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CHAPITRE VI

ONT TBAITE DES ACTES EXTÉRIEURS D'HTJMILITÉ.

536. — Saint Thomas, dans la définition qu'il donne de l'humilité, et que nous avons fait connaître dans le chapitre premier, l'oint à la basse opinion de nous-mêmes , dont il fait une condition nécessaire pour acquérir cette vertu, et à l'assujettissement de l'âme envers Dieu et envers le prochain, dont U fait l'essence de la même vertu , saint Thomas, disons-nous , joint les actes extérieurs par lesquels on manifeste cet abaissement intérieur du cœur par des actes, des gestes, des paroles, des eûets qui en sont les marques certaines. Ex interiori autem dispositione humilitatis procedunt quœdam exieriora signa in verbis, et factis, et gestibus, quibus id quod intrinsecus latet, manijestatur. (2, 2, Quœst. 461, art. 6). Saint Bernard veut, néanmoins, que ces actes extérieurs d'humilité ne soient pas seulement les signes indicatifs de cette humilité intérieure qui réside dans l'âme, mais qu'ils en soient aussi les motifs, puisque ces actes donnent de l'accroissement à cette vertu. Il pense donc qu'ils en sont aussi inséparables que les effets le sont de la cause qui les produit. Humiliatio via est ad humilitatem, sicut patientia ad pacem, sicut lectio ad scientiavi. Si virttiiem appeiis humilitatis, viam non réfugias hum.il iationis. [Epist. 27, ad Ogevium canonic). L'humiliation, dit le Saint, est la route qui conduit à l'humilité, comme la patience est celle qui conduit à la paix, et la lecture à la science. Si vous voulez donc acquérir l'humilité, ne quittez point la route de l'humiliation, car si vous ne pouvez pas vous liumilicr, vous ne pourrez pas non plus parvenir à l'humilité! Sous quelque point de vue que l'on envisage donc les actes extérieurs d'humilité, soit comme eûets ou comme causes de l'humilité intérieure , ils sont absolument indispensables pour devenir humltle aux yeux de Dieu «t à ceux des hommes , selon la mesure q^ui convient à chacuu

Je dois donc paHcr brièvement de ces actes extérieurs , en conunonc^ant par ce qui regarde les paroles.

r)37. — Four ce qui est des paroles, Thomme véritablement humble doit se garder d'en proférer qui puissent lui attirer quelcpies louanges. Telles sont les conversations relatives à la noblesse d'origine, à la splendeur de la maison dont on est issu, à son propre savoir, à son génie , à ses talents , à sa probité , à ses bonnes œuvres; parce que ces paroles, étant pleines de vanité et d'orgueil, conviennent fort peu dans la bouche d'une personne vouée à la spiritualité. Superbiam, dit ïobie, {Cap. 4, 1-4.) nunquam in tuo sensu, aut in tuo verbo domina?^ permittas. Ne permettez pas que l'orgueil domine dans votre cœur par des pensées de vanité, ni dans votre bouche par des paroles de louange et de jactance. Ceci est d'autant plus digne d'attention que de telles paroles indiquent une conscience souillée de vanité, selon ces paroles inspirées : Ex abundantia cordis os loquitur. {Matfh. 12, 34.) Le proverbe italien les traduit ainsi: La lingua batte dove il dente duole: La langue bat où la dent lait mal. 11 ne vous serviraitde rien dédire qu'en parlant de vous et de vos bonnes œuvres, c'est pour l'exemple et afin d'édifier votre prochain, parce que si cela peut produire un pareil eflet, de temps en temps, sur des personnes douées d'une sincère humilité, il sera toujours plus prudent de vous taire, et il vaudra beaucoup mieux ordinairement que l'édification qui peut naître de vos bonnes œuvres soit procurée par les révélations de votre prochain, selon ces paroles de Salomon : Laudet te alienus , et non os timm, extraneus, et non labia tua. [Proverb. 27, 2.)

