‹ Guide de l'art chrétien (volume 2)Chapitre 119 sur 216 · ORIGINE DES IMAGES DU CHRIST · texte numérisé non relu

ORIGINE DES IMAGES DU CHRIST

L'histoire des premiers siècles chrétiens est demeurée obscure sur beaucoup de points. Dieu a*voulu qu'une lumière éclatante reposât sur un petit nombre de faits, jugés suffisants pour nous faire connaître )es caractères de sa mission en ce monde et les commencements de son Église; et ensuite tout ce qui n'est pas dit dans le recueil des livres canoniques du Nouveau Testament est laissé dans l'ombre. Il en est de cela comme des astres qui, la nuit, paraissent les plus brillants : à côté du soleil, nonseulement ils pâlissent , mais ils disparaissent. Sur tous les points oii l'Église n'a pas porté le flambeau de ses décisions , cette obscurité, relativement aux usages des premiers chrétiens^ s'est accrue , comme conséquence du principe de discipline qui régnait alors : la loi du secret. Il fallait être chrétien ou prêt à le devenir pour être capable de porter dans son esprit le poids de ces vérités ineffables que le Sauveur était venu révéler ; les exposer sans préparation^ en regard des idées charnelles qui régnaient dans le monde, c'eût été les livrer au mépris, aux plus étranges interprétations , à des profanations indignes. Les rites sacrés de l'Eglise naissante, expression vivante de ses croyances, devaient demeurer voilés aux yeux des profanes^ comme les mystères auxquels ils se rapportaient.

Les chrétiens étaient souvent obligés de se cacher eux-mêmes , quand survenaient de nouvelles persécutions; ces persécutions atteignirent à la fin, non plus seulement leurs personnes, mais tout ce qui appartenait à la religion proscrite : leurs chroniques , les actes de leurs martyres et généralement les documents de leur histoire furent alors détruits' pour la plus grande partie. Il est facile de s'expliquer.

en conséquence , que les images Ju Sauveur, possédées par les premiers chrétiens, ne se soient pas conservées, et qu'on en ait perdu jusqu'au souvenir.

Les figures des Catacombes, qui le représentent en Bon Pasteur et dans l'accomplissement des aeteâ de sa vie mortelle , se rapportent à la représentation des faits ou des symboles exprimés, eu égard à leur signification, sans rien qui puisse ressembler à Tintention de faire un portrait.

On a aussi rencontré, dans les cimetières sacrés, quelques figures isolées ou entourées d'un cortège d'honneur, évidemment conçues avec la pensée d'une glorification personnelle; mais la seule image de celte catégorie qui puisse être réputée antérieure à Constantin, est aujourd'hui dans untel étatde dégradatîon,qu'ilestimpossiblede juger de ses traits d*après l'original. Nous voulons parler de la figure publiée dans Bosio et que nous reproduisons ^ Elle était donnée comme étant du cimetière de Saint-Calixte; mais, d'après les véritables délimitations des cimetières chrétiens, déterminées par M. deRossi, elle appartient à celui de Sainte- Domitille. Elle est probablement du m® siècla ; l'on ne pourrait douter qu'elle représente Notre-Seigneur, si l'on s'en rapportait à la [gravure de Bosio. Malgré Je peu d'autorité de ses planches^ nous ne renonçons pas à toutes les inductions que Ton peut en tirer. Cette situation, cependant, nous oblige à dénier à cette figure l'importance qui lui avait été accordée en première ligne, pour ne l'examiner que dans un rang secondaire.

Les plus anciennes images de Notre-Seigneur dont il soit fait une uieotioii positive et incontestée dans l'histoire, sont celles dont firent usage les gnostiques, au témoignage de saint Irénée, avec la prétention expresse de posséder de véritables portraits, et, à leur exemple, l'empereur Alexandre Sévère. L'on sait comment ils associaient, les uns et les autres, ces images, dans une sorte de culte humanitaire, à celles d'Abrahaai> de saint Paul et d'un certain nombre de philosophes, vrais ou faux grands hommes de l'antiquité profane. 11 ne nous est.parvenu aucune image du Sau-veur que nous puissionsconsidérer comme provenant de cetteorigine^.

