LES TRADITIONS ÉCRITES
Les descriptions de la Ggure de Notre-Seigneur qui sont les plus connues, sont celles qu'a tracées Nicépbore Calixte, au xiv« siècle, dans son Hi$' krire ecclésiastique, et celle qui s'est répandue dans le siècle suivant, sous le nom de Publius Lentulus S donné pour prédécesseur à Ponce-Pilate dans le gouvemement.de la Judée. Elles ne mériteraient aucun crédit, à considérer uniquement l'époque de leur apparition et l'incertitude où l'on est de leur véritable origine; mais' elles offrent dans leur contexte une telle saveur primitive, elles s'expriment avec tant de convenance, elles s'accordent si bien entre elles sur les points essentiels, qu'on ne peut leur refuser une certaine valeur, comme écho possible des traditions primitives. Nicéphore afSrme expressément qu'il ne fait que répéter des auteurs plus anciens, sicuti a vcteribus accepimus; quand il décrit^la sainte Vierge, il nomnou) Épiphane : on ne trouve cependant rien à ce sujet dans
1. Pttbiios Lentulus eti on personnage imaginaire : le prédécesseur de Ponce-Pilale était Valerias Grattis ; un certain Eutrope , qui aurait , disait-on , recueilli la lettre de Lenlulus dam les archÎTes do Sénat, ne se présente pas comme on personnage d*nne existence pins réelle. La lettre de Lentnlus a anssi été mise sur le compte de Pilate , avec de légères Tariantes, sans pins de fondement. Cependant il n*est pas hors de Yraisemblance que Pilate ait adraié à l'empereur an récit quelconque des événements acoompKs en Judée sons son gooTemement, et il peut y a? olr un fond de vérité dans les actes qui lai sont attribués. La première mention de date certaine,du nom Ue Lentulus, ne remonte pas au deli du XV* sièele et de la découverte qui fut faite alors de sa prétendue lettre, dans un manoserit des Évangiles, k la bibliothèque d*léna ; saint Antonin de Florence , quelques années après, croyait espandant pouvoir la citer. (Voir Reekereheê Imtoriqueê sur la personne de Jésus^Christ^ par un ancien bibliothécaire , G. Peignot. Dijon, 1SS9.) Catherine Kmmerich admet, dai» <ei MédittUianSf Tesistenee d*an officier romain du nom de Lentulus.
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ce qui nous est parvenu des écrits du saint évéque de Salamine. Mais une lettre, adressée au ix* siècle à Tempereur iconoclaste Théophile, contient une description de la figure du Sauveur ; attribuée d'abord à saint Jean Damascène et imprimée à la suite de ses œuvres, cette lettre a été considérée depuis comme l'œuvre collective des patriarches qui occupaient alors les sièges d'Antioche. d'Alexandrie ou de Jérusalem, ou plutôt de l'un d*eux avec l'adhésion des deux autres; elle affirme que Constantin fit peindre le Sauveur, selon la figure qui lui était attribuée par les anciens historiens, quali forma histarici descripsere ; puis elle décrit ellemême cette divine figure, en des termes qui ont le plus grand air de famille avec ceux dont se servirent plus tard Nicéphore Calixte, l'auteur de la lettre de Lentulus et encore Ludolphe le Chartreux : ce dernier, en effet, dans le prologue de la Vie de Jésus-Christ ^ fait de lui un portrait qui ne diffère pas plus de la version attribuée à Lentulus, que ne peuvent le faire deux traductions différentes du môme texte original ^
1 . Nous mettons en regard ces différentes Tersious. Voici celle de la lettre à Théophile : — Prestanti {ou excellenti) statura, janctis saperciliis, Tenustis ocalis, justo oaso, crispa atsarie, subeurvam, eleganti colore, nigra barba, tritici coloris TuUn, promatema similitadiae longis digitis, voce sonora, sasTÎ eloquio, blandissimum» quietum, loDgaoimiiBi» patîeataaf {Œwrtideioini Jean Damneèné, éd. Lequien» in-folio, 1113, Tom. I, p. 631.;
Nous donnons maintenant le texte de Nicéphore : Porro effigies form» nomini Nostri Jera Gbrtsti, siculi a veteribus accepimas, talis prope modum, quatenus eam crassios verbiscomprehendere licet , fuit. Egregio is Tividoque vultu fuit. Corporis statura ad palmos prorsiit septem, Cesariem habuit subflavam, ac non admodum densam , leniter quodam modo ad erispos decHnantem. Snpercilia nigra, non période iafleza. Ex oeulis Aihis ot snbUareseantibas miriftca prominebat gratia. acres ii erant , et nasus longior. Barba» eapillns fiavos nae admodom demissas. Capitis porro capillos talit prolixiores. Novacula enim in capot ejas non ascendit, neqve manus aliqua hominis, pnsterquam oiatris, in tenera dumtaxatetateejas. Collum fuit sensim déclive, ita ut non arduo et extedto nimium corporis statu esset. Porro tritici referons colorem, non rotundam aot acutam habuit faciem , sed qualis matris ejut arat, panlam deorsnm versum Tergentem, ac modère rubicundam; gt^^^^m atque pnidentiam cum lenitate conjunctam , {ilacabilitatem iracundie expertem pne se fereûten. \Peignot, Reeherehet hUlaiiqueê, p. U, d'après la tradnctioD de Jean Lange. Paris, 1680.)