538. — Nous avons , dans l'histoire racontée par saint Grégoire [Dial. lib. m, cap. 33), un enseignement qui pourra nous rendre plus circonspects , si nous le méditons. C'est au sujet du saint abbé Eleuthère qui fonda, près de la cité de Spolette, un grand monastère, et avec lequel saint Grégoire nous dit, qu'il eut occasion de conférer à Rome dans le monastère qu'il habitait, et où ce saint abbé finit ses jours. 11 nous dit qu'Eleuthère ressuscita un mort, et que lui-même avait obtenu, par l'intercession de !^"s prières , une grâce où le miracle était manileste. Il loue beaucoup sa simplicité, sa piété et le don des larmes dont il était privilégié. Or, saint Grégoire raconte de ce grand serviteur de Dieu un lait qui convient parfaitement au sujet qui nous occupe. Un jour qu'Eleulhère était en voyage, il arriva un soir sur h dpclir •«« iour dans un monastère de

r. religieuses , où se trouvait un petit garçon encore dans l*<*n- ■^ fance, lequel chaque nuit était tourmenté du démon. Ne sachant ' où trouver un logement , il se vit contraint de demander à ces religieuses l'hospitalité. Elle lui fut accordée , mais on le pria de vouloir bien dormir cette nuit avec ce petit enfant. L'abbé accepta le logement à cette condition. Le matin étant venu, les religieuses questionnèrent l'abbé pour savoir de lui, si pendant cette nuit, l'enfant n'avait pas été incommodé, et comme sa réponse fut négative , les religieuses découvrirent à l'abbé l'obsession diabolique qui tourmentait cet enfant, et le prièrent de l'emmener avec lui dans son monastère, afin que par le moyen de ses prières et de celles des moines, ce petit garçon obtînt sa délivrance. Eleuthère y consentit, et tant que l'enfant vécut avec les moines, il n'éprouva aucune attaque du démon. Or, un jour que l'abbé Eleuthère était en compagnie de ses religieux, il leur adressa avec quelque satisfaction ces paroles : Fratres, diabolm ibi cum illis sororibus jocabatur, at ubi ad servos Dei ventum est, ad hune puerum accedere non prcesumpsit. Mes chers frères , le démon jouait avec [ces bonnes sœurs, mais depuis que cet enfant est arrivé parmi les serviteurs de Dieu, il n'a jamais plus eu la hardiesse de s'en approcher. Chose étonnante ! A peine eut-il prononcé ces paroles de jactance, le démon s'empara surle-champ de l'enfant , et se mit à le tourmenter d'une terrible manière et avec plus de fureur qu'auparavant. Alors Eleuthère reconnut sa faute, et se mit à répandre des larmes amères. Tous les moines se prosternèrent pour demander à Dieu la délivrance de cet innocent, et ne se relevèrent qu'après l'avoir obtenue. Le lecteur doit apprendre 'par cet exemple, combien déplaît à Dieu toute parole de louange qu'on se donne , puisqu'il ne Iftlaissa point impunie dans l'un de ses plus grands serviteurs , et voulut par un châtiment aussi manifeste prouver à tout le monde combien il réprouve ces paroles vaines.

539. — C'est peu néanmoins que de s'abstenir de quelques paroles. C'est un acte de la vertu d'humilité, de dire au contraire plus de paroles de mépris de soi-même , spécialement en découvrant sincèrement à son confesseur ou à son directeur, non-seulement ses péchés et ses défauts, mais encore toutes les pensées mauvaises et les inclinations perverses qui nous assiègent. Cassien place une pratique de ce genre, an nombre des signes qui marquent l'humiUté. Nullas penitus coyilaiiones sed

confestim ut coortce fuerint eas suo patefacere seniori. ( Inst. lib. IV, cap. 'J). Découvrir encore aux autres uos mauquoinents, daus les cas où la personne verra qu'on peut ajouter loi à ses accusations, et qu'il peut en résulter pour elle quelque confusion , car autrement, il serait mieux de garder le silence, car si l'on trouvait des auditeurs incrédules , l'accusation pourrait se tourner en louange, avec le danger de tomber dans un péché de vaine complaisance en soi-même , au lieu d'y trouver l'humilialiou que l'on cherchait. Jusius prior est accusator sui (Proverb. 18, 17). Il faut, par-dessus tout, bien se garder de s'cxcuscr, quand les autres nous reprennent de nos manquements, car saint Grégoire dit, que s'accuser soi-même de ses défauts, et ne pas vouloir en être repris par les autres, ce n'est pas l'humilité, mais c'est de l'orgueil adroitement dissimulé dont nous avons besoin de nous préserver soigneusement. Summopere cavendum est, ut mala, quœ feclmus, et sponte fateamur, et kccc aliis arguentibus non nec/emus. Superbiœ quippe vitium est, ut quod jateri de se quisque, quasi sua sponte dignatur, hoc sibi dici ab aliis dedignetur. [Mural, lib. xxii, cap. 9).

