VÊTEMENTS, ATTRIBUTS ET EMBLÈMES DU CHRIST
Lorsque Notre Svigneur apparut, soit à Madeleine, soit aux disciples d'Emoiaûs, sous un déguisement, leur illusion vint plutôt de l'appesanlissement de leurs yeux que d'aucun aspect et d'aucun vêtement dont il se fût servi pour sq dissimuler. Cependant il est juste de rappeler les impressions qu'il fit sur eux, au moins en supprimant tout ce qui, par son éclat, les eût avertis qu'ils ne parlaient pas à un homme ordinaire. Quant aux vêtements de circonstance, qui peuvent d'ailleurs, dans celle-ci ou en d'autres, lui être attribués, nous nous en occuperons plus convenablement à propos de chacun des sujets correspondants.
Il est admis, en iconographie chrétienne, que le Christ, comme toutes les figures divines, doit toujours avoir les pieds nus : on le fait eu égard à la signification qui s'attache à cette nudité, car, en réalité, Notre-Seigneur a porté des chaussures, probablement des sandales; on ne concevrait pas autrement comment saint Jean-Baptiste aurait déclaré qu'il n'était pas (ligne d'en délier les cordons. En fait, il est difficile d'admettre qu'il eût marché toujours les pieds absolument nus, sans s'exposer à l'apparence de singularité qu'il voulait éviter.
Quant à la tête, à l'exception de quelques scènes du voyage d'Emmaûs et du Noli me tangere, sur lesquelles il est entendu que nous reviendrons, on la lui tient découverte toutes les fois qu'on le fait agir pendant le cours de sa vie mortelle, ou du temps qu'il passa sur la terre après sa résurrection.
Il ne voulut pas prendre possession publique, pendant son passage
ici-bas, des dignités qui lui appartiennent : il n'y a donc pas lieu de lui ceindre la tête des insignes qui les représentent, sinon quand on sort de la région des faits pour s'élever dans celle des idé^^s, et, alors, ces insignes rentrent dans la classe des attributs dont nous allons parler.
ATTRIBUTS DU ClfRIST.
A Jésus-Christ appartient tout pouvoir et tout honneur ; toute créature doit fléchir le genou devant lui, au ciel, sur la terre et dans les enfers ; il est le Roi des rois, le Seigneur des seigneurs, l'Empereur de l'univers, le Pontife éternel et suprême. En conséquence, les insignes de toutes les plus hautes dignités religieuses et sociales lui appartiennent en propre, et peuvent lui être donnés comme attributs. Du moment qu'un objet, sortant de son rôle vulgaire, est élevé, par la pensée et l'usage, à
274 GOIDE DB l'art 'CHRÉTIEN.
une signitication de ce genre, aussitôt le Fils de Dieu eu prend possession pour lui-même, et ce n'est plus qu'à titre de délégation qu'il permet d'en revêtir les princes des peuples et les premiers des pontifes.
Ces insignes rentrent dans trois catégories, selon qu'ils sont portés sur la tête, à la main ou sur les épaules : la couronne, le sceptre et le manteau royal leur servent de types. Effectivement, lors de sa Passion, Jésus reçut dérisoirement une couronne d'épines, un sceptre de roseau et an manteau de vieille écarlate ; et l'artiste chrétien, eji lui rendant les attributs bien réels 'd'une dignité qu'il possède par excellence, répare, à sa manière, les outrages auxquels le Sauveur du monde a bien voulