VI PRÉFACE
lui aura été rendu plus visible, le chemin plus facile, moins encombré d'obstacles, surtout au début; car nous entendons bien qu'à un point donné il marche seul. Ce sont les jalons posés sur ce chemin qui constituent la méthode; de leur direction, de leur habile groupement, de la sûreté du tracé indiqué et de la manière dont il est suivi dépendent la réussite et la prompte arrivée au but.
Comme nous l'avons déjà dit ailleurs, le succès dans Fétude du dessin dépend essentiellement du point de départ et de la marche régulièrement ascensionnelle de la méthode; cette marche fût-elle lente et difficile, la méthode sera bonne, si les principes sont bien présentés et leur classification sagement graduée.
Comme une personne qui, ayant à monter un escalier, pose sans se presser le pied sur la première marche et franchit du môme pas tous les degrés, persuadée qu'elle arrivera ainsi d'une manière certaine à l'étage oîi elle doit s'arrêter, l'élève qui commence ses études sous la direction d'une bonne méthode arrive tranquillement au point oii, armé de toutes pièces, il peut aborder en face la vraie nature, le plein air.
Le vase conserve longtemps le parfum de la première liqueur qu'on y a versée, a dit Horace. De môme, les principes d'une méthode initiatrice, qu'il s'agisse d'art ou de science, pénètrent l'esprit, y demeurent gravés, quoi qu'on fasse, et conservent une influence bonne ou mauvaise, mais inéluctable, sur le but et le résultat de ses travaux subséquents.
Nous procédons dans notre enseignement, dont l'ensemble forme bien réellement, comme nous l'avons déjà dit, une grammaire élémentaire du dessin, comme l'architecte qui, après avoir établi solidement les fondations de l'édifice qu'il veut construire* demeure libre de lui donner plus tard plus ou moins d'élévation < Notre enseignement repose, en effet, sur des théories et des principes dont on trouvera la confirmation dans les écrits des hommeâ éminents, des maîtres qui, à dilïerentes époques, ont traité, soifc au point de vue artistique^ soit seulement au point de vue pédagogique, l'importante question qui nous occupe, comme nous allons en donner la preuve.
Le statuaire A. Etex^ quij outre les œuvres remarquables dues
PRÉFACI-: MI
à son savant ciseau, a donné de nombreux ouvrages sur l'art, a dit excellemment :
« Tout le monde doit savoir dessiner, tout le monde peut dessiner ; il ne s'agit que de s'exercer au dessin positif. Dessinez donc tout ce qui vous frappe, et vous deviendrez dessinateur. »
((■ Dessiner, c'est écrire dans toutes les langues, c'est écrire pour tous les yeux. Dessiner, c'est à la fois peindre et sculpter. Apprendre à dessiner par la géométrie, c'est apprendre à rectifier le jugement par les yeux, c'est apprendre à voir juste. »
Voici comment J.-J. Rousseau comprend l'enseignement du dessin pour son Emile ;
(( Je veux que mon fds n'ait d'autre maître que la nature ni d'autres modèles que des objets; je veux qu'il ait sous les yeux l'original même
« Je le détournerai même de rien tracer de mémoire en l'absence des objets, jusqu'à ce que, par des observations fréquentes, leurs figures exactes s'impriment bien dans son imagination, de peur que, substituant à la vérité des choses des figures bizarres et fantastiques, il ne perde la connaissance des proportions et le goût des beautés de la nature. »
Bien plus, le célèbre philosophe veut que dès le début la couleur se joigne au crayon et se fait le compagnon de travail de son élève.
f( Je prendrai moi-même le crayon à son exemple Je
marcherai tout au plus à côté de lui, ou je le devancerai de si peu qu'il lui sera toujours aisé de m'atteindre et souvent de me surpasser.
(( Nous aurons des couleurs, des pinceaux, nous tâcherons d'imiter le coloris des objets et toute leur apparence aussi bien que leur figure. Nous enluminerons, nous peindrons, nous barbouillerons; mais, dans tous nos barbouillages, nous ne cesserons d'épier la nature: nous ne ferons jamais rien que sous les yeux du maître. »
Mil l'RI'lACi:
Cette manière de voir de J.-J. Rousseau nous semble d'une justesse et d'une sincérité qui ne doivent pas laisser d'hésitation sur les excellents résultats que peut donner dès le commencement l'étude simultanée de la ligne et de la couleur, étude que nous avons déjà recommandée chaudement dans le Guide de l'Alphabet du dessin et le Guide des modèles à silhouette.
Un de nos maîtres contemporains, dont la haute compétence (*st incontestable, M. Guillaume, statuaire, qui était il y a peu de temps directeur de l'École des Beaux-Arts, a écrit sur l'enseignement élémentaire du dessin des pages qui. vu la haute situation de lartiste et de l'écrivain, font certainement autorité, et dont nous ne pouvons nous dispenser de donner quelques extraits.