540. — On lit dans la vie de saint Pacôme, que s'étant rendu dans un monastère pour en faire la visite, il se mit après Foraisou à vaquer au travail comme les autres religieux. Pendant qu'il se livrait ainsi à ce travail manuel, vient à passer un petit enfant , qui, s'étant arrêté pour observer le saint abbé , lui dit hardiment : père abbé , les corbeilles uî se font pas ainsi. En entendant ces paroles , Pacôme se leva , comme s'il avait reçu une réprimande du supérieur de ce monastère, et se contenta de répondre : Apprenez-moi donc comment il faut les (aire. L'enfant lui montra comment s'y prenaient les autres moines, en compagnie de leur abbé Théodore , et Pacôme s'étant assis de nouveau, sans éprouver la plus légère confusion sur sa figure et dans son cœur , appliqua son attention à la leçon que lui donnait cet enfant. Si donc, un homme aussi vénérable reçut avec tant d'humilité la correction d'un eniant , quoiqu'elle lui fût faite en présence de tous les moines d'une manière aussi indiscrète, à plus lorle raison, devons -nous recevoir avec humilité les réprimandes qui nous sont laites par nos égaux ou nos sup'^rieurs et travailler à nous en corriger.

541. — Pour ce qui est des actes, on peut s'exercer de deux manières à y pratiquer l'humiUté. C'est d'abord, de pratiquer

spontanément quelques actes d'humiliation, et ensuite d'accepter de bon cœur de la part d'autrui ce qui peut y contribuer. Quant au premier mode, je ne prétends pas que pour abattre entièrement l'orgueil , nous ayons à feindre un état de lolie, comme le faisait un Simon Salo , un Philippe de Néri, en présence de tout le monde, et comme Tout pratiqué plusieurs autres, dont les histoires ecclésiastiques nous racontent les humiliations volontaires portées jusqu'à l'héroïsme. Néanmoins, les séculiers peuvent licitement et saintement se procurer des humiliations , soit en visitant les pauvres infirmes , soit en leur rendant, ainsi qu'aux indigents, les services les plus vils et les plus abjects, comme le pratiquaient une Elisabeth , reine de Portugal, une Elisabeth de Hongrie, une Marguerite, reine d'Ecosse, qui tous les jours, distribuaient des aliments à un certain nombre de nécessiteux, qui de leurs mains leur lavaient les pieds, et abaissaient même leurs tètes couronnées jusqu'à les leur baiser, jusqu'à baiser leurs plaies dégoûtantes. Quelques-uns, peuvent faire des œuvres saintes et moins humiliantes, qui les avilissent aux yeux des mondains peu instruits sur le mérite de la vertu dont ils ne peuvent pas se former une juste idée. C'est ainsi que le saint roi David, pour honorer Dieu, se mit eu présente de tout le peuple à danser devant l'arche du Seigneur, san» tenir aucun compte de la désapprobation des personnes présentes, et surtout des moqueries de Michol, femme arrogante, à laquelle le saint roi répondit, que pour rendre gloire à son Dieu et pour son humiliation personnelle, il se réjouissait de s'être abaissé et désirait même s'abaisser encore davantage. Quia ludam ante Domimim... et vilior fiam plus quam factus sum, et ero humilis in oculis meis. (2. Reg. 6, 21 ). Saint Grégoire faisant des réflexions sur cet acte du saint roi , va jusqu'à dire qu'il éprouve une plus grande admiration pour David, quand, après avoir quitté le manteau royal, il danse en retroussant sa robe devant l'arche du Seigneur , que quand il combat et terrasse les géants d'un coup de sa fronde; parce qu'on combattant il vainc les ennemis, mais qu'en dansant ainsi dépouillé de ses insignes , il se surmonte lui-même en s'avihssant devant Dieu. Corani Deo cgit vilia , vel extrema , ut (lia ex hiimiLitale solidaret, quœ coram hominibus gesserat fortia. Quid de ejus faclis ab aliis sentiatur, ignoro : Ego David plus saltaniem stupeo, quam pugnantem. Pugnando quippe hosles subdidit.

saltantlo aidem coram Deo seipsum vicit, {Moral. lib. xxvii,

Cap. ^11).