1. Botio, Roma iotL, p. 253, fi(ç. 2 de notre pi. xii. On comparera cette figure avec ceil« du musée de Lalraa (pi. i, ive siècle), avec la médaille hébraïque (fig. 3, époque iodéteriiiinée), avec la têle de Christ, dans la gravure en ivoire du Couronnement de laViergetW Louvre (fîg. 5, xni« siècle).

2. Jablonski et d*antres écrivains de même école ont prétendu trouver la ligure du Christ sur des pierres gravées, dites abraxat^ à Tusage superstitieux des gnostiques; mais tout annonce quMs «e sont mépris. Sur celles de c«s pierres qui portent évidemment des signes propres à ces odieux sectaires., rien u^autorise à reconnaître la figure du Christ; et, quaflt

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Aucune indication conservée à ce sujet ne peut non plus, pour nous renseigner, suppléer à leur perte; si nous en parlons, c'est pour combattre une opinion qui ferait dériver de cette source impure le type du Christ qui s'est formulé dans l'art chrétien. 11 seraità craindre que cette opinion, émise par des auteurs protestants , sous des formes spécieuses mais dans un but évident d'agression, n'eût pris plus de crédit qu'elle n'en mérite, sous le nom d'un savant estimable, dont les bonnes intentions, au point de vue catholique, ressortent même des écrits où il laisse passer cette erreur.

H. Raoul Rochette était profondément versé dans la connaissance et le seutiment de l'antiquité grecque, et nous ne perdrons jamais le souvenir du charme avec lequel il en parlait. Chrétien et archéologue , il eut le louable désir de contribuer à relever l'archéologie chrétienne du délaissement où elle était tombée ; mais il a eu le malheur d'écrire son Discours sur les types imitatifs qui constituent Fart du Christianisme et son Tableau des Catacombes, SL\2Lni d'en avoir acquis une connaissance qui répondit à celle qu'il avait de l'antique, et il s'est mis, sur l'objet dont il s'agit, complètement à la remorque de Beausobre, de Jablonski et déplu* sieurs autres protestants, recourant aux catholiques avec tant de distraction, qu'ayant voulu vérifier ses citations, nous avons trouvé, dans Buonarotti et Bottari, exactement le contraire de ce qu'il avait cru devoir leur faire dire.

Il vienr d'admettre, au sujet des images fabriquées de main gnostique, que « les chrétiens se laissèrent induire à les adopter pour leur pro- « pre usage, à mesure que l'opinion se relâcha de son ancienne aversion « pour les monuments de l'idolâtrie i> , et il ajoute en note : Telle c est aussi l'induction que tire de ces témoignages le pieux et savant « Bottari, Pitture e seulture sacre ^ 1. 1, p. 196-, et son opinion, formée dans « le sein de l'orthodoxie catholique, est restée celle des antiquaires « romains^. » Or, voici ce que dit, au contraire, Bottari, et coque disent avec lui les antiquaires romains : a Je dirai que, plus anciennement, a c'est-à-dire au temps des premiers chrétiens, au rapport de saint Irénée, « parmi les gnostiques, on avait le portraitde Jésus-Christ exécuté, pré* ff tendaient-ils, d'après les ordres de Pilate, et on lui associait les portraits « de Pyihagore et de Platon. En conséquence, il est très-probable ou plu-

ï la pierre graTée dont Tempreinte est reproduite par M. Raoul RocbeUe (Tàbkau de» CaÈa* eom^), où le nom se lit, non pas en hébren, comme il semble le dire, mats en grec, XPIOTOV, rien ne prouve ni qu*elle soit authentique, ni qu'elle soit gnostique; et d'ailleurs, an lieu du type traditionnel, elle n'offre qu'une figure imberbe dans le style du ix* siècle 1. Diteoun sur Us types imitatifs, 1834, p. 18.

a tôt à peu près évident quà bien plus forte raison cet usage de conserver a avec vénération l'image de Jésus-Christ était observé parmi les bons a catholiques*. »

Bottari cite ensuite, à Tappui de son opinion, les images de Notre-Seigneur trouvées dans les Catacombes, œuvres, il est vrai, d'une époque postérieure; mais il déclare aussi ne vouloir omettre ni la tradition relative au tableau miraculeux d'Edesse, qu'il déclare appuyée sur des autorites d'un grand poids, ni l'histoire du groupe de Panéas, dont il soutient décidément l'authenticité^.

