‹ Guide de l'alphabet du dessin, ou, L'art d'apprendre et d'enseigner les principes rationnels du dessin d'après natureChapitre 90 sur 161 · PRÉFACE XV · texte numérisé non relu

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le connaître, pour l'étudier, pour se familiariser avec les traits caractéristiques, la justesse des lignes et les détails. Ce dessin de mémoire, étendu à des objets extérieurs, à des sites particuliers, à des vues pittoresques, aux ornements de l'architecture, m»mie aux meubles et aux ustensiles de la vie privée, devient une source de jouissance, parce que c'est une extension donnée à la faculté presque entièrement négligée de l'observation. »

Un des premiers, peut-être, nous avons osé mettre la terre glaise et Vébauchoir dans les mains des débutants, les initiant ainsi par la pratique élémentaire du modelage à l'Abc de la sculpture, persuadé que cette étude, naturellement parallèle à celle du dessin, fortifiante pour le raisonnement de l'esprit et de l'œil, amusante enfm autant qu'instructive, peut avoir la plus heureuse influence sur l'avenir de leurs études. Sur ce point encore, nous avons l'appui de M. de Laborde, qui parle en ces termes de la portée que l'étude généralisée du modelage peut avoir dans l'avenir sur l'art industriel :

« Quand on sait dessiner, modeler est une pratique plutôt qu'un art; mais c'est une pratique indispensable pour se rendre compte des formes, pour éprouver ses inspirations et contrôler les compositions des autres. Acquérir l'habitude de modeler, c'est posséder le talent essentiel dans les trois quarts des industries qui dépendent de l'art, et ce talent sert, non pas seulement pour modeler d'après l'antique ou la nature ou, suivant ses propres idées, des projets pour l'orfèvrerie, la bijouterie, les faïences émaillées, les décorations d'appartement et les bronzes, mais pour se guider dans la sculpture en bois et dans la reprise de tous les ornements blancs destinés à la dorure, dans le rhabillage des pièces importantes de la céramique avant le dégourdi et dans la ciselure des pièces de bronze, de fer, de zinc après la fonte. »

Une longue pratique de l'enseignement nous a démontré l'uti- Hté de faire commencer l'étude de la couleur à des élèves qui en sont encore aux tracés les plus rudimentaires, presque aux simples bâtons, et nous avons préconisé cette étude dans tous nos ouvrages : ici c'est le philosophe Herbert Spencer qui vient nous

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prêter son concours, et il nous est particulièrement agréa])le de citer ce passage de son Education intelloctueUo :

«■ Quel est le procédé de représentation qui donne le plus de jouissance à l'enfant? La coloration. Le crayon et le papier lui servent à défaut de mieux ; mais une boite de couleurs et un pinceau sont pour lui des trésors. Le dessin passe d'abord après le coloris, il ne fait le dessin d'un objet que pour le colorier et. si on lui donne un livre de lithographies avec la permission d'y ajouter la couleur, quel bonheur! Or, si ridicule que cela puisse sembler aux maîtres de dessin, qui ajournent l'étude de la peinture et qui enseignent la forme par d'ennuyeux exercices de dessin linéaire, nous sommes convaincu que la marche indiquée par la nature est la bonne. La priorité de la couleur sur le dessin, priorité qui est fondée sur la psychologie, comme nous l'avons dit déj.i, doit être admise dès le début et. dès le début aussi, les modèles doivent être des objets réels. »

Spencer ne voit dans l'exécution que le coté intellectuel et rejette dédaigneusement la fausse perfection, les minauderies du crayon ; ce qu'il surveille, ce qui l'émeut, c'est la connaissance du moyen pour atteindre le l)ut. Voici ce qu'il en dit :

« Qu'importe que les formes soient grotesques, qu'importe que les couleurs soient criardes et plâtrées. La question n'est pas de savoir si l'enfant fait de bons dessins, mais s'il développe ses facultés. Il faut d'abord qu'il devienne un peu maître des mouvements de sa main, qu'il acquière quelques notions grossières de ressemblance, et ce qu'il fait là est ce qui convient le mieux pour atteindre le but. »

