‹ Guide de l'art chrétien (volume 2)Chapitre 131 sur 216 · MEILLEURE CONSTITUTION DE TYPE AU XV^ SIÈCLE · texte numérisé non relu

MEILLEURE CONSTITUTION DE TYPE AU XV^ SIÈCLE

C'est au xve siècle, lorsque la manière giottesque achevait de disparaître, sous l'influence d'une étude de la nature plus continue, que le type du Sauveur refttre dans les termes que nous a\ons considérés comme (;ons-

tituant son plus grand état de pureté. Il s'y renferme, non -seulement en Italie, mais aussi en Allemagne et dans les Flandres, avec une consistance qu'il n'avait jamais eue, dans l'art, au même degré.

Alors onétaiteAcore sous l'impression qui avait porté sainte Brigitte à médiler sur les traits du Sauveur, qui avait porté Nicéphore à publier ses descriptions; alors se répandait la fausse lettre de Lentulus; c'est alors que fut probablement frappée la médaille à caractères hébraïques, et qu'il faut sans doute placer l'exécution de l'admirable figure de terre cuite, publiée par M. Perret (pi. xii,fig. 4). Serait-ce le mouvementesthétique de l'art qui aurait déterminé cet appel aux traditions? serait-il la première cause des pieuses, fraudes auxquelles il aurait fourni des idées et des moyens d'exécution, avant d'en favoriser l'expansion par un accueil empressé? serait-ce au contraire à des découvertes réelles dans leur principe, qu'elles soienlou non présentées sousdes formes falsifiées, que serait dû l'avantage d'avoirsa représenter le Fils de Dieu avec plus de vérité, ou du moins d'une manière plus satisfaisante?

Ce ne sont pas là des alternatives qui doivent s'exclure: dans une autre situation de l'art, avec une autre disposition des esprits, les fraudes eussent été doublement impossibles. On veut savoirquels étaient, au vrai, les traits adorables sous lesquels le Fils de Dieu s'est montré sur la terre : tout vient à point pour satisfaire des désirs qui ne s'étaient point encore produits, ni aussi vivement, ni avec autant de généralité; les descriptions aux sources merveilleuses surgissent, les vrais portraits se décou? rent. En dehors de la vogue dont ils sont l'objet, mais par une cause commune, la preuve que les artistes obiUssent à une impulsion qui leur est propre, c'est l'indécision avec laquelle on les voit poursuivre le but, quand on croirait qu'ils l'ont trouvé ; ils cherchent un idéal pour la lêle du Christ, mais dans les limites des données traditionnelles. Voyez le Beato Angelico, il a des figures de Christ (voir pi. xii, fîg. 7) étonnantes de ressemblance .. — Avec quoi? Est-ce avec les peintures primitives des cimetières de Domilille ou des Saints-Marcellin-et-Pierre *, que nous avons considérées comme offrant, dans l'antiquité chrétienne, les types les moins altérés du Sauveur? — Les siennes leur ressemblent, mais comme s'il les avait corrigées, et comme si elles offraient quelque chose de plus pur encore; mais elles ressemblent surtout à d'autres figures écluses simultanément en d'autres parties de l'Europe, sous le pinceau de Memling, sous celui du plus ancien des Holbein ^; en dehors de toute filiation

1. Le Clirist de Masacciu (pi. xii, fîg. 6}, tiré des fresques du Carminé, à Florence, s*eii approche beaucoup plus. ,

2. Forsier, Monum. de ta Peinture en Allemagne, T. 1, p. 10, pî. m ; p. 50.

TVPK DU CHRI.>T DANS^LART 261

apparente d'école commune, elles ressemblent à l'idée que nous nous taisous du Sauveur , elles ressemblent à tout ce qui nous revient des saintes Faces (voir T. I, pi. xvi, et ci-après, pi. xxn).

Que l'attention des pieux artistes en question se soit portée sur des reliques dont l'authenticité n'avait alors pour adversaires que des incrédules rares et isolés, il est permis de le supposer; la présence de la sainte Face de Véronique, portant la date de 1447, que le duc de Bavière Henri le Riche fit placer dans une peinture sur verre à Innkofen ^, vient d'autant mieux à l'appui de cette pensée, que son type est d'une beauté et d'une pureté remarquables, si on en juge par la gravure deM. Forster, et singulièrement en rapport avec le résultat que Ton obtient, en rendant, pour ainsi dire, la vie et la santé à la relique du Vatican. Une observation plus générale cependant domine h matière: on retrouve de ces sortes de représentations de la sainteFaceà toutes les époqueset dans toutes les parlies de la chrétienté, depuis le xii*^ et le xm*' siècle ; exécutées ordinairement à lasuite d'un pèlerinage, elles se maintiennent, en moyenne, dans de meilleures conditions de types que les produits de l'art, étrangers à ces circonstances ^, mais non pas au point de s'affranchir de la manière dominante dans l'école où elles ont été exécutées : on les durcit, on les raccourcit, on étaleet Ton resserre leur chevelure; on élargit ou l'onallonge la coupe de leur visage, selon que Ton attache à ces dispositions des idées de vigueur, de majesté ou de beauté, ou suivant l'imperfection ou le raffinement des procédés.