5-i2. — S'il est question des personnes qui vivent dans une communauté religieuse, celles-ci jtcuvent, à leur choix, faire des actes d'humiliation, eu pratiquant les œuvres les plus viles et les plus abjectes dans rintcrieur de leur cloître et même quclipietois dehors, en faisant des actes d'assujettissement et d'abaissement auprès des autres religieux ou rehgieuses, au réfectoire, au chœur , ou en d'autres circonstances pubUques, comme on le pratique dans certains ordres où fleurit la vertu , et où la spiritualité se maintient dans toute sa vigueur. On lit dans la vie des Pères {Deobedient, num. 21), qu'un vieux moine auquel il semblait qu'il avait lait de très-grands progrès dans la vie spirituelle, pria le Seigneur de vouloir bien lui faire comprendre ce qui lui manquait pour arriver à la perfection. Pendant sa prière , il entendit une voix qui lui disait : Allez-vous en trouver un tel qui garde les pourceaux , et vous recevrez de lui la réponse que vous désirez. Et en même temps. Dieu ordonna à ce gardien, que quand le solitaire serait auprès de lui, il lui remît son bâton, et lui ordonnât de garder à son tour ces animaux immondes. Tout se passa comme Dieu l'avait disposé, et quand le vieux moine fut arrivé , le gardien lui signifia cet ordre. En entendant cette injonction, le moine inclina la tète en signe de consentement, et se mit à garder les pourceaux, comme Dieu le lui commandait par la bouche de ce rustre. Le peuple, qui avait pour ce moine, qu'on regardait comme un saint, la plus grande vénération, en le voyant courir après ces animaux, se moquait de lui. Les uns disaient que les jeûnes , les oraisons et autres pratiques lui avaient lait perdre la tète, les autres prétendaient que le démon s'était emparé de lui , mais le vieux moine persévérant dans sa vile occupation , souffrait tout cela avec le plus grand calme. Dieu voulait faire entendre par là, que c'est dans les emplois vils et méprisables, (]ue Ton acquiert la véritable humilité sur laquelle repose l'édifice de la perfection chrétienne.

H43. — Outre les pratiques d'humilité volontaire, il est d'autres moyens abondants pour les pratiquer, et ils ne font pas plus défaut aux séculiers qu'à ceux qui vivent dans le cloître, quoiqu'ils ne les cherchent pas. Ces occasions sont d'autant plus propres à rabaisser notï« esprit, si enclin à s'è-

lever, qu'elles se présentent sans qu'on le veuille. A quiconque vit dans cette terre si misérable ne manquent jamais les médisances, les calomnies, les injures, les méprisa subir. Une nous manque jamais des rivaux jaloux, qui viennent traverser nos projets, des ennemis envieux, qui ne semblent avoir d'autre but que celui d'humilier leur prochain. Tout cela constitue un ensemble de faits propres à nous procurer des occasions d'humilité que nous n'avions point recherchées , mais que Dieu fait naître, afin que nous les saisissions, que notre orgueil en soit abattu et que nous en soyons plongés dans des sentiments de mésestime et d'humiliation. In igné probatur aurum , et argentum ; homines vero receptibiles in ca?nino humiliationis, {Eccl. 2, 5). C'est par le feu, dit l'Ecclésiastique, qu'on raffine l'or et l'argent, et l'homme s'éprouve et se perfectionne dans le creuset des humiliations.

