‹ Guide de l'art chrétien (volume 2)Chapitre 132 sur 216 · RÈGLES PRATIQUES POUR UN BON CHOIX DE TYPE · texte numérisé non relu

RÈGLES PRATIQUES POUR UN BON CHOIX DE TYPE

Michel-Ânge, qui matérialise toutes les Formes, imprime du moins, par 1 élévation de son âme et la puissance de son style, un cachet de grandeur à l'exubérance de force matérielle dont il se sert pour rendre des choses qui nous paraîtraient, il est vrai, plus grandes encore, si elles étaient au contraire spiritualisées. S'il ne rend pas aussi divin qu'on le souhaiterait le Christ de la Minerve, avec ses traits vigoureux et ramassés, avec son attitude menaçante, il Télève au-dessus de l'humain par le genre d'élévation qui lui est propre; puis, ce Christ a le mérite d'être conçu d'après les données traditionnelles.

Dans le JugetnerU dernier , Michel-Ange eut la prétention de faire mieux, en achevant de se dégager comme d'un vêtement incommode, de tout ce qui lui venait de la tradition ; il entreprit ce qu'aucun autre artiste de grand nom n'a jamais fait, de représenter Notre-Seigneur Jésus-Christ par un type de sa seule invention : il n'a pas été heureux, il ne pouvait pasTétre. Il a fallu de nos jours un singulier oubli des principes, en fait de bon sens et en fait de bon goût, pour qu'un homme pourvu de l'un et de Tautre. comme l'était Emeric David, ait convié en quelque sorte les artistes à ouvrir un concours, pour imaginer une nouvelle manière de représenter le Fils de Dieu. Quand il n'y aurait aucune chance, • en puisant aux sources traditionnelles, d'en retirer quelques traces des traits qu'il s'est véritablement appropriés, comment ne pas traiter d'outrecuidance le mépris d'un travail poursuivi, dans une direction commune, par dix-huit cents ans d'art chrétien, pour obtenir un résultat qu'on se

i. CeUe fi(^are fie Jules Romain est tirée du tableau de la Flagellation, qui se trouve dans ia sacristie de l'église Sainte-Praxède , à Rome. Nous avons placé en regard, fig. 12, une t£le de Christ d*0vprberk, pour montrer comment celui-ci est revenu, sous ce rapport, i rimitalion du Beato Angeiico, fig. 7, taudis que Jules Romain se rapproche des types adoptés par André del Ca?tngno, fig. 8, et par Wasarcio. fig. 6.

!266 UUIDIi: UK L AHT CHRETIEN.

flatterait de reudre meilleur par l'etfet isolé d'une misérable imagination 1 Une voie est ouverte : elle sera bien plus sûre pour le commun des artistes, elle soulèvera bien plus haut les génies vraiment supérieurs. Remontez à toutes les sources des heureuses inspirations. Toutes les chancês de trouver le vrai sont dans le sens où généralement les monuments convergent, et c'est, au contraire, par les points ou ils s'éloignent les uus des autres , qu'ils doivent vraisemblablement s'éloigner de la solutiou désirée.

Nous avons dû nous défendre de prendre notre goût pour principale règle de nos jugements; il ne nous appartient pas, surtout, de nous en servir pour juger en dernier ressort: mais, en pareille matière, le goût est loin d'être incompétent. Après avoir affirmé que la connaissance intégrale et certaine des véritables traits du Sauveur nous donnerait en principe et à priori la notion normale du beau dans les formes humaines, nous devons admettre la réciprocité, et dire que le goût, s'il était absolument ce qu'il doit être, c'est-à-dire le sentiment adéquat du beau, nous conduirait, sans restriction, droit au but. Dans la question dont il s'agit, il distinguerait sûrement, — entre diverses images qui, chacune, avec plus ou moins de mélange et d'altération, ont conservé quelque chose des traits de leur divin modèle, — quelle est celle qui doit être préférée, sous quels rapports elle doit 1 être, sous quels rapports aussi ses concurrentes lui seraient préférables, et doivent servir à la rectifier. Nous revenons ainsi au vrai par la voie du beau ; si nous recourons, au contraire, aux considérations historiques et aux inductions, c'est pour arriver au beau par la voie du vrai : dans toutes ces éventualités, le but est identique.

N'écouter, cependant, en morale, que sa seule conscience, en matière de beau, que son goût personnel , serait également téméraire. D'ailleurs, le goût n'est pas une faculté qui invente : il discerne, il règle, il conduit. De diverses images procédant d'un même type, il pourra tirer toutce qu'elles ont séparément de traditionnellement vrai, en saisissant ce qui s'harmonise, ce qui discorde dans leurs proportions, et en dégager une meilleure association de leurs éléments constitutifs. Nous ne lui demandons pas de retrouver ce que les unes et les autres auraient laissé échapper... Une note de moins, cependant, et tous les accords seront troublés.

Vienne l'inspiration, elle pourra ce que le goût et les inductions logiques ne pourraient pas; mais il faut se garder des inspirations illusoires, à régal des fausses prophéties.- Ne livrez pas à l'aventure les (Ions du génie, faites qu'il soit ce qu'il doit être, un bon sens supérieur, et qu'il montre sa supériorité en s'élevant sur les appuis qu'il sait prendre.

