeait en quelque sorte dans la connaissance de son néant, de sa profonde misère et de sa soumission complète à Dieu. Cela faisait naître en son cœur, des aflfcctions de respectueux assujettissement à son Dieu , de vive confiance en lui qui le maintenaient absorbé en Dieu pondant les nuits entières.

5"20. — Saint Jérôme professe la même opinion à cet égard, et il ilil que dans ce total assujettissement de l'àmcà Dieu consiste l'humilité d'aûection. In eo proprieiatein ipsius (humilitatis) definimîis, qiiod per omnia Deosubdiimir. [Ad Demetr.). Ensuite, ]iour que la personne soit pleinement et en tout soumise à Dieu, saint Jérôme veut qu'elle reconnaisse le Seigneur comme la cause et l'auteur de tout le bien dont elle est comblée, qu'elle lui en fasse hommage; et cette soumission l'empèchc de perdre aucune portion des mériles que ses bonnes œuvres lui out acquis. Ncc piotest quisquam, continue-t-il, de meriiis suis perdere , quorum causas , atque proventns non in se, scd in auctoro suo constituit. C'est bien avec raison que le saint Docteur parle de la sorte ; car, supposez que la personne se complaise vainement dans le bien qu'elle opère et qu'elle ne fasse pas remonter à Dieu ses bonnes qualités et ses actions vertueuses pour s'en attribuer l'honneur à elle-même, comme si c'était son bien propre et qu'elle en tire vanité, il s'ensuit qu'elle ne 2€ soumet pas à Dieu en raison de ces prérogatives qui lui sont particu-

llèrp?. ot npîni renci pas le tribut de dépendance qu'elle lui doit. h-li — Il l;iut cependant observer que ce n'est pas pécher contre l'humilité d'aÛection due au suprême autour , lorsqu'on a connaissance du bien spirituel dont on est possesseur, quelque grand, quelqu'élevé qu'il puisse être, car saint Paul nous dit que l'Esprit de Dieu fait connaître à l'homme les dons que Dieu a bien voulu lui départir. ISos autemnon smritinn Ivijus mundi accepimus, sedSpiritum qui ex Deo est , ut sciamux , qua a Deo donata sunt nobis. (i ad Corinth. 1, 12). Saiul Grégoire en donne une excellente raison, c'est que si nous n'avions pas connaissance de ces biens dont Dieu nous gratifie, nous ne saurions pas les conserver, nous n'emploierions pas les soins que nous devons prendre pour les garder elleur donner de l'accroissement. Qui magna agit quamvis de se huvnlia sentiat, scit tamen magna esse, quœ agit : nam si magna esse nescit . procul dubio minimecustodit. {Moral, lib. xxvi, cap. 28). Je dis seulement que Thomme qui a connaissance de ses qualités, doit savoir distinguer entre ce qu'il tient de lui-même et ce qu'il tient de Dieu, en sorte qu'en taisant remonter à Dieu tout le bien, il ne s*en fasse pas une vaine gloire, mais qu'il se maintienne dans son propre néant et ne se laisse point tirer du profond abîme de son abiection. Agir ainsi, ce n'est point méconnaître la soumission qui est due à Dieu , et même le Seigneur déclare dans Jérémie , qu'il se plaît tellement à cette séparation , que celui qui la fait selon les règles prescrites, sera pareil à celui dont la bouche profère des paroles divines. Si sevaraveris pretiosum a vili , quasi os meum eris. {Jerem. 15, 19). Plus vous êtes grand , nous dit le Seigneur dans l'Ecclésiastique , plus vous devez vous humilier en toutes choses et rendre gloire à Dieu, par ce moyen vous serez agréable à ses yeux. Quanto magnvs es, himilia te in oinnibus, et coram Deo invenies gratiam. {Eccli. 3, 20). Si donc vous êtes d'une naissance illustre, d'un génie distingué, d'un savoir éminent, si ensuite , vous ioignez à ces qualités une belle physionomie, de nobles grâces, de hautes dignités, TOUS pouvez connaître tous ces avantages sans blesser la sainte humilité; vous pouvez avoir aussi connaissance des grâces dont Dieu vous comble dans l'oraison, des vertus que vous pratiquez et des progrès que vous faites dans la voie de la perlection , pourvu que vous sachiez établir une démarcation entre ce qui est précieux qui vient de Dieu, et ce qui est vil qui est en vous.