Texte de la lettre de Lentulus : — Virest ait» stator» proportionat», et conspeetos voltai ejos euro severitate et plenus efficania, ut spectatores amare eom possiot et nirsos timere. Pili capitis ejos vinei coloris usque ad fundamentum auriom, sine radtatione et erecti, et a fundamenlo auriom osqoe ad humeros contorti ae lucidi, et ab homoria deorsom peodeoles bifido Torliee dispositi in morem Nasareorom. Frons plana et pora, faciès ejos sine maeola, quam rubor qoidem temperatus ornât. Aspectos ejos ingenoos et gratos. Natos et os qu ottllo modo repreheoaibilia. Barba ejos raulta, et colore pilorum capitis bîfureata, oeoli e|ua esBrulei et extrême lucidi. In reprehendendo et objorgando formidabilis ; la doeendoet exhorta ndo bland« Hngom et aroabilis. Gratia miranda Toltûs, cum gravitate. Val semai eom ridentem nemo vidit, sed flentem tmo. Protraeta statora corporis, maniis ejos rect» et efectsB, brtchia ejos deleelabilia. In loqoendo ponderans et Kravu , et paffcns loqoelà. Polcherrimns inter faomioes satos. (Peignot, fMurekst ikislOfifiies, p. 90.)
TYPE DU CHRIST d'aPRÈS LSS TRADITIONS. M7
Il est curieiix de rapprocher de ces portraits, qui reposent sur un foD-* dément plus ou moins sérieusement historique, celui que sainte Brigitte, dans ses Révélaiiom^ met dans la bouche de la sainte Vierge ; ils ont tellement d'analogie entre eux, qu'après avoir donné en noie le texte de cbacon d'eux séparément, il nous sera permis de les fondre tous ensemble, les corrigeant et les complétant les uns par les autres, pour nous représenter le Sauveur, du mieux qu'il nous est possible ^.
Jésus nous apparaît avec un aspect à la fois simple et vénérable, empreint de bienveillance, de gravité et de prudence, tel que, le voyant, on pût et l'aimer et le craindre; doué d'un tel charme, qu'il u'était personne en sa présence qui n'éprouvât une secrète consolation.
Sans s'élever beaucoup au-dessus de la moyenne, sa taille est avantageuse, son port noble et assuré ; la coupe de son visage est d'un bel ovale ; son teint clair, coloré d'une douce et modeste rougeur, sur un fond comparable à la couleur du froment nouvellement mûr, sans une tache ni aucune inégalité; son front, sans être trop proéminent, s'élève
Texte de Lodolpbe le Chartreax :— Homo qaideoi sCatarc proeer» medioeriter et epecttbil» , TultQin habens Teoerabilem qaem intnenles possunt diligere et formidare. Capillos babem coloris nueis avellaoa premaiiire et pianos fere asqae ad aares, ab auribns vero eineinpos, erispos aliquantoluaD ceruleos, et fnlgeiiliores ab oculis ventilentes» discriinen babens ia medio eapilis jnxta niorem Naiareorom, frontem planam et serenitsimiliUy cum facie sine nigt et mscala aliqua, quam rubor moderanter ▼eonslat. Nasi et oris nulla prorsus est re- ^ensio ; barbam habens copiosam et intensam capillis concolorem , non longam sed in Biedio biforcatam. Aspeetnm habet simplicem et mainrum , oculis glaueis Yariis el clans ensteatibns. In increpatione terribilis , in admonilione blandas et amabilis , bilans , serf ata gniitate ; qui naoquam tîsus est ridere, flere auteu scpius. Sic in stature corporis propafstor, rectos, habens manua et brachia, omnia visu delectabilia, in coUoqnio gravis, rarus et modestus, speciosos inter tiiios bominum. (Ce texte est donné comme celui de la lettre de Lentnlus, par Mallonioa, SUifmaia taerœ tinénU iwipre$ia, Venise, 1606, p. 35.)
