‹ Guide ascétiqueChapitre 76 sur 89 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

ON Y MONTRE COMBIEN LA VERTU D'iIL'MILITÉ EST NÉCESSAIRE A LA PERFECTION, AINSI QUE NOUS l'aVONS ÉTABLI DANS LES CHAPITRES QUI PRÉCÉDENT.

550. — Saint Augustin parle de riiumilité en termes si expressifs et si pleins d'éloquence, qu'il semble lui assigner le premier rang parmi toutes les vertus qui peuvent orner une àme chrétienne. Eu écrivant à Dioscore , il lui dit : Sicut rhetor ille nobilissimus, cum interrogatus esset, quid et primum vicUretur in eloquentiœ prœceptis observari oportere. Prommciationem dicitur res pondisse : cum quœreretiir quid secundo, eamdempronunciationem ; quid tertio, nihil aliud quam pronuncialioncm dixisse: sic si interrogares, et quoties interrogares de prœceptis Chrisiianœ religionis, nihilaliud responderent , nisi humilitatem. (Epist. 56, ad Dioscor.). De même, dit saint Augustin, que comme on demandait à Démosthèue, cet excellent maître de rhétorique, quel était, parmi les préceptes de l'éloquence, celui qui tenait la première place, il répondit qu'il fallait s'attacher principalement à l'action et à la manière de prononcer, et qu'iaterrrogé une seconde fois et une troisième ibis; il répondit toujours qr.e c'était l'action et la manière de prononcer, de même, ô Dioscore, si vous me demandez quel est, parmi les préceptes de la religion chrétienne, celui qu'il faut placer à la tète des autres, je vous répondrai toujours l'humilité, l'humilité. Celte manière de parler dans saint Augustin, comme on voit, paraît certainement assigner à l'humilité la prééminence sur toute» les autres vertus.

g51. Le Docteur angéliqnc, examinant cette question avec

toute la rigueur scholastique (2. % Quœst. 161, art. 5, in corp.), dit que riuimilité n'est pas la première en excellence parmi les autres vertus, puisque la plus noble d'elles est la foi, puis, l'espérance, et enfin la plus illustre la charité, car ces trois vertus ont Dieu lui-même pour objet immédiat de leurs actes. Le saint Docteur pense aussi que les vertus de l'intellect et la justice légale, pour d'autres raisons particulières, sont plus excellentes que l'humilité. Avec tout cela il déclare {Eod. art. in respons. ad 2) que l'humilité occupe le premier rang parmi les vertus fondamentales , parce qu'en réalité cette vertu est la base de toutes les autres, et de même que pour un édifice le fondement doit être posé avant la construction des murs, des appartements et des plafonds , quand même tout cela se composerait d'or et de pierres précieuses, de même l'humilité doit précéder toutes les autres vertus plus élevées , puisqu'elle est la base sur laquelle elles s'appuient et s'élèvent. En ce sens, l'iiumilité est la première des vertus. Cette explication est tirée du même saint Augustin , qui exprime ailleurs son sentiment par les paroles suivantes. Cogitas magnavi fabricam constituere celsitudinis ? de fundamentoprius cogita hvmilitatis. {Deverb. Dom. Serm- 10). Avez-vous intention d'élever un grand édifice de sainteté, embelli de toutes les vertus ? Occupez-vous d'abord de le fonder sur la solide base de l'humilité. Voilà dans quel sens cette vertu tient le premier rang.

552. — Les autres SS. Pères partagent le même avis. Fundamentiiin sanctitatis , dit saint Cyprien, [In ISativ. Domini), semper fuit humilitas, nec in cœlo potuit stare siiperba sublimitas. L'humilité, dit le saint Docteur, fut toujours le fondement de la sainteté , et dans le ciel une arrogance superl)e ne peut point se maintenir. C'est celle de Lucifer, qui, à la noblesse de sa nature, joignait une volonté altière. Vbique tnodum servemus, dit saint Jean Clirysostôme, et bonis operibus nostris humilitatem , quasi fundamentum et scabellum substriiamus: ut secure virtutes supcrinstruerc valeamus. Virtits enitn non est, nisi conjvnctam habeat hwnilitatetn. Qui lioc fundamentum recte fecerit, poterit, in quantam voluerit altitudinem , structuram excilare. [In Gènes. Uomil. 35). En toutes choses nous devons procéder avec ordre, dit-il, et si nous voulons nous exercer à