Quant à Buonarotti, il s'agit, dans son texte, de l'imperfection avec laquelle étaient dessinées les figures de saint Pierre et de saint Paul sur les fonds de verre qu'il publie, et il l'explique par ce fait, ^ non pas que la profession d'artiste fût interdite parmi les chrétiens, comme l'a supposé M. R. Rochette, la confondant avec celle des faiseurs d'idoles , — mais que les fidèles n'étaient pas en position de se perfectionner dans les arts, vu la difficulté où ils étaient de trouver des ateliers où l'occupation principale ne fût pas de fournir des aliments aux superstitions païennes. Il explique dans ce sens le passage de Tertullien. où celui-ci n'auraif reproché à Hermogène que l'abus, et non pas i'usage de la peinture; sens qui parait le plus naturel, de l'aveu même de H. R. Rochette^ D'ailleurs, Tertullien, avec le rigorisme outré qui le jeta dans le schisme et dans l'hérésie, serait peu propre à donner la mesure de la véritable discipline de l'Eglise.

En réalité , les chrétiens ont toujours eu des artistes : les peintures des Catacombes l'attestent, et le témoignage de Tertullien en ferait foi^ s'il en était besoin; il nous apprend, en effet, que, de son temps, les vases sacrés étaient généralement ornés de la figure du BonPasteur^

On est donc fondé à croire qu'il en fut de la pari dejs sectes hérétiques, par rapport aux images du Christ qu'ils profanaient par des associations

1. Diro bensi che piu anlicameote, cioe al tempi dei primi cristiani, al referire di S. Ireneo... (lib. i, cap. xxv, § 6), fra gli gnostici il retralto di Gesu Crigio fattofare, corne essi dicevano, da Pilato e che eglino teneyano inaieme conritratli di Pitkagora, di Plalone (Epiph., lib. I, cap. 27 ; August., de Hctres, cap. iii^. Laonde. probabilis8imo,è quasi évidente che molto piu presse i buoni cattolici fosse praticato questo costume di retenere con fenerazione TeflBgie di Gesu Cristo. {Pitiure e sculiure sacre délia Borna sotierranea, T. I, p. l96.}

î. M. R. Rochette fait encore une singulière méprise à Tégard de cette histoire, en disant d*Eusèbe, toujours à la suite de Jablonski, qu*elle fait plus d*honneur à sa piété qa*i sa critique : comme si Eusèbe, à raison de ses tendances ariennes, n*aTail pas, au contraire, été notoirement prévenu contre les images, loin d*y chercher un aliment à sa piété.

3. Buonarotti, Osserva%loni sopra frammentidivetro, p. 8i.— Raoul Rochette, Des Types tmsiali/k, p. 10,11.

i. Tert., De Pudicitia, cap. vu, x.

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impies , comme des idées chrétiennes qu'ils compromettaient par le mélange de leurs erreurs sacrilèges et de leurs pratiques immondes: ils les avaient empruntées aux vrais fidèles, soit que ces images de Notre* Seigneur se présentassent comme offrant la réelle reproduction de ses traits,— supposition la plus fondée, si on considère la prétention des gnostiquesde fairedériver leurs images d'un portrait exécuté par les ordres de Pilate; — soit qu'elles fussent conçues sejon la manière la plus ordinaire dans les peintures primitives des Catacombes, où les personnages n'ont pas de traits qui leur soient propres, ou qu'elles le fussent h la manière symbolique de l'immortelle jeunesse.

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