Les monuments primitifs, historiquement connus» nous ont transmis,

TYPE DV CHRIST DANS L'aRT. 267

trè$-probableme4it, quelque chose deri iraits du Sauveur, lUdia «ucuii ne Dous les doDDe avec une parfaite ressemblance; en les corrigeant, les compilant les uns par les autres, d'après certaines inductions logiques, surtout avec un vrai sentiment du beau pour guide, on pourra approcher, de plus en plus, de la réalité; l'inspiration, non contente de marcher, prenant son vol dans la voie du beau, pourra reconquérir jusqu'à des notions perdues ; elle saisira quelques-unes de ces touches délicates qui, pour la perfection d'un- visage, sont tout, et ne paraissent rien; elle le fera sans risque de s'égarer, si, en se jetant dans la haute mer de l'imagination, elle ne perd pas de vue la terre ferme et le phare des notions acquises.

Par leurs efforts combinés, la science, le goût, le génie, arriveront-ils enfin à représenter le Fils de Dieu fait homme, tel qu'il fut. tel qu'il est... arriveront-ils à rien imaginer qui le vaille? Jamais) Il y a une disproportion radicale entre les moyens et le but, et le plus grand des artistes sera le plus pénétré de son impuissance.

Il n'y a que Dieu qui puisse se comprendre. Jésus-Christ seul est capable de convenablement se peindre. Ne Taurait-il pas fait? On le dit! Nous avons sondé les traditions qui le rapportent. Observons Tétat des images sur lesquelles ces traditions reposent, ne nous laissons pas rebuter par leur défaut d'éclat : l'or enfoui ne brille pas, et le minerai qui le contient demeure d'un aspect peu séduisant , s'il n'est purgé de ses scories ; les moindres filons des traits du Sauveur ont, pour le chrétien, au seul point de vue de l'art, bien plus de prix que l'or le plus pur !

Si donc vous n'avez pas trop fléchi sous les méticuleuses préventions de la critique moderne, allez droit aux images qui, avec l'approbation de l'Église, se vénèrent en divers sanctuaires, comme formées miraculeusement au contact de la personne même de Notre-Seigneur, et, à défaut des originaux^ si vous ne pouvez ou les aborder ou les distinguer, ne négligez pas les copies qui en proviennent plus ou nioins directement : vous reconnaîtrez bientôt, tout au moins, que les traits combinés dans ces conditioner, Tont été d'après les. idées les plus élevées et les plus pures. Eessayez vous-même alors de vous former l'idée de la beauté virile la plus accomplie : concevez une figure où la rectitude et la fermeté des lignes s'associent sans mollesse, comme sans sécheresse, aux contours les mieux assouplis ; concevez une régularité, un équilibre parfait des traits : ces traits s'allongeant avec le caractère de la distinction , s'ouvrant avec celui de la bonté, dans une incomparable majesté. Le charme decette figuro n'en exclura pas la force, une force qui soit de la puissance : la puissance de l'esprit commandant la matière ; jamais aucune impression du dehors, jamais aucune émotion du dedans ne troubla la sérénité dece noble front,

268 (iirioi!: dk i/art chkétien.

jamais aucune passion ne contracta avec excès ces muscles divins; une inflexion du regard témoigne de ce qu*il veut : s'il souffre, c'est qu'il le veut; s'il commande, tout obéit au mouvement de ses yeux; s'il condamne, tout fléchit.

Que ces pensées deviennent la méditation des artistes, et nous ne verrons plus de ces Christs épais et anguleux, sous prétexte de largeur de style et de vérité anatomique ; de ces Christs tendus et compassés, s'ils prétendent à la distinction ; de ces Christs affadis, s'ils veulent être tendres; de ces Christs incultes qui veulent sembler populaires.

0 mon Sauveur, efforçons-nous de vous voir tel que vous éles^ toujours bon, toujours digne, toujours condescendant, toujours juste, toujours le maître : maître de la mort quand vous la subissez, maître de la vie <|uand vous la reprenez, toujours le maître de vous-même, et toujours notre maître. Le caractère d'un homme, voilà ce qu'il faut rendre dans son type : le type du Sauveur, que nous avons essayé de préconiser, est la plus juste expression de son caractère qu'il soit possible de concevoir. L'artiste chrétien, vraiment digne de ce nom, doit l'affectionner, le méditer, le cultiver,. comme le fondement de son art; et, tout en demeurant persuadé que nul pinceau humain ne saurait approcher de la vérité, quand il s'agit de représenter le Fils de Dieu tel qu'il fut sur la terre, tel qu'il est dans le Ciel, tel qu'il paraîtra au grand jour des manifestations, il fera, d'ailleurs, en agissant sur les yeux du corps, mais encore plus sur les yeux de Tâme, tout ce qui se peut ici-bas, pour donner l'idée de ces traits humains dans leur réalité, divins dans leur sublimité.

ETUDE .VIll.

Page 1