la pratique îles bonnes œuvres, posons d'abord l'humilité comme leur solide fondement , et c'est sur elle que ces œuvres reposeront en toute siuvté; car il n'y a pas de vertu qui ne fasse alliance avec la sainte humilité. Quiconque aura posé ce fondement pourra exhausser l'édifice de sa perfection à toute la hauteur qu'il lui plaira. Ou doit peser attentivement ces paroles qui ont une grande si!j;nification et ne pas perdre de vue ces autres enseignements de Cassien, qui concordent parfaitement avec ceux des SS. Pères. T^idlo modo poterit in anima virtiitum structura consurgcre, nisi prius jacta jucrint verœ liumilitatis in nostro corde fundamenta, quœ firmissime collocata, perfec^ tionis et caritatis culmenvaleant snstinere, {Instit. lih. xii, xxiii). On ne pourra jamais, en aucune manière, élever l'édifice de la vertu, si l'on n'a pas eu soin d'abord de poser dans le cœur le solide fondement d'une véritable humilité , sur laquelle puisse s'affermir le faîte de la perfection et de la charité. Saint Bernard assure la même chose: Nisi super humilitatis stabili fundamento spirituale œdifirium stare minime j^otesi. {In cant. Serm. 36). L'édifice de la perfection ne pourra s'asseoir fermement s'il n'est point basé sur le solide fondement de l'humilité. La même chose se trouve encore dans les écrits des autres saints.

oo3. — Après avoh' bien posé ces principes de doctrine, chacun verra combien il est indispensable d'acquérir la sainte humilité pour avancer dans la pratique des vertus et faire de grands pas dans la voie de la perfection; car, de même qu'on regarderait comme un insensé celui qui, voulant construire une maison , ne commencerait point par creuser le terrain sur lequel il veut élever les murs et au fond duquel on étabht un solide fondement, tandis qu'au lieu de se bâtir une habitation, il ne travaillerait qu'à sa ruine , de même on doit considérer comme un extravagant , celui qui voulant acquérir un trésor de vertus, ou même se borner à vivre chrétiennement, ne commencerait point par creuser profondément dans son propre néant, ne s'humilierait pas à la vue de ses fautes et de ses misères , et ne concevrait pas de lui-même un mépris intime et habituel , en un mot ne poserait pas dans son cœur le sohde loudement de l'humilité. S'il ne prenait point ces précautions absolument nécessaires, il s'exposerait à ne pouvoir jamais parvenir à construire l'édifice spù:ituel des vertus, ou bien s'il l'é-

levait, cet édifice, pareil à une maison fondée sur le sable, s'écroulerait promptement.

oo-i. '' — Mais je veux sur un point aussi important que celui ïue je traite , exposer encore plus clairement mon opinion, et iien spécifier les raisons pour lesquelles on nomme riuimilité ic fondement de toutes les vertus que l'on veut acquérir. Un loudement a deux propriétés : La première , c'est que sans lui on ne peut élever aucun édifice, la seconde , c'est que sans lui fet édifice ne saurait se soutenir. Ce sont bien là, en effet, les deux propriétés de la sainte liumilité. Sans elle on ne peut acquérir aucune vertu, et sans elle aucune vertu ne peut subsister et se maintenir. Pour ce qui regarde la première de ces propriétés, saint Thomas en fait connaître la raison : c'est parce que sans riiumilité on ne peut arriver à l'acquisition d'aucune vertu. Il faut d'abord établir en principe, qu'il ne nous est point possible d'acquérir une vertu surnaturelle, ni même faire un acte de cette même vertu, si Dieu ne répand d'abord dans notre âme, de sa main généreuse et libérale, une grâce toute spéciale par laquelle il nous excite à la pratique de cette vertu. Dire le contraire , ce serait avancer une erreur opposée à la foi. Or, l'humilité, dit le Saint, en nous préservant de l'orgueil, lève le plus grand obstacle qui puisse s'opposer à l'infusion de cette grâce si nécessaire pour pratiquer la vertu et faire des œuvres saintes , selon ce que nous dit l'apôtre saint Jacques : Deus sU' perbis resistit, humilibiis autem clat gratiam. {Jacob. A, G). Dieu résiste aux superbes, et il donne sa grâce aux liumliles. Donc, l'humilité est la vertu qui dispose et prépare l'âme à la réception de la grâce divine , et par le moyen de cette grâ^e elle la rend propre à l'exercice des autres vertus. En ce sens, conclut le Saint, on appelle l'humilité le fondement de l'édifice spirituel et la première des vertus. Voici ses paroles : Humililas primum locum tenet, in quantum scilicet expellit superbiam, cui Deus resistit, et prœbet hominem subditum, et patulum ad suscipiendum in/luxum divinœ gratiœ , in quantum évacuât inflationetn superbicB. Unde dicitiir {Jacob. A) quod Deus superbis resistit, humilibus autem dat gratiam, et secundum hoc dicitur humilitas spiritualis œdificii fundamentum.