1. Texte de sainte Brigitte :*-Quali8 erat filins mens ia mundo cognosce: ipso tam prolixa facie erat, qnod nollus videbat eum facie qui non consolaretur aspeelu ejus, etiam si pr»cor* disliter dolorem haberet. Justi Tero spiriluali consolatiooe consolabanlur, sed et mali seculi Ualo tenpore quo eum videbant relevabantur; unde et dolentes dicere consue?erunt : Kamus ad filium Mari», Yideamus et faciem tanto tempore relevemur ; aono igitur Tigesimo slatissu», in magoitûdine et fortitudine virili perfectus erat; inter nedios moderni temparis nagnos, non carnosns, sed nervis et ossibus corpulentus. Capilli ejus» snpercilia et Urba croceé brunea erant ; longitado barbe palme per tratersum manos. Frons vero non pnunioens vel mersa sed recta ; nasus equalis, non parvus» nec niiiiis magnus, oculi vero cJQi tam purt erant quod etiam inimici ejus delectabantur aspicere , labia non spissa, sed slare rubeolia. Meotum non erat preniioens, nec nimis longum , sed pulcbro moderamine Tflaastvm. Haxille carnibus modeste pleosB. Golor ejus erat candidus , claro rubtto permixtas, itatura ejus recta , et in toto corpore suo nulle macula erat, sicut, et iili testabanlur, qui eum totaliter viderunl nudnm et columnœ ligatum flagellabant, nunquam super eum vesniis venit, non perplexités eut immunditia in capilUa. (Arv. S» BrigHlm, Lib. IV,
Mp. UX./
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calme, uni et serein ; ses sourcils sont bruns ou un peu noirs; ses yeux clairs, vifs et pénétrants, d'une grâce sans égale, d'une pureté telle qu'elle exerçait des charmes jusque sur ses ennemis, et d'une de ces nuances insaisissables que l'on peut comparer au vert azuré des eaux (glauci), décrire comme tirant sur le blond (subflauentes) ou ayant quelque chose de plus brun, selon que la lumière vient diversement s'y réfléchir.
Son nez, d'une grande pureté de lignes, un peu long suivant les uns, d'une grandeur moyenne selon les autres, est, de l'avis de tous^ proportionné d'une manière irréprochable; il en est de même de sa bouche, et ses lèvres fratches et rosées s'épanouissent sans se serrer ni se contracter jamais.
Ses cheveux, médiocrement fournis, d*un blond tirant sur le brun, qui rappelle celui de la noisette dans sa maturité, n'ont jamais été atteints par les ciseaux ; ils se partagent sur le front et retombent de toute leur longueur; ils se bouclent sur le cou ; sa barbe eu diffère peu parla nuance : elle est un peu plus blonde peut-être * ; dans sa longueur^ elle ne va pas eu delà du travers d'une main, puis elle se partage habituellement par le milieu.
Pour achever ce portrait du Sauveur, il faut se représenter sa tenue pauvre et modeste, mais toujours pleine d'ordre et de propreté, non que ce fût pour lui l'objet d'aucune préoccupation , mais parce qu'il le voulait ; jamais nulle souillure, nulle vermine ne s'attacha à sa personne, i ses cheveux ou à ses vêtements, quoiqu'il ait toujours porté la même tunique, cette robe sans couture, qui, d*après une pieuse tradition, tissée dans sa première enfance des mains de sa très-sainte Mère, se serait accrue avec lui sans jamais s'user, sans jamais s'all^rer jusqu'au moment où il s'en laissa dépouiller pour achever son sacrifice.
Ces traits, si nous ne nous faisons illusion, satisfont à tout, à la majesté du Thabor, comme à l'abjection du Prétoire ; ils s'annoncent comme ayant uni au suprême degré les proportions les plus irréprochables et cette flexibilité de muscles, cette transparence de carnation, cette indéfinissable limpidité du regard, qui fait véritablement de la physionomie le miroir de Tâme. Elle en exprime toutes les beautés, mais aussi elle en traduit toutes les douleurs; elle s'épanche et se communique avec elle, se recueille si elle se recueille, se concentre et s'efi^ace en quelque sorte, si l'âme se renferme en elle-même avec tout ce qu'elle peut posséder de plus parfait, à tel point qu'on ne peut bien dépeindre un tel visage.
1. La lettre à Théophile, qaifiiit la barbe noire, diffère aotablemeot, en ee point, de toalei les antres descriplions.