Nous pourrions encore, à l'appui de notre méthode, emprunter de nombreuses citations à d'autres savants, d'autres philosophes et d'autres artistes ; mais nous devons nous arrêter, ce que nous ne saurions faire toutefois avant de rendre un hommage sincère et mérité à celui qu'on peut appeler le chef de l'actualité artisti(iue, nous voulons parler de M. C-harles Garnier, l'éminent architecte (jui, non content d'avoir produit un chef-d'œuvre, le nouvel Opéra,

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se trouve partout où s'agite la grande question de l'art, sous quelque forme qu'elle se présente, et dont l'opinion a une si haute valeur. Il appartenait vraiment à M. Charles Garnier de faire entendre sa voix sur cette grave question de renseignement du dessin à tous, et nous nous estimons heureux qu'il ait écrit la remarquable lettre où il exprime, avec la verve chaleureuse et convaincue de Fartiste en môme temps qu'avec la clarté brève et simple du professeur, comment il entend cet enseignement. Notre seul regret est de ne pouvoir donner que de courts extraits de cette lettre. Voici d'abord ce qu'il dit de l'oMigation de l'étude du dessin :

« Il faudrait que, dans toutes les écoles, dans tous les lycées, l'étude du dessin fut imposée aux jeunes élèves, et, cela non pas d'une manière irrégulière et facultative, mais bien d'une façon méthodi({ue et suivie. Il faudrait qu'on apprît à dessiner en même temps qu'à écrire, et qu'en même temps que l'enfant fait des bâtons et des 0 et des a, il fit des lignes droites et des lignes courbes : il arriverait ainsi bien vite à augmenter son alphabet d'écriture d'un alphabet artistique et, quand il saurait écrire ses lettres, il saurait aussi écrire les formes géométriques. »

Il s'agit maintenant des élèves qui ont franchi les premiers ol)stacles :

'( Arrivés à ce point et, pendant qu'ils poursuivraient leurs études littéraires et continueraient cette étude artistique, ils dessineraient chaque jour et ils arriveraient ainsi à se former la main et les yeux : ce ne serait plus alors qu'une affaire de goût, qui se développerait facdement; car les jeunes gens munis des principes fondamentaux pourraient alors étudier avec fruit les œuvres des maîtres; ils auraient plaisir à développer ce qu'ils savent et à mettre à profit leurs études premières. »

Ici se dresse, comme le châtiment attendu de l'étude du dessin répandue dans les masses, cette question : Tous seront donc artistes? M. Charles Garnier réfute ainsi cette objection :

« Tous ne seraient pas alors des artistes, loin de là! En ayant conscience de ce qu'ils savent, ils auraient aussi conscience de ce

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qu'ils ne savent pas ; mais au moins ils auraient développé en eux le sentiment des belles choses, et, s'ils se sentaient impuissants à les produire, ils se sentiraient assez forts pour les apprécier. »

Jetant ensuite un rapide coup d'oeil d'ensemble sur l'effet que doivent produire dans les masses les notions générales et le sentiment de l'art ainsi répandus, il dit ceci :

« Il n'y aurait alors que deux grandes divisions, toutes deux logiques et bien tranchées : les artistes exécutants et le peuple appréciant. Les premiers, soutenus par leur foi et par l'attention publique, tâcheraient de mériter les louanges du plus grand nombre, et le peuple, assez libre de son jugement et fier de sa mission, discuterait les œuvres avec le savoir et le bon sens que possède toute nation civilisée. »

