‹ Guide de l'art chrétien (volume 2)Chapitre 129 sur 216 · DIVERGENCE DES IMAGES DANS LA LIGNE DESCENDANTE · texte numérisé non relu

DIVERGENCE DES IMAGES DANS LA LIGNE DESCENDANTE

On ne cherchera pas & l'aventure : Tart chrétien est en possession d'un type pour représenter le Fils de Dieu; ce type, il le possède du jour àix il est libre de se manifester sans entraves. On ne prouve point qu'il Tait inventé, encore moins qu'il en ait emprunté l'invention à qui que ce soit; il est probable, au contraire, qu'il le tenait des temps apostoliques, par une succession de monuments et de souvenirs; tout annonce, en un mot, que. par la conservation de ce type, les traits véritables de Notre^Seigneur Jésus<-Christ sont, en partie du moins, arrivés à notre connaissance.

Nous souhaiterions que ces traits adorables nous eussent été conservi^s dans une parfaite intégrité, avec une authenticité plu.4 incontestable, et qu'aucun artiste n'eût jamais cru avoir i l«s créer ni à leur faire subir d'autres changements que des variétés d'expressions motivées par ia diversité des situations. Dieu ne nous a pas fait cette grftce, et l'Eglise n'ayant pris aucune mesure canonique pour assurer un autre résultat, il est naturel, selon le cours des choses humaines, que les traditions orales, comme les œuvres figurées, aient été sujettes à des altérations partielles.

Le type du Sauveur, dont nous voyons Tart chrétien en possession dès son origine, s'est maintenu, quant aux éléments principaux , au travers de tous les âges et dans toutes les écoles: mais de telle sorte qu'entre des milliers d'images, qui ne devraient jamais reproduire que les traits identiques d'une même personne, on ne fait souvent que découvrir un air de famille, comme entre parents de degrés éloignés. Quelquefois même la dissemblance est complète, si l'on se contente de comparer deux de ces images isolément ; il faut recourir aux intermédiaires pour constater la provenance d'un type commun. Considérant ce type commun comme la souche originaire, tous les types secondaires qui en sont dérivés nous apparaissent comme ses descendances, divisées par branches et par rameaux, de la même manière que dans une véritable généalogie. Les images du iv« et du v» siècle, que nous qualifions de primitives, doivent cependant être considérées elle-mêmes comme à l'état de postérité , comptant plusieurs degrés de génération. Chaque génération reçoit l'impression du milieu qui la voit naître, et se modifie selon la disposition d'esprit de ses auteurs directs. Tous poursuivent dans l'image du Christ une

254 GUIDE M l'art CHRBTIBN.

Idée lie perfection ; mais les idées qu*oi) se fait de la perfection varient, et c'est de l'alliance de ces idées diverses avec la tradition toujours subsistante, alliance avec la puissance ou la faiblesse de l'exécution, que naissent incessamment de nouveaux rejetons. Vi^ureux et féconds, ou impuissants et débiles, ils apparai>sentconime faisant souches à leurtour, ou ils passent comme un accident sans conséquence, qui ne mérite pas qu'on s'y arrête.

J^es cheveux et la barbe ne sont que des accessoires , lorsque le visage est bien connu ; mais si vous prenez garde à la marche de l'art, par rapport à la formalioQ et à la conservation des types, vous leur accorderei au contraire uue grande importance iconographique. On détermine le caractère des cheveux et de la barbe, au moyen d'uH petit nombre de dispositions très-simples. Des cheveux longs, tombants, bouclés, séparée xur le front, une barbe de longueur moyenne, légèrement aussi séparée: en voilà assez pour constituer un ensemble très-caractérisé et facile à saisir, dont le maintien est à la portée des pinceaux les plus malbabtlea. Quand on considère au contraire le changement que peut apporter, dans

FrMqne de Silimine.

le caractère d'une tête, l'inflexion d'un seul ti-ait , on comprend quelles variétés de figures devaient d'ailleurs surgir sous la main des artistes de lousles temps et de capacités si diverses, appelés à tracer, comme desou-

TYPE DU CHRIST DANS l'aAT. 255

venir, les traits du Sauveur. Avec de la régularité dans les parties similaires, un ovale modérément allongé, en évitant les lignes anguleuses plus encore que les courbes trop molles, on arrive cependant, sans le secours d'un talent supérieur, à produire un résultat satisfaisant, où l'œil intérieur du fidèle supplée facilement aux défaillances du pinceau.

