IMAGES SYMBOLIQUES
AU premier âge de l'art chrétien , trois circonstances se présentent comme ayant dû influer sur la direction qui fut donnée au type du Sauveur : la disposition à lepré^enler les faits plutôt que les personnes , remploi symbolique des figures imberbes, les influencés de l'art païen.
De la disposition à représenter les faits plutôt que les personnes, et, parla représentation de ces faits, à exprimer le mystère qu'on leur faisait signifier, plutôt que le fait lui-même, il résultait que, faisant agir le Christ comme acteur dans ces représentations , on s'inquiétait peu de ses traits : ceux d'un homme quelconque, pourvu qu'il se posât avec dignité et convenance, paraissaient devoir sufiire. Alors, par exemple, représentant Notre-Seigneur sous la figure d'un Bon Pasteur, on n'avait pas l'idée de représenter autre chose qu'un pasteur. On ne prétendait nullement, commenousle faisons aujourd'hui, faire reconnaître, jusque dans les traits du personnage figuratif, le Sauveur figuré. La représentation prenait-elle un caractère de glorification directement personnelle, la disposition dont nous venons de parler était trop habituelle pour ne pas exercer encore son influence; et Ton ne peut douter qu'elle n'ait contribué à développer la deuxième circonstance qu'il nous importe de relever.
Si une puissante et verte vieillesse est une figure parfaitement convenable pour exprimer en Dieu une éternité sans commencement^ une éternité sans fin est aussi parfaitement exprimée par une jeunesse sans déclin. C'est donc surtout la divinité du Fils de Dieu et son règne immortel que les artistes chrétiens des premiers temps , et leurs imitateurs jusqu'au cœur du moyen âge, se sont proposé de signifier, quand ils l'ont représenté
imberbe. On a été jusqu'à prétendre que Notre-Seigneur avait été représenté imberbe ou avec de la barbe, selon qu'on avait voulu le représenter beau ou le représenter laid. Nous nions qu'on ait jamais voulu le représenter laid. Mais à certaines époques où l'usage de se raser prévalait généralement, où la croissance de la barbe offrait Tidée d'une tenue grossière et inculte, il a bien pu arriver que sa suppression dans la figure du Christ ait été vraiment considérée, par toute une série d'artistes, comme une condition de beauté. Il est impossible cependant d'admettre cette idée comme absolue. La barbe est le signe d'une noble virilité; Dieu l'a donnée à l'homme comme une parure, et nul n'y a plus de droit que l'homme parfait uni à la divinité. Nous n'en prenons pas moins, dans l'antiquité chrétienne, le signe de l'immortelle adolescence pour ce qu'il signifie, et nous croyons pouvoir constater, même dans les représentations symboliques des faits, un commencement de réactiondansle senspersonnel, qui se manifeste par l'adoption plus fréquetite d'une figure imberbe dans le personnage du Christ. Nous l'avons observé surtout dans les sculptures des sarcophages, auxquelles s'applique d'ailleurs spécialement la troisième des circonstances dont nous avons prétendu parler.
On sait par les démonstrations de M. de Rossi que, jusqu'au triomphe de l'Église, les monuments de ce genre appliqués au service des chrétiens n'avaient de spécial que leur choix fait dans les sujets , à l'exclusion de toute connivence avec les superstitions du paganisme. On conçoit, en conséquence, qu'après Constantin, lorsque souvent sans doute, dans les mêmes ateliers et peut-être par les mêmes mains, ces sarcophages furent ornés de sujets exclusivement chrétiens, il se soit conservé sous le rapport esthétique, dans cette branche de l'art, une plus forte empreinte de l'art païen, dont elle dérivait plus immédiatement; et l'on ne s'étonne plus que le type du Christ ordinairement adopté sur ces monuments, quand ils veulent particulariser ses traits et qu'ils nelui donnent pas la figurelmberbe, apparaisse comme un certain compromis entre les données traditionnelles propres aux chrétiens, et l'idéal rencontré par l'art antique pour représenter sa déité suprême, non sans succès, à so.n point de vue, mais de telle sorte que l'association ne fût pas aussi heureuse, quand il s'agit derendreà nos yeux l'idée du divin Agneau.
De là ces figures aux cheveux tombants et à la barbe moyenne, mais non partagée , où souvent l'ovale ne s'allonge pas assez au gré de nos données traditionnelles; de là une intention de majesté qui aboutit à la dureté plutôt qu'à la douceur, et qui, dans les œuvres inférieures, prend facilement un air de vieillesse , probablement contre l'intention des artistes.
C'est alorsque les figures imberbes pouvaient paraître comme une sorte
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de refuge aux yeux de celui qui s'élevait jusqu'au sentiment de ces défauts.
Les diverses circonstances pasf^ées en revue n'agissant pas, néanmoins, dans une sphère absolument isolée, il en est résulté d'ailleurs que ces 6gures imberbes, symboliques par conséquent dans leur principe , ont pu s'associer à des cheveux longs , partagés à la nazaréenne, et empruntés à des notions traditionnelles. On pourrait aussi supposer que l'idée antique de la beauté et de la poésie dans l'art, formulée dans le type d'Apollon , — si distincte de celle des arts industriels, du métier placé sous le patronage de Mercure , — aurait pu influer sur le type imberbe du Dieu fait homme, comme l'idée du père des dieux semble avoir exercé quelque influence quand on a voulu représenter le Christ dans la force de l'âge.
Cette réminiscence du type d'Apollon est admise^ par H. de Rossi, en particulier pour la figure posée sur la voàte du ciel, personnifiée à la face do sarcophage du musée de Latran , dont nous avons souvent parlé. Ce n'est pourtant encore qu'une conjecture, et nous nous contentons de la jeter en avant, comme offrant l'idée d'une de ces influences accessoires qui, ordinairement en grand nombre, mais par des voies latentes et insensibles, contribuent à former le milieu artistique. Ces milieux formés, le goût choisit sa direction en conséquence, et de cette direction dépend le tour que prannent dans l'art les types en général , et plus particulièrement dans l'art chrétien, son type fondamental.