555. — Saint Cyrille s'était exprimé longtemps avant saint Thomas, ainsi qu'on le voit par les paroles suivantes, sur la même quesUon : Hœc plane humiiis de se existimaiio, et propria

indiqrntiœ confrxsio, (Uvinœ (jrntiœ larf/ilnfem affafim ('onsff-

\ quitiir, et aeleste ihipetrat auxilium. [Lib. vi, in Juan., cap. "21).

) Il alliriiic t[iu' t'ollo ojiiiiioii hasso et vile qu'on a de soi-inome

■j vt cet aveu sinoèrc de l'indigence où l'on est, ainsi ([ue de sa

i propre misère, nous attirent aussitôt l'abondance des grâces di-

j vines et des secours surnaturels. Saint Crégoire est pareillement

du même avis: Lumen intellujcntiœ humilitas aperit, svperbis

absvondil. Nam secretian quoddam pietatis est , ut tanto minus

ad illud animus pervcniat , qiianto magis intumescit, quia eo

ipso foras repcllitur, quo insaniiis inflatur. {Moral., lib. cap. \\).

L'humilité ouvre l'âme aux lumières célestes, et l'orgueil la

ferme. Car c'est un secret de l'esprit que l'âme arrive d'aut.^ut

moins à la jouissance de cette divine lumière, qu'elle est plus

pleine d'orgueil, et c'est parce qu'elle s'élève follement dans

ces pensées superbes que Dieu la repousse. Ainsi, tous les

SS. Pères conviennent unanimement que. sans l'humilité,

l'homme ne peut recevoir la grâce qui lui est si nécessaire

pour pratiquer la vertu , et que, par conséquent, il ne peut

parvenir à l'acquisition d'aucune espèce de vertu.

556. — Dites-moi, je vous prie^ comment une vallée sèche, aride, infertile, qui ne produit rien, pourra-t-elle recevoir d'une montagne productive ces eaux bienfaisantes qui en découlent et qui, se divisant en plusieurs ruisseaux, viennent serpenter dans son sein pour l'arroser? Cela ne peut se faire assurément que si cette vallée s'abaisse au-dessous de cette montagne si abondante en sources. C'est ainsi qu'une âme peut recevoir du sein de Dieu cette plénitude de grâces qui peut féconder ses bonnes œuvres et l'enrichir de toutes les vertus et qu'elle ne peut y parvenir qu'en s'abaissant aux pieds de son Créateur, en avouant avec une profonde humilité sa misère, sa détresse, et l'extrême besoin où elle se trouve. Si cette vallée si aride, dont nous parlons, voulait ambitieusement se hausser au-dessus de la montagne, elle ne pourrait recevoir de celle-ci les eaux qui la técondent et lui procurent d'abondantes moissons. De même aussi l'âme qui veut fièrement se placer au-dessus de Dieu, toute remplie de la valeur qu'elle s'attribue et enflée de vaines pensées, ne pourrait recevoir de lui une seule goutte de ces eaux déUcieuses de la grâce divine, qui peuvent lui faire produire les fruits les plus abondants de la vertu. 537. — Passons maintenant à la deuxième propriété de la

sainte humilité. Non-seulement la grâce de Dieu est nécessaire pour faire naître dans nos âmes les vertus chrétiennes, mais encore afin qu'elles croissent et se maintiennent dans leur vigueur. Si la grâce n^est jamais accordée à quiconque n'est pas humble, aI s'ensuit que puisque sans l'humilité on ne peut acquérir aucune vertu, on ne peu^ non plus en conserver aucune, quand ^»iême on en aurait fait {'acquisition. Saint Jérôme le dit trèsclairement dans sa lettre à Célance : Nihil habeas humilitate prœstantius, nihil amabilim. Hcec est enimprœcipue conservatrice, et quasi custos quœdam vi-rtutum omnium. N'ayez, ô Célanr-e, d'estime pour aucune chose autant que pour l'humilité, et que rien ne vous soit plus cher que cette vertu , car elle est la première sauve-garde et comme la gardienne de touies les vertus. C'est encore à ceci que vient donner son appui saint Grégoire quand il dit : Qui sine humilitate virtutes congregat, quasi in ventum. pulverem portât. {Sup. Psalm. pœnitent. Psalm. 3). Quiconque travaille, dit le Saint, à orner son âme de vertus , mais ne prend pas pour fondement l'humilité, est semblable à un homme qui ramasse de la poussière au souffle d'un vent impétueux qui l'emporte dans les ah's. Celui qui veut conserver le feu à soin de le couvrir de cendres ; celui qui veut conserver les vertus doit les tenir soigneusement cachées et les garder so'^s le manteau de l'humilité.