5M. — Jean Climaque raconte {De ohedient. graduh,) , que dans un monastère il rencontra un certain moine qu'on nommait Abbarius, dont tous les autres faisaient leur jouet. Les uns l'outrageaient par des paroles injurieuses, d'autres, au moment où il se mettait à table, le chassaient du réfectoire sans avoir rien mangé. Chmaque, touché de compassion pour lui, le prit à part et lui dit : Pourquoi donc vos frères vous maltraitentils de la sorte, et souvent vous renvoient-ils pour aller dormir dans votre cellule sans avoir pris la moindre nourriture ? Ils le font pour mon profit, répondit-il , et ensuite il ajouta : Pater Joannes, ahsque probatione non pierficitur aurum. Ils le font avec raison, mon bon père Jean, parce que sans l'épreuve des humiliations, l'or de la vertu ne peut point se perfectionner. Saint Jean Climaque dit que ce bon moine avait vécu pendant quinze ans exposé à tous ces mauvais traitements, et qu'après qu'il en fut parti, il y en passa encore deux autres. Au bout de ces dixsept années d'épreuves , l'heure de sa mort étant arrivée, ce bon moine remercia tous ces confrères de la charité qu'ils lui avaient témoignée en le tenant ainsi dans une humiliation continuelle, puis il rendit l'esprit. Après sa mort, l'abbé fit inhumer son corps dans un lieu particulier, où l'on enterrait les moines morts en odeur de samteté. Heureux celui qui, à l'exemple de ce serviteur de Dieu , saura accepter, avec un esprit calme et paisible tous les mépris dont^ son prochain l'aura abreuvé, parce qu'il fondera l'édifice de sa perfection sur une base solide qui en préviendra la chuto-

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ï^i". — vVux œuvres iriimiiiliaiioii se rapporte une certaine finiplioiti'î dans les appartements que Ton habite , dans les meublés dont on use , et surtout dans les habits dont on se couvre; parce tpie tous ces objets, étant mieux à notre portée, nous sont [tins utiles, pour nous exciter à des sentiments de mépris do nous-mêmes ou taire surgir dans notre cœur quelque aflection de vanité. Saint Basile écrivant à Grégoire le théologien, lui trace la règle suivante pour ce qui regarde les vêtements. A'o/i quœrere neque in colore jucundilatern , neque in

structura tenuitatem , et mollitiem Vestis enim cnissities

tanta esse débet, nt caloris gratta opus non habeas altéra. Cal' ceas rilis quidem pretii, sed tamen salis commode necessitatem expleat. Ne cherchez point dans Thabit une couleur agréable, ni la finesse et la mollesse du drap. Que l'habit soit d'une épaisseur telle qu'il ne soit pas besoin d'en changer pour se garantir du froid. Que la chaussure soit d'un bas prix, mais pourtant qu'elle s'adapte bien à vos pieds afin de pouvoir marcher avec facilité. Il est certain que les serviteurs de Dieu se sont toujours appliqués à porter des vêtements simples et grossiers, comme étant capables de tenir l'àme dans un état d'humilité et d'orner le cœur des sentiments de cette belle vertu. On lit dans la vie du célèbre Arsène que, quand il était gouverneur des deux enfants du grand Théodose, Arcade et Honorius, il se couvrait d'habits somptueux. Puis, étant devenu disciple du Christ, il apprit, à l'école de la sainte humilité, une autre manière de s'habiller très-difïérente, car il recherchait les habits les plus grossiers et les plus abjects qu'il fût possible de trouver dans les déserts de Scété, en Egypte. Saint Grégoire dit en parlant de saint Equice : Erat valde vilis in vestibus , atque ita desvectus, ut si quis illum fartasse nesciret, salutatus etiam resalutart despiceret. [Dialog., lib. i). Il était, dit-il, vêtu d'habits si pauvres et d'un aspect si misérable, dans toute sa personne, que si l'on ne l'avait pas connu comme un homme doué de sainteté on aurait eu honte de répondre à ses salutations. L'histoire des Pères nous rapporte au sujet des deuxMacaires {Lib. de Signis et miracul. num., 19), que s'étant trouvés ensemble pour passer le fleuve du Nil, ils eurent pour compagnons, dans la même barque, deux tribuns militaires vêtus superbement, accompagnés de soldats , suivis de nombreux domestiques richement vêtus et portant au cou des chaînes d'or. Ces grands person-

nages, voyant nos deux moines couverts d'habits grossiers et en mauvais état, se sentirent émus à tel point que l'un d'eux foulant aux pieds les pompes mondaines , embrassa l'état monastique.