En réduisant à ces linéaments fondamentaux des cheveux, de la barbe et de la coupe générale du visage, le type primordial du Sauveur, on appréciera mieux les évolutions des écoles qui, les unes après les autres, le modifiant eu sens inverse, en ont toujours conservé quelque chose. Ce ne sera peut-être, avec des cheveux courts, qu'un indice de leur séparation, comme dans la peinture moderne de Salamine, que nous reproduisons k la page précédente d'après la vignette donnée par M. Didron; ou, au contraire, toute trace de séparation ayant disparu, qu'une boucle qui se détachera pour flotter sur le cou ; mais la valeur significative de ce trait se fera sentir par son isolement, comparé à la chevelure des autres personnages chez lesquels on n'observera rien de semblable.

Quelquefois vous verrez des détails, insignifiants à leur origine^prendre, cil se transmettant, le sérieux d'une indication caractéristique. Ainsi, dans un certain norobred'imagesdeNotre-Seigneur, on observe une petite mèche de cheveux qui se détache sur le front au point de la séparation ^. Il est probable que de cette particularité, minutieusement répétée, ensuite modifiée, puis comprise autrement, provient un genre de coifi'ure assez singulier, dont on trouve des exemples priaripalement dans les miniatures du xui* siècle. Au lieu de se séparer en retombant, les cheveux forment sur le milieu du front comme une sorte de bourrelet, qui semble destiné à les tenir relevés, et tous les autres traits propres à caractéi iser le Sauveur ont disparu.

Sur de semblables limites, où il suffit d'un pas pour mettre hors de la route, on ne s'étonnera pas de rencontrer des images de Notre-Seigneur qui, avec des traits ramassés, des cheveux courts, une barbe elle-même ou trop courte ou trop longue, sans indice de séparation d'une part ni de l'autre, n'aient plus rien des signes qui devaient le faire reconnaître ; mais ces écarts, arrivés à ce point, n'ont pas fait école; et, conséquence d'une déviation graduelle, loin d'annoncer qu'on ait rompu avec l'esprit traditionnel, ils attestent qu'on l'a suivi au contraire d'une manière trop aveugle.

1. Nous en donnons un exemple, pi. xi, fig. 12, diaprés un ivoire du vn« ou viii* siècle, photographié au musée Kircher , que nous rapprochons k dessein des Saintes Faces, ainsi (fQe la peinture du euMcubim de Sainte-Cécile, lîg. il, pour montrer comment cea ligures peuvent s*y rapporter, en visant à la parfaite régularité des traite.

La première conclusion à tirer des rechercbes qui précèdent, c'est qae l'artiste doit prendre son type du Christ, ou, si l'on veut, combiner les éléments *4ont il se compose, dans les limites tracées par les traditions fix^ par des descriptions écrites, ou par des monuments figurés ; il le fera, parce que c'est dans ces limites que se trouve la vérité historique, et que plus il approchera de la vérité, relativement aux traits que le Fils de Dieu s'est réellement appropriés en se faisant homme, plus il sera voisin de la notion fondamentale du beau dans les arts.

Parmi les images que nous avons passées en revue, il en est dont nous qualifions les types de a plus purs » ;si cette appréciation était fondée uniquement sur une préférence personnelle,' au goûtde l'un on opposerait le goût d'un autre; mais il est à remarquer que ces images sont des plus anciennes ou de celles qui se présentent comme étant plus spécialement dans les conditions d'un portrait: il est donc, à leur égard , des présomptions toutes favorables.