C'est ;\ Ihi'ii i^oul iiiu' vous tlcvoz l'u laire jcinonlcr la gloirf, Cûiuiiii; olaiit le ï^ciil auteur Je tous ces biens, tumlis (juc vous resterez plongé dans votre néant. C'est ce que faisaient ces vingt-quatre vieillanls de rAiiocalyi)SC(iui assis sur tics trônes resplendissants, jetaient aux pieds du Très-Haut leurs spleudides diadèmes, et lui rapportaient toute la gloire de leur exaltation MUtebant coronas suas unie Ihronwn , dicentes: Dignus es, Domine, Dcus noster, accipere gloriam et honorem. {Apo~ cal. A, 10).

522. — A cette humilité intérieure d'affection pour Dieu, se rapporte également cet esprit d'abnégation qui nous empêche de rechercher l'honueur et les éloges des hommes pour les œuvres que nous faisons. C'est ici le défaut dans lequel tombaient les Pharisiens, dont le divin Sauveur a dit qu'ils taisaient toutes leiu's œuvres, afin d'être vus des hommes et s'allijer leurs louanges et leurs applaudissements : Omnia opéra sua faciunl , ut videantur ab honnnibus. {Mallh. 23, 5). Quiconque agit dans de pareilles vues, fait bien couuaitre qu'il ne fait pas hommage à Dieu de la gloire de ses actions, mais qu'il se les attribue exclusivement et s'en déclare l'auteur, puisqu'il veut s'approprier ce qui devrait nécessairement revenir \ Dieu. Il est donc évident qu'un tel cuictien ne possède pas cette soumission qu'il doit à sou Créateur.

523. — Il ne suffit pas cependant de s'abstenir de celte recherche de l'honneur et des louanges , mais il faiit encore ne pas s'y complaire et s'en réjouir quand les autres nous les décernent, il faut, lorsque cette complaisance intérieure prend naissance, s'occuper de la comprimer et de l'étouffer. Ceci est plus difficile, comme nous le dit saint Augustin : Et si cuidam facile est luude carere, dam deneyatur , difficile est ea non delectari, cmn offertur. {Epist. 6i, ad Aurelian.). En effet, celle satisfaction, cette complaisance vaine, est comme un acte de propriété par lequel ime personne reconnaît comme lui appartenant telle bonne action qui lui attire les honneurs et les louanges. Elle prouve ainsi qu'elle n'est point du fond de son cœur pleinement assujettie à l'auteur de tous biens.

524. — Si ensuite l'homme spirituel peut parvenir à concevoir de l'horreur pour la gloire et les louanges dont il est l'objet, à les fuir par tous les moyens possibles quand on veut ies lui décerner, à eu éprouver dans son cœur et dans son es-

rrlt un viAi déplaisir, à s'en pénétrer de confusion comme on rougit de quelque ignominie on de quelque reproche, l'humilité d'affection envers Dieu sera arrivée dans cette personne à son plus haut degré. Cette horreur et cette peine intérieure sont en effet des signes manifestes que l'âme ne peut point supporter que l'honneur dû à Dieu soit accordé à sa créature. Ce sont là des preuves évidentes que l'on a d/'jà acquis une parfaite soumission de connaissance et d'aflcction envers Dieu. Je sais fort bien qu'il n'est pas donné à tout le monde de parvenir à celte hauteur, mais il appartient à tout le monde d'y aspirer et de travailler de toutes ses forces à s'y élever, puisque chacun est obligé de rapporter à Dieu tout l'honneur qu'il mérite en se le refusant à soi-même, parce qu'il ne saurait convenir à la créature.