546. — Nous traitons ici un sujet qui ne nous permet pas de tracer une lègle générale pour tout le monde ; car s'il est vrai que tous les chrétiens sont tenus d'observer beaucoup de simplicité et une certaine modestie dans les habits, ceci ne peut pas être de même nature également pour tous. Autre est la simplicité qui convient aux personnes engagées dans un ordre religieux, autre est celle des ecclésiastiques séculiers, autre celle des gens du monde. On peut seulement dire en général que les rehgieux dans l'habit que leur prescrit l'ordre auquel ils appartiennent, doivent aimer la simplicité qui exclut l'élégance et l'afi'ectation, parce que cela est conforme aux sentiments qu'inspire l'humilité. Ils doivent préférer les vêtements déjà vieux et rapiécés dans la même intention, enfui s'appliquer ce que dit saint Basile, déjà cité. Les ecclésiastiques doivent se distinguer des laies par leur manière de se vêtir et par tout leur extérieur. Ils sont tenus de garder la décence et la forme des vêtements, selon les prescriptions des saints canons et des synodes diocésains. De leur côté, les sécuHers doivent abhorrer les habits fastueux, les vains ornemeiits et les mille modes que le démon invente tous les jours pour alimenter leur orgueil. Ceci regarde spécialement les personnes du sexe, qui professent pour ces vaines parures une sorte de culte tout à fait déplorable, ûlontrez-moi une femme qui ait courageusement foulé aux pieds la vanité dans les habits et qui se mette peu en peine de paraître en public avec de vains atours, et je vous dirai que cette personne, ainsi que je l'ai fait observer déjà, a fait un grand pas •dans le chemin de la spiritualité.

547. — Les annales des religieux mineurs {Pari. 2, lib. iv, cap. 30) racontent qu'une dame, qui se confessait à l'un d'eux, était entièrement adonnée au luxe de la parure; elle portait des robes de brocard d'or de toutes lor/ues, et les diamants, les bracelets, les poudres de senteur venaient se joindre à ces j)ompeux vêtements. Son confesseur l'avait souvent reprise, mais iuutilemenf. Ce religieux la voyant lui matin ain:=i mngnifitiuement [lan-e i;t pai'liunée, lui dit : Mi'.danie, tout cet attirail poaii)eux, tous ces joyaux ne sont aulre chose que des pièges

triKÎtis par !«• «Icmiumi pour ravir ù Jésus-Christ les âmes qiii lui

apparlit'iiiii'iil cl luiur l'u laire ses esclaves. La daine, alterrée par ces paroles sévères qu'un saint zèle inspirait au coniesseurj lui répliqua sur-le-champ : Mon père, s'il y a sur moi quelque chose qui ilé[tlaise à vos yeux et qui soit agréable au démon, voire ennemi, permettez-lui de me l'enlever violemment tout de suite. A peine avait-elle dit ces mots, qu'elle tomba le visage contre terre, et l'on vit une ombre noire qui, d'une main invisible, la dépouilla de tous ses riches vêtements et de tous ses joyaux, ne lui laissant que les babils de dessous, et les assistants entendirent une voix qui disait : Ce sont les pièges et les filets avec lesquels je prends les âmes pour les faire esclaves de ma domination. La dame se releva complètement changée de ce qu'elle était auparavant. En effet, se bornant désormais aux vêtements indispensables, elle embrassa une vie solidement chrétienne et pieuse. Tel est l'exemple que doivent imiter ceux qui sont plus jaloux de servir Dieu que le démon , et qui veulent acquérir la sainte vertu d'humihté, fondement de la vie spirituelle,