La peinture du cimetière de Sainte-Domitille (fig. 2, pi. xn), celle qui réunirait le plus de titres en sa faveur, si les traits que nous en a transmis Bosio sont suffisamment exacts, laisse cependant à désirer: on voudrait le front moins anguleux, l'ovale du visage plus prononcé , la chc^velure etiabarbeun peu plus fournies. La figuredu cimetière des Saints-Marcellinftt-Pierre (pi. xx) procure, à certains égards,des données pour la corriger; on lui voudrait pourtant, à elle-même, des lignes plus arrondies et un air de jeunesse dont elle s'éloigne. Non-seulement, ces corrections peuvent être

proposées, comme question de sentiment et de goût, mais elles sont indiquées comme rentrant dans le fonds, commun à la majeure partiedes autres monuments figurés, dignes, à des degrés divers, d'entrer en ligne de comparaison. Toutes les chances, en effet, sont de trouver le vrai dans le sens où généralement ces monuments convergent, et c'est par les points où ils s'éloignent des autres, qu'ils doivent au contraire, vraisemblablement, s'éloigner de la solution désirée. .

IMAGES DU VIU^ kV Xm« SIECLE.

Au IV® siècle, les traditions conservées relativement aux traits de Notre- Seigneur Jésus-Christ se présentent comme une mine précieuse, mais enfoncée au sein de la société chrétienne, riche par filons, répandant un peu de son or dans toutes les parties de l'art, mais sans exclure beaucoup de mélanges. Dans les images elles-mêmes, en petit nombre, qui semblent

TYPE. DU CHRIST DANS l'aRT. 257

avoir une filiation plus directe avec ces portraits plus anciens, dont Teiistence doit être admise au moins comme une hypothèse scientifique et très-probable, le goi\t des artistes a laissé des traces qui ne sont pas irréprochables; on désirerait un peu plus d'ampleur dans l'ensemble, un front plus arrondi, un bas de visage tendant aussi davantage à l'ovale par l'allongement et la courbure des lignes ; mais ces images ne demanderaient que de légères modifications.

Vers le vi» siècle, lorsque la manière dite byzantine yint à se former, on voulut manifestement atteindre le but que nous proposons, mais on le dépassa ; la dureté, l'incorrection d'une décadence artistique s'en mêlant, on fit des yeui^ hagards là où l'on voulait une figure majestueusement ouverte ; des traits tirés ou vieillis, à force de rigiriité de lignes, pour obtenir de la dignité.

Pendant cette longue période de temps, qui s'écoula du \n^ au xiv<» siècle, au travers des variétés sans nombre de lieux et d'écoles parmi les peintres, les sculpteurs, les miniaturistes, les émailleurs, et dans les autres branches de l'art, nous confessons que de l'allongement des traits à leur plus grand raccourcissement, que de l'abondance de la chevelure aux cheveux ras, ou sous d'autres rapports encore, on rencontre tous les extrêmes. Cependant il faut reconnaître, dans la manière de concevoir la figure du Sauveur, ce quelque chose de convenu auquel nous maintenons le nom de byzantin , faute de posséder aucun autre terme qui lui soit mieux approprié.

Le mérite de ce temps- là, sous le rapport de l'art, c'est d'avoir su se maintenir dans une grande élévation d'idées : idées mûries par la réflexion, transmises et recueillies comme un patrimoine, et cependant souvent neuves, hardies, pleines de poésie, rendues dans un style approprié à leur noblesse; l'imitation naturelle, alors reléguée au rang des préoccupations secondaires, fait sentir sa défaillance jusqu'aux sommités, ou elle rentrerait dans les plus hautes régions de l'art chrétien. Il est des œuvres d'un mérite supérieur, où le type du Christ est vraiment conçu avec grandeur, avec majesté ^ il s'en rencontre même où cette majesté devient suave ; mais en général, en présence de ces compositions si pleines d'ailleurs de pensées fortes, de pensées vraies, si pleines même de style, si l'on nous demandait : -^ Est-ce ainsi que Notre-Seigneur s'est montré sur la terre ? Est-ce ainsi que nous le verrons reparaître là-haut î — nous répondrions : — Non , ces figures ne sont pas ressemblantes , — en prenant pour terme de comparaison tout ce qui nous est revenu d'ailleurs sur la personne du Sauveur, tout ce que le cœur nous en dit.