Voici ce que dit M. Guillaume, s'adressant à ceux qui considèrent simplement le dessin comme un exercice à la fois manuel et sentimental :
(( On est beaucoup trop disposé à croire que le dessin ne relève que du sentiment et que l'habileté à dessiner s'acquiert uniquement par des exercices empiriques. S'il en était ainsi, l'enseignement du dessin serait sans autorité, parce qu'il ne reposerait sur aucune base rationnelle. )^
« Par manière empirique nous entendons la méthode qui n'est fondée sur aucune connaissance ni application des règles de la perspective et de lanatomie. »
Au sujet du moment opportun pour commencer l'étude de la figure, le maitre s'exprime ainsi :
« Dans la pratique pédagogique, s'attacher principalement à faire imiter par les élèves des modèles graphiques représentant la ligure hum line, c'est méconnaître à double titre le but de l'enseignement du dessin, parce que c'est substituer l'une de ses applications à l'étude de ses principes et de ses éléments progressifs...
« D'autre part, l'idée que, lorsque l'on sait dessiner la figure humaine, on sait tout des^inci-, celte idé:) est fort accréditée; mais il ne faudiNiil pas l'adopter sans examen.
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« .... Nous considérons le dessin de la figure comme le couronnement de l'enseignement du dessin; mais l'idée qui consiste à en faire le principe et l'o])jet unique de l'enseignement prévaut et elle ne peut se justifier. »
Plus loin, jetant un coup d'œil sur le mode d'enseignement actuel du dessin, il dit :
« Si maintenant on se demande quel profit un jeune homme peut tirer de l'étude du dessin telle qu'elle existe aujourd'hui, on peut dire que ce profit est nul et que d'ailleurs et en général on n'en a aucun souci. Évidemment, nous en sommes encore aux idées du xviii'' siècle : le dessin est regardé par les gens du monde comme un art d'agrément; c'est un passe-temps; ce qui plaît en lui, c'est qu'il a un faux semhlant de l'art; aussi le véritable dessin n'est-il pas enseigné dans les établissements universitaires. »
VioUet-Le-Duc, le savant architecte archéologue, qui a traité aussi la question de la rénovation de l'enseignement du dessin, analyse et démontre ainsi l'impuissance des vieilles routines :
« ... Après des mois passés à limer des ombres, faire des traits et des hachures, quand l'enfant a cessé de dessiner, il a tout ouldié. et plus tard il est incapable de montrer à son menuisier la forme d'une table qu'il voudrait faire exécuter. Il aura copié la tète de Romulus pendant six mois, et il ne saura pas dessiner un tabouret, parce qu'il n'a jamais appris à le voir. »
Il nous paraît impossible d'exprimer avec plus de vérité et sous une forme plus vive et plus familière la fausseté et l'illogisme d'un enseignement qui ne conduit l'élève, après de longues années d'étude, à aucun résultat pratique et encore moins artistique.
M. Guillaume, à qui nous devons revenir, car la question du dessin a été pour lui l'objet de longues et savantes études, place la question sur son véritable terrain, quand il dit :
« Avant de savoir tracer une ligne et reconnaître sa direction, on parle d'expression morale. D'emblée on sacrifie la justesse au
X PREFACi:
sentiment. On érige le goût en règle suprême et l'on traite de haut les principes et les exercices fondamentaux sans lesquels plus tard ni l'inspiration ni les formes ne peuvent se produire avec sûreté. On exalte Tidéal, on s'enivre de théories esthétiques avant de s'être rompu à la pratique et de s'être rendu maître des lois qui la régissent. »
Considérant avec raison la grammaire comme « le fondement organique de tout enseignement littéraire », M. Guillaume ajoute : « Or la méthode, avec son caractère à la fois élémentaire et logique, constitue véritahlement une grammaire pour le dessin. »
C'est alors que, caractérisant le dessin comme science, le maître dit :
« Le dessin est avant tout une science qui a sa méthode, dont les principes s'enchaînent rigoureusement, et qui dans ses applications variées donne des résultats d'une incontestahle certitude. Or aucune certitude ne doit être négligée et devenir vaine, et, s^il existe véritablement un ensemble méthodique de règles au moyen desquelles on arrive à exécuter a,vec une entière sûreté tous les tracés 2}ossibles, il est évident que la connaissance et la pratique de ces règles doivent former la base de l'enseignement du dessin. »
Avec sa haute expérience de l'enseignement, M. Guillaume veut aussi que tous participent à l'étude du dessin :
« L'enseignement du dessin tel que nous l'entendons doit être fait jiour tous, pour les ouvriers aussi bien que pour les gens du monde.
« On peut dire que. faire commencer l'étude de l'art comme celle d'une profession exacte, c'est le meilleur moyen de régler les esprits. »
Voici comment il veut que le progrès se développe dans cet enseignement :
« Si peu que l'enfant suive un cours de dessin, il faut qu'il en emporte des notions certaines et quelques pratiques qui lui servent durant sa vie entière; cela est conforme à la morale et cela fort