548, — La troisième manière de pratiquer l'humilité parle moyen des actes extérieurs , consiste dans une modération de geste, pour parler comme saint Thomas : In dictis, in factis, et gestibus. C'est un certain maintien du corps par lequel la personne exprime et indique le sentiment humble qui règne dans son cœur. Cela se reconnaît à un air sérieux qui ne se livre pas facilement au rire, à un ton de voix peu élevé et modeste, à des paroles et des conversations raisomiables. On reconnaît aussi l'homme vê'ritablement humble dans celui qui marche les yeux baissés, sans lever la tète, à pas mesurés et lents, comme pour donner à entendre par ces manières empreintes d'humilité, que l'on a la conscience des fautes dont on se rend journellement coupable. Tout cela est exprimé par saint Benoit dans trois degrés d'humilité qui sont renfermés dans les douze qu'il prescrit pour l'acquisition de cette vertu. Si non sit facilis risu; si humiliter cum gravitate pauca et rationabilia verba loquatur, et non sit clamosus in voce. Si non solum corde, sed eiiam corpore hiimilitatem nbique indicat, inclinato semper capite, et defixis in terra n aspect ibus, reum se omni hora depeccatis suis œstimans. Saint Basile vert que les personnes humbles agissent dans tout leur extérieur couiurmémeut à ces prescriptions, comme il

l'expose dans la lettre précitée : Animum hvmilem consequitur visus substrisiis, in terram demissus, habitus neglectus, capUliis

sparsiis, vestis sordida Incessus esto neque lentus, ut animi

dissoluti sit signum, neque cursus celer et concitatus, ut qui ipsiiis impetus perturbatos, ac temerarios esse demonstret. {Citât. Epist. ad Greg.). Une âme humble doit se faire connaître par un visage sérieux, par des regards abaissés vers la terre, par un habillement négligé, par une chevelure non soignée, par une démarche qui ne soit pas trop lente, car cela indique un esprit paresseux, mais qui ne soit pas non plus trop précipitée, car c'est le si"gne d'un caractère évaporé et orgueilleusement téméraire.

549. — Il nous reste à faire observer avec saint Jérôme et saint Ambroise, que toutes ces pratiques extérieures d'humilité dont nous parlons dans ce chapitre, doivent nécessairement être unies avec le sentiment intérieur de la même vertu qui nous révèle notre indignité et notre misère. Sans cela, toutes ces pratiques ne seraient que des actes de vanité et d'orgueil, couverts du manteau d'une sainte humilité. Ils seraient d'autant plus abominables que leur fausse apparence les rendrait spécieux et séduisants. Humilitatem sequere, non quœ ostenditur. aut simulatur gestu corporis, aut fracta voce verborum, sed qucs affectu cordis exprimitur. Aliud est enim virtutem habere, aliud virtutis similitudinem, aliud est rerum umbram sequi, aliud ve^ ritafem. Multo deformior est illa superbia, quœ sub quibusdam humilitatis signis latet. {Ep. ad Celanc). Attachez-vous, dit le saint Docteur à Célance, attachez-vous à Fhumilfté, mais non pas à celle qui se montre dans l'attitude et la démarche du corps et dans des paroles prononcées à voix basse , mais à celle qui consiste dans les affections du cœur. Autre chose est de posséder la vertu réelle, et autre chose de n'en avoir que le dehors ; autre chose est de courir après une ombre, et autre chose de rechercher la vérité en tout. L'orgueil le plus laid de tout ce qui existe en ce genre est celui qui se cache sous le voile de l'humilité. Tels sont aussi les sentiments qu'exprime saint Ambroise. {Epist., 44, ad Constant.). Multi habent humilitatis spe^ ciem, sed veritatem non habent. Multi eam foris prœtendunt et intus impugnant. Ad fucum prœferunt, ad veritatem abjurant, ad gratiam negant... Non est ergo humilitas nisi sine fuco, et tine fraude. Ipsa at tiera. uihë habet piam mentis sinceritatem,

vuujna virtiis rjus. IMiisicurs, «lit le Saint, ont l'apparence/mais ne possèdent pas la vt-rtu (riiumililé; ils la montrent au dehors, mais ils sont ses ennemis an fond de leur cœur. Ils la manifestent pour séduire, et larejettent pour la réalité. Celle-là seule est l'humilité véritahle qui procède sans tromperie et sans fraude, et qui a sa source dans un cœur sincère. C'est alors une grande et nohle vertu. Ayons donc soin que nos pratiipu's d'humilité soient des actes véritahles de cette vertu, qu'elles nous soient inspirées par un smcère abaissement de cœur, car c'est là que cette vertu prend rachie.

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