558. —J'en dis tout autant pour ce qui regarde la fuite des vices, car il n'est pas d'antidote plus sur contre leur poison que l'humilité. Pour marcher en toute sécurité dans le chemin de la vertu, sans craindre de tomber dans les pièges de Satan, c'est elle seule qui peut nous guider, comme Dieu le révéla un jour à saint Antoine, auquel il montra la terre entière comme couverte d'un vaste filet. Le saint anachorète, effrayé à la vue de si nombreux dangers, demanda au Seigneur comment il fallait s'y prendre pour ne pas tomber dans ces pièges. Le Seigneur lui répondit : On les évite eu pratiquant l'humilité. {S. Athanas., in vita S. Anton.).

559. — Je me souviens d'avoir lu un fait vraiment extraordinaire, mais auquel j'ajoute foi, parce qu'il me paraît que cela ressemble beaucoup à la parabole du pharisien observateur de la loi, mais que cependant son orgueil mettait au nombre des réprouvés, et du publicaiu pécheur, mais que son humilité plaçait au nombre des justes [SpecuL Eccmpl. dist. 9. Exempt.

190). Il Y avait ilans un certain monastère, un moine dont la vie était sainte et auquel Dieu daignait souvent révéler ses secrets; c'est pouniuoi les antres religieux avaient pour lui une singulière vénération. 11 arriva qu'un ermite, qui vivait solitairement dans une forêt voisine du monastère, vint à tomber malade à l'extrémité, et il envoya dire h l'abbé qu'il désirait qu'on lui administrât le sacrement d'Eucharistie. L'abbé se rendit de suite à la prière de l'ermite, et prit pour l'accompagner, ainsi que pour le servir dans l'administration de ce sacrement, le moine si pariaitement favorisé de Dieu. Il y avait aux environs un voleur qui se tenait en embuscade pour ravir le bien et même la vie des voyageurs. Celui-ci, entendant le son de la clochette qui précédait le Saint Sacrement, se sentit tout d'un coup saisi d'un sentiment inaccoutumé de dévotion et se mit à accompagner la sainte Eucharistie jusqu'à la cellule du moine mourant. Quand il fut arrivé là, il réfléchit sur les crimes de sa vie et ne s'estima pas digne d'entrer dans cette cellule et de fouler de ses pieds le sol d'une demeure qu'avait habitée pendant de si longues années un serviteur de Dieu, fl se mit donc à genoux sur le seuil de la porte, en disant : Oh ! si je vous ressemblais ! En entendant ces mots, le moribond fut «aisi d'un indicible esprit d'orgueil, et il répétait au fond de son cœur : Oh ! oui, tu serais bien heureux si tu avais vécu comme moi, et en disant ces paroles il rendit le dernier soupir. Le saint moine qui accompagnait l'abbé se mit à fondre en larmes. Après avoir terminé sa fonction, l'abbé retourna avec son compagnon au monastère et le voleur resta toujours à genoux sur le seuil de la cellule. Alors Dieu pénétra son cœur d'ime contrition si vive qu'il répandit des pleurs d'amertume sur les crimes dont il se reconnaissait coupable, et promit à Dieu de revenir complètement de ses habitudes de scélératesse. Enfin, ne pouvant plus résister à la véhémence de sa componction, il se leva et courut en toute hâte pour aller se jeter aux pieds de l'abbé, afin de se décharger du poids de ses énormes crimes par une sincère coniession. Mais, comme la lumière céleste qui avait illuminé son âme pour qu'il reconnût les forfaits de sa vie criminelle, lui avait peut-être obscurci en les éblouissant les yeux du corps ; voici qu'au milieu de cette course rapide il tomba dans un précipice, s'y fit une blessure mortelle et resta mort sur le coup. Le moine qui avait accom-

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