De ces citations, que nous pourrions multiplier à l'infmi, mais auxquelles nous devons nous borner, nous pensons avoir le droit de conclure, comme nous l'avons dit ailleurs, que nous indiquons aux élèves la meilleure, la véritable route, en les engageant à dessiner d'après nature autant qu'il leur sera possible et, qu'en nous efforçant de leur en donner les moyens, de rendre l'étude agréable et le progrès facile dès les premiers pas, en créant l'Alphabet du dessin, les Modèles à silhouette et la Nature chez soi qui, dans leur ensemble, constituent en quelque sorte la Grammaire élémentaire du dessin d'après nature, dont, selon nous, l'étude doit être faite comme grammaticalement et par principes, si Ton veut arriver à un bon et fructueux résultat, nous avons fait une œuvre à laquelle les personnes qui enseignent et celles qui apprennent voudront bien reconnaître quelque utilité et faire bon accueil et, ajouterons-nous, que semblaient réclamer les progrès accomplis depuis vingt ans dans l'enseignement élémentaire du dessin, progrès auxquels nous croyons avoir pris une part, si modeste qu'elle soit. Lorsqu'en effet parut notre Dessin pour tous^ on se bornait à présenter aux élèves comme sujets d'étude des feuilles lithogl*aplliées, dont beaucoup n'étaient pas sans mérite; mais (jui ne s'adressaient qu'ù un j)nblic restreint et n'offraient

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d'ailleurs rien de sérieusement rationnel comme ensemble, comme classement, comme gradation, comme méthode, en un mot, toutes choses qui, introduites dans un ouvrage de format et de prix modestes, dans le Dessin pour tuus, devaient nécessairement en assurer le succès, c'est-à-dire vulgariser l'étude de tous les genres de dessin dans toutes les classes de la société et particulièrement dans celle des travailleurs. Nous croyons donc avoir été un des premiers à préparer les masses à recevoir une éducation artistique précise et complète et nous croyons être aujourd'hui un des premiers à rendre possible cette éducation en offrant aux élèves et aux maîtres, y compris les instituteurs, des ouvrages spéciaux appropriés aux besoins actuels.

Nous adoptons aujourd'hui, dès le début de l'enseignement, la nature comme modèle unique, ce qui est à la fois très simple et très complexe : très simple, parce que le jeune élève a sous les yeux un type vrai, avec ses reliefs, ses couleurs, ses détails, et que ce type parle clairement à l'intelligence en tant que modèle; très complexe, parce qu'il y a dans l'interprétation graphique de ces formes et de ces colorations diverses une difficulté incontestable. Il y avait donc à créer sur cette donnée nouvelle un ensemble d'enseignement théorique qui, prenant l'enfant au môme point que lorsqu'il commence à écrire, lui présentât une nature tellement simple et si parfaitement en rapport avec sa jeune inteUigence qu'il pût traduire son modèle comme le premier bâton d'une page d'écriture, en lui faisant déjà comprendre pourtant l'épaisseur et l'ombre dans ce simple bâton, par l'adjonction d'un second trait plus coloré; il fallait ensuite franchir pas à pas avec lui tous les obstacles et le mener au but sans qu'il s'aperçût de la longueur du chemin. C'est ainsi que notre méthode, faisant d'abord étudier et comprendre à l'élève le contour linéaire ou silhouette des objets, lui en explique ensuite la couleur, puis le relief avec ses accents divers, et lui donne le moyen de les traduire selon la manière dont ils sont exposés à la lumière. Elle lui dit plus tard comment l'illusion de ces reliefs peut être donnée sur le papier par le mouvement perspectif des lignes droites ou courbes régulièrement exprimé selon les différentes places occupées par ces objets; Enfin-, dans sa marche ascendante, l'élève se sent

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constamment soutenu par un exposé de principes simples et gradués qui ne lui laisse ni le temps ni la possibilité du découragement.

Si nous ajoutons que les Modèles à silhouette et la Nature chez soi permettent au maître de composer lui-même des motifs en rapport avec la force et les aptitudes des élèves, de trouver dans le même motif des sujets variés, de renouveler ces motifs indéfiniment sans en épuiser la variété, nous croyons avoir le droit de qualifier de nouvelle une méthode où Télève étudie et traduit directement la nature sans que rien vienne s'interposer entre lui et son modèle, traduction pour laquelle deux choses suffisent, une « feuille de papier et un crayon, en y ajoutant, bien entendu, l'attention et le désir de réussir. j

Il ne nous reste plus qu'à dire au lecteur comme le sieur de Saint-Igny dans ses Éléments de jjoiirtrdiltare, ouvrage publié en 1630 : « Voilà mon labeur; reçois-le d'un bon cœur, afin de me donner courage de continuer; corrige ce que tu trouveras de défectueux pour le profit du public, sans user de passion. Adieu! »

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