Une plus grande perfection relative, si elle est constatée dans le vitrail d'Innkofen, tient à la situation de l'art au xv^ siècle.

En tout temps, une observation attentive démontre que le typëduChrist se formule selon la mesure et l'état combinés de ces trois influences : les données traditionnelles, la direction esthétique les procédés d'atelier. Au x\^ siècle, l'horizon des traditions s'étend, le goul s*éprend de la beauté des formes, au moment où, plus maîtresse d'elle-même, la main de l'artiste s'est rendue capable de le satisfaire par la finesse de sa touche et une habitude suffisante des combinaisons graphiques. Le naturalisme s'introduit dans l'art, mais il est naïf encore et il n'exclut pas la prédominance toujours subsistante du sentiment chrétien : partout où il se rencontre dans les mômes conditions, vous le verrez provoquer un même genre de

1. Forster, Monumeniê de la Peinture en Allemagne, T. 1, p. lOi.

2. On en Toyait un exemple remarquable dans un groupe de figures en relief, faisant partie de la collection de David Wels en Angleterre, et publié dans Enq/clopedia of anliquities, par le R. Th. Fosbroke, in-i». London, 1825, Tom. II, planche de la page 688. La tonsure d*un Saini Pierre, placée au sommet antérieur de la tête, est Tindice d'une époque plus ancienne que le liv« siècle.

:262 (iuiDK UI-: l'art chrétien.

travail sur la figure du Christ; partout radoucissement du contour, la régularité, la pureté noble, distinguéedes traits, Tassouplissemenlde la barbe et des cheveux, laboniie grâce du maintien, la suavitédu regard, l'harmonie pondérée de toutes les parties, quand on cherche à constituer son type sur le fond connu de la tradition, mènent à peu près au même résultat. Quel est le peintre cependant qui, ayant consciencedeson but, puisse être pleinement satisfftit de son œuvre? Le Beato Angelico Test moins qu'aucun autre : c'est lui surtout qui cherche encore, quand on croirait qu'il a trouvé. Cette li^'urt de Christ si noblement douce, si suave, qui vous charme, il ne la troufe pas assez divine; tantôt il la rajeunit pour l'immatérialiser, tantôt il la vieillit pour lui donner plus d'énergie, et Ion voit que son âme aspire à une sublimité insaisissable.

EXAGERATION EN FOBCE.

Le progrès réglé et contenu de l'imitation naturelle servait à porter l'art chrétien vers un genre de perfection spécial ; il pouvait également maintenir à son service toutce qu'il allait acquérir d'aisance et de force. Mais le naturalisme s'engoue du moyen au détriment du but; et non plus pour mieux faire adorer le Fils de Dieu, mais dans un intérêt de relief et do modelé, sous l'impression trop alourdie du modèle vivant, les traitsdu Sauveur se durcissent bieiitôt, se grossissent, se vieillissent, sous la main des amants trop passionnés de l'imitation naturelle. A Florence, le type d'André del Castagno (pi. xii,fig.8)*,par exemple, semble avoir été formé sous cette influence, combinée avec ce qu'il y eut toujours de plus sec dans la manière des peintres flamands, dont lui venait l'usage de la peintureà l'huile. Le type d'Albert Durer, formé un peu plus tard dans une autre école, à peu près sous l'empire des mêmes impulsions, a plus d'élévation; on y sent la main d'un artiste de nature supérieure, quoiqu'il soit bien déchu de dignité si on le compare aux ligures observées précédemment en Flandre et en Allemagne.

Suivez cependant encore, à Florence, le mouvement de l'art : les tendances naturalistes y marchent de front avec des aspirations élevées, des affections pieuses qui ne sont pas exclusivement Tapanage d'une école mystique, constituée à part, comme donneraient lieu de le croire des

1. Cette tôle provient d'un dessin original du maître, représentant une DesitiUf de CroU-

TYI'E DU CHRIST UANS LAIIT. 263

classifications Utiles, mais qu'il Défaut pas prendre (l*u ne manière trop absolue. Entre ces écoles que Ton classe sous les noms de naturalistes, de mystiques, il y a pénétration réciproque , et cela tout spécialement quant au typedeNotre-Seigneur :là même où il semble déchoir par le côtémoral et divin, sous la trop vive préoccupation d'un relief tout physique et tout humain, vous verrez qu'il se relève, s'adoucit, se détend, tout en conservant une certaine vigueur de touche et de modelé; encore âpre et anguleux, par exemple, dans André Yerrochio, le maître de Léonard de Vinci, il vient aboutira la ligure si accomplie de sou illustre élève dans la Cène de Milan. Noble sérénité, alliée à la profondeur de l'émotion, quant à la physionomie;* largeur de style et suavité de couleurs, quant aux formes : lout semble s'y trouver. Est-ce à dire que ce chef-d'œuvre lui-même pourrait tenir contre une analyse où on le mettrait minutieusement en regard de tout ce que Ton peut savoir ou imaginer des traits du Fils de Dieu ? Non ; dans ce genre de travail, la pensée peut toujours aller plus loin que la main humainement la plus habile, et la réalité à la fois humaine et divine la dépassera elle-même encore davantage.

