‹ Guide ascétiqueChapitre 78 sur 89 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

AVERTISSEMENTS PRATIQUES AU DIRECTEUR SUR LES ENSEIGNEMENTS QUI VIENNENT D'ÊTRE EXPOSÉS.

562. — Premier avertissement. De ce qui vient d'être dit dani le chapitre précédent, il y a lieu de conclure que le premier, le principal soin du directeur doit être de s'attacher à bien établir dans lésâmes la sainte vertu d'humilité; sans cela il perdra tout le fruit des peines qu'il se donnera pour procurer l'avancement dans la pratique des vertus. En efiet, donher toute son attention à la vie spirituelle, sans s'occuper de l'humilité, c'est bâtir sur le sable. Et pour procéder méthodiauement dans une

matière aussi importante, le directeur doit d'abord s'efforcer d'établir solidement dans l'esprit de ses disciples, l'humilité de connaissance ; car c'est la première pierre qu'il faut poser pour en faire la solide base de tout l'édifice. Mais il doit observer que, pour arriver à sou but, il ne suffit pas qu'une âme ait une connaissance abstraite par laquelle mie personne croit confusément qu'elle n'est qu'un néant, qu'un misérable pécheur, ainsi que la loi nous l'ordonne, car avec cette connaissance superficielle on peut trop bien ne bâtir que sur un fond d'orgueil diabolique. Biais il faut que ce soit une connaissance vive , profonde et pratique cjui produise dans l'âme un véritable abaissement qui l'anime d'un saint mépris pour elle-même devant Dieu et devant les hommes, car c'est dans cette affection de bassesse que consiste formellement, selon saint Thomas, la vertu d'humilité. Mais comme aucune vertu ne peut s'acquérir, pas plus qu'on ne se rend habile dans un art, que par une grande pratique, il faut absolument que le directeur entretienne les âmes qui veulent avancer dans cet exercice de considérations et de réflexions sur leur propre misère, et les y fasse persévérer jusqu'à la mort.

563. — Pour atteindre ce but, le directeur doit pendant quelque temps prescrire à ses disciples une sérieuse méditation sur cette connaissance d'eux-mêmes, en leur proposant des sujets qui y soient analogues. Quand il verra qu'ils y ont fait des progrès suffisants, il leur apprendra à faire intervenir désormais eette humble connaissance d'eux-mêmes dans toutes leurs affections , de même, pour ainsi parler, que le pain se mêle toujours aux autres aliments que l'on prend. Je m'explique. Quand en se mettant en la présence de Dieu, on médite sur sa grandeur, on réfléchit encore sur le néant de soi-même , sur ses propi'cs péchés, sur son indignité personnelle; ainsi, en faisant des actes d'adoration pour honorer Dieu, on fait simultanément des actes de profonde humilité sur soi-même. Quand on prend quelque résolution de se corriger de certains défauts, et de s'exercer à la pratique de certaines vertus , on réfléchit sur ses infidélités passées, et avec le bon propos on unit des actes de coufiision intérieure et de honte vivement sentie. Si l'on demande à Dieu quelqu(3 vcirlu ou tout autre avantage spirituel qu'on ne pourrait point se procurer par soi-même et iiu'on ne mérite pas d'obtenu- de Dieu, on médite sur cette incapacité, et puis, eu espérant dans la bouté infinie de Dieu, on lui demande ces iaveurs

avoo un sontiment do forvente piété. C'ost ainsi que l'humble connaissance de soi-même vient s'associer aux prières animées d'une sainte ardeur. Si l'on fait des actes de contrition sur les péchés commis, on réfléchit sur sa propre faiblesse, et c'est ainsi tpi'on joint à la componction du creur l'abaissement de l'esprit. La personne qui s'exerce continuellement de cette manière parvient à acquérir une connaissance proionde et habituelle de sa propre misère et à se l'inculquer profondément dans le cœur.

56-i. — Il faut toutefois remarquer que cette connaissance qu'on a de soi-même, pour être véritablement capable de nous exciter à l'humilité, doit toujours être éclairée d'un rayon de la lumière divine qui nous fasse sonder jusqu'au fond l'abîme de notre misère. Si cette lumière surnaturelle nous manque, bien que la connaissance de notre néant soit le fruit de nos réflexions très-sérieuses et souvent renouvelées, elle n'aura pas la force d'abaisser notre esprit superbe et de faire fléchir notre cœur altier. 11 arrive ici ce qui a lieu habituellement chaque jour quand on médite sur les choses de Dieu. Hier, par exemple, vous avez réfléchi sur la Passion de Notre Seigneur , sur ces cruelles soufî'rances, sur ce sang si abondamment versé, et toutes ces méditations n'ont pas fait naître dans votre cœur un sentiment de compassion pour ce divin Rédempteur si horriblement maltraité. Vous méditez aujourd'hui sur ce même sujet et vous sentez couler de vos yeux des larmes d'attendrissement. Pourquoi cela? Parce qu'aujourd'hui vous êtes éclairé de cette lumière céleste qui, hier, ne vous illuminait pas. Vous n^étiez pas, dis-je, hier éclairé de ce rayon divin qui, vous mettant sous les yeux avec une clarté frappante les douleurs de Jésus- Christ, produit dans votre cœur une impression profonde de chrétienne sensibiUté. De même, si Dieu daigne joindre à la connaissance que vous vous êtes procurée de vos péchés un rayon de la lumière divine, vous vous regarderez comme le plus grand des pécheurs, et vous vous anéantirez en sa présence. C'est ainsi que saint François se considérait comme un grand pécheur, selon ce que nous en dit saint Bonaveuture. 11 en était de même de sauite Catherine de Sienne, comme l'atteste le bienheureux Raymond, son coniesseur. L'apôtre saint Paul avait aussi de luimême une opinion semblable, comme il nous l'avoue, lorsqu'il dit : Christus Jésus venit in himc mundum peccaiores saLvos fa-

Page 1