Il faut bien en convenir, pendant le cours du moyen âge, et dès que le monde romain s'en va en ruine, l'art chrétien, dominé par T. n. a

258 r.riDK de l'art chré^ikn.

Tesprit traditionnel, biçn que sans exclusion d*u^e vive initiative, laisise cependant s'oblitérer entre ses mains, relativement au type de Notre- Seigneur, les notions transmises par Tantiquilé chrétienne. DansTenchaînement des traditions, chaque anneau est trop aveuglément lié à celui qui le précède, il en propage les altérations; avec plus d'étendue dans le regard, l'œil les rectifierait par la connaissance du principe. Il en résulte que les description* répandues par les soins de Nicéphore ou sous le nom d€ feentulus sont beaucoup plus heureuses pour nous représenter le Sauveur, que les monuments figurés contemporains.

Nous arfivons au xiv* siècle ; à cette époque, commence à se fair%jour cequi deviendra le mouvement moderne. Dans la peinture, les aspirations nouvelles ont en Giotto, non pas leur auteur, mais leur propagateur le plus illustre. Les tendances qui se manifestent vers l'imitation naturelle, vers l'expression des sentiments affectueux, devaient influer sur les figures du. Sauveur; Giotto'en assouplit les lignes trop raides, en adoucit les expressions trop sévères, et il constitue ainsi un type d'une nuance particulière. Nous ne disons pas, avec M. Raoul Rochette^ que, dans les œuvres du rénovateur de la peinture, le type du Christ se révèle tout entier tel qu'il a prévalu dans l'art; il est plus juste de dire qu'il s'y réveille, et ne s'y réveille qu'eu partie, souvent même avec un reste de rudesse plein dMncertitude. II n'y est pas, en effet, toujours aqssi bien réussi que dans l'exemple que nous en donnons (pi. xiii, ^j.

On comparera cette figure avec celle du sarcophage du ix^ siècle, au musée de Latran (pi. i), avec celle de la médaille hébraïque et du busteen terre cuite publié par M. Perret (pi. xii, fig. 3,4, époques indéterminées), et avec la tête du Christ, dans le groupe en ivoire du Couronnement de la Vietge, au Louvre (fig. 5. xm" siècle) ; et Ton verra, par ces divers profils, que l'enchainement traditionnel n'a jamais été rompu, nonobstant ce qu'on y remarque de ditférences. La même observation résulte de la comparaison des figures vues de face ou de trois quarts, que nous avons également rapprochées.

Sous les mêmes influences que Giotto, non-seulement chez ses élèves, mais parmi ses contemporains, le type du Christ est conçu d'une manière plus ou moins analogue : Simon Memmi est peut-être, de tous les peintres italiens du xiv* siècle, celui qui a su le mieux en adoucir les contours,

1. Raoul Rochetle, Typet imitatift dan» fart chrétien, p. 30.

f. Ce Bapfême de Notre-Seigneur fail partie des petits tableaux représentant sa VU qui, destinés |>riinitivem>nt à orner l\iriitoire de la sacristie» à Saota-Croce, se voient maintenant dans la galerie d'* iWcadémîe, à Fion^nce. On y remarquera la forme d^entotiDoir donnée i l'auréole où apparatl Dieu le Père. Nous reviendrons, dans la suite, sur diverses autres particularités rf'mrirqiiablps , offe'te? ' ar ce petit tableau.

PL XllI

e HA yg. fA n

■ ' L£ ffA T

BAPTEMK DK NOTRE- SKI G N h: U K

/««^ mrfLtrr ft/*i »< iA ro<-^^/tj.t ' ■**

Page 1