Vous n'en demanderez pas tant à l'artiste : qu'il soulève votre âme, qu'il la soulève dans la voie du vrai ; elle a des ailed, il ne lui faut qu'un appui pour s'élever de terre ; si , dans cet appui surtout qui lui est donné, elle sent un soufQe vivant, qui vibre à l'unisson avec elle, vos deux âmes monteront ensemble par delà toute combinaison de lignes et decouleurs, jusqu'à ce terme supérieur où se rencontre tout ce que le peintre a voulu dire, tout ce que vous pourriez lui demander. En vérité, il n'a pas été en son pouvoir de le mettre dans son œuvre matérielle. Pour vous , cependant, l'œuvre matérielle se lie si intimement avec les impressions qu'elle vous fait éprouver, qu'elle en acquiert la valeur, en se confondant avec elle, de même que l'âme et le corps ne font qu'un, dans la personne que vous aimez. Il en résulte que le peintre vous satisfait, là où il n'était pas satisfait de lui-même.

Le Pérugiti ne chercha pas autant à élargir le type du Sauveur. Il s'efforçait de le rendre ravissant par une bénigne placidité, plutôtquede saisir lésâmes en lui imprimant un cachet de grandeur; ce type se ressentit, au contraire, dece qu'il y a de pai ticulièrementsec et de serré dans son style, de sortequ'onne peut pas dire qu'il lui soit venu, — du moins directement et tout entier, — comme un héritage du Beato Ângelico, lui si flexible et si moelleux. Cependant, le Pérugiii étant flottant lui-même et indécis dans la manière de concevoir ce type .^^acré, — à tel point, nous l'avons constaté, qu'il lui adonné successivoment trois formes distinctes, — le Pérugin se trouve approcher quelquefois de très-près des errements ^ivispar le pieux dominicain; la tête du Christ dans la Trai^fiQuratimi

261 GlIDE DE L^ABT CHRÉTIEN.

de la salle du Chance, à Pérouse, rentre sensiblement dans ces termes', et de même la tête que nous publions d'après le dessin original d'un Baptême de Notre-Seigneur (pi. xii, fig. 9).

Dans l'admirable figure A^X^i Dispute du Saint-Sacrement {p\. xii, fig. 10), on retrouve ce que nous appellerions, de la part de Raphaël, le type du Pérugin corrigé d'après le Beato Angelico, et ce type développé.

Ce type est demeuré foncièrement celui de Raphaël, mais en s'élargissant, à mesure que la manière du grand artiste s'est elle-même élargie. C'est ainsi qu'on le retrouve (t. I, pi. xv) dans sa Transfiguration : celleci étant composée, non plus dans le sentiment de ravissement suave qui ferait dire, à Pérouse : Quil est bon d*être ici I mais comme pour renverser les Apôtres sous l'éclat de la majesté divine, il était dans l'ordre que la physionomie du Sauveur y prît plus de mouvement et de force; il était aussi selon la nature des artistes , que le travail opéré chez Raphaël se manifestât non-seulement dans la physionomie, mais jusque dans les traits fondamentaux qui devraient demeurer identiques dans les situations comme avec les expressions les plus diverses. C'est donc le type même du Christ et non pas seulement son expression ^ qui, dans le tableau de la Transfiguration est trempé en énergie. Dira-t-on que cette énergie est plus divine? A nous, elle nous fait l'effet d'être plus humaine, étant moins sereine, et laissant, par sa vive accentuation, moins de place au travail de l'esprit. Il est vrai que cette impression tient principalement, dans l'original , à la lourdeur des chairs poussées au rouge , dans les peintures de la dernière manière de Raphaël, contre «on intention, mais probablement comme conséquence des procédés employés pour leur donner plus de relief. Dans la gravure, et surtout dans la gravure au simple trait, cette impression est moins sensible; il devient évident que Raphaël n'a pas entendu changer son type, mais seulement sa manière; et si nous insistons siir le changement néanmoins très-réel de type que l'on peut observer en passant, au Vatican, de la salle de la Signature à la galerie des tableaux, c'est précisément pour montrer combien ces changements se produisent par Tefiet des modifications introduites dans la manière des artistes, sans qu'il y en ait dans l'interprétation des traditions.

Raphaël lui-même arrive à matérialiser le Christ, dans le moment où il voulait le rendre plus divin, parce qu'il se reposait trop sur des procédés matériels , pour communiquer des impressions qui demandent surtout un appel aux âmes.

1. un ne peut en juger d*Bprès la planche xiv de notre T. I, où cette tête a élé mal réussie : la léte que nous publions ici Test beaucoup mieux; mais elles n*ont pas des ^ni\s parfaitement identiques.

TYPK DU CHRJST l».\NS i/aHT. 265

Jules Romain ne manifeste aucune intention de modifier les traditions reçues de son maître; entre ses mains, le type du Sauveur (pi. xii, fig. H)* n'en devient pas moins, selonla mesure de son esprit, plusmatériel et plus Vulgaire, en devenant plus court et plus anguleux.

Page 1