rj25. — Nous trouvons un exemple très-propre à nous animer pour acquérir ce haut degié d'humilité dans le célèbre Cassien, au livre de ses histructions {Lib. iv, cap. 30, 31). Paphnuce, moine de profession, revêtu du caractère sacerdotal, habitait un des plus grands monastères de l'Egypte, où il était entouré de l'estime générale, à cause de sa dignité et surtout à cause de l'éminente sainteté de sa vie. Il n'était pai un seul de ces nombreux moines qui n'admirât ses rares vertus, aucun qui n'en fit les plus grands éloges. Quant à lui, ne pouvant plus supporter tous ces honneurs et tous ces éloges, il prit la plus étrange et la plus héroïque résolution que puisse inspirer l'humilité. Il se détermina à s'enfuir du mojiastère, et d'aller dans une région lointaine où personne ne pouvait le connaître et où nul de ses confrères ne pourrait parvenir à le découvrir. Il partit donc pour un monastère, situé dans la contiée la plus ri-'culée de la Thébaïde, et se prosternant à genoux aux pieds de l'abbé, il le supplia de lui donner l'habit. Ces religieux, voyant le postulant dans le déclin de l'âge, mal vêtu, pâle, débile, se mirent à se moquer de lui. Les uns disaient que ce postulant, après avoir été chassé de la société des séculiers, venait chercher un asile dans le cloître. D'autres répliquaient que le monde ne l'avait pas repoussé, mais que c'était plutôt la faim, et qu'il ne venait dans le monastère qu'afin de se procurer un peu de pain pour le reste de ses jours. Paphnuce, cependant, voyant se changer en mépris les éloges et les honneurs, en tressaillait d'iillégresse. Enfin , à force de supplications on l'admit et on

Un confia le soin du jardin, sous lu direction d'un l'eune moine. Là, toute son occupation se réduisait à piocher la terre, à porter sur ses épaules le fumier et à remphr les tàcl|ies les plus viles et les plus dégoûtantes de cet em[)loi monacal. Mais il ne s'écoula pas longtemps sans cpie l'un des moines qui étaient partis pour aller à sa recherche de toutes parts, n'entrât dans ce jardia et ne crût le reconnaître. Il s'approcha de lui adroitement et l'examinant avec attention, il se rappela hiontôt les traits de sa figure , sa démarche et le son de sa voix. Aussitôt il se jeta à ses pieds , et l'appelant par son nom il lui intima l'ordre de l'abbé, de retourner à son monastère. Les autres religieux, en voyant ce moine étranger prosterne devant celui qu'ils avaicut considéré comme un simple novice , en furent grandement étonnés. Riais leur surprise fut encore plus grande, lorsqu'ils entendirent prononcer le nom de Paphnuce , si fameux dans toute rÉgypte par sa sainteté. Ils se prosternèrent à leur tour devant lui et implorèrent son pardon, pour les mauvais traitements qu'il avait reçus d'eux , en s'excusant de ne l'avoir pas connu pour ce qu'il était. Cependant, Paphnuce, déplorant amèrement ce qui lui arrivait, accusait le démon, qui, jaloux du contentement qu'il goûtait dans une vie si abjecte, l'avait fait découvrir quand il se croyait bien caché et inconnu aux yeux des moines de cette communauté. Ramené à son premier monastère, Paphnuce y fut surveillé avec le même soin qu'on met à garder des bijoux retrouvés. Mais ne pouvant supporter le grand crédit dont il jouissait auprès de tout le monde et l'honneur qu'on lui déférait, il prit de nouveau la fuite, et cette fois il ne se dirigea pas vers les provinces voisines comme il l'avait fait, mais dans des contrées où la renommée de son nom n'était jamais parvenue. Il passa la mer et se rendit en Palestine, où se trouvait un monastère, bâti près de Bethléem, et il resta caché pendant quelque temps inconnu de tout le monde et très-satisfait d'être ainsi ignoré. Mais là encore il fut découvert par les moines qui venaient honorer la crèche du divin Sauveur, et on le conjura par tant de prières pressantes et d'aSèctueuses violences, qu'il lut contraint de rentrer dans son premier monastère , nous laissant ainsi un admirable exemple d'une horreur profonde poua: l'honneur, l'estime, les déférences et les éloges.

52G. — Concluons donc <iue l'humilité d'affection pour Dieu T. m. 27

consiste non-seulement dans un profond respect en sa divine présence, mais encore en une soumission totale d'esprit à notre Dieu comme auteur de tout ce qu'il y a de bon dans nous, en lui rendant honneur , louange , et gloire de tout ce que nous faisons de bien, sans vouloir en prendre la part la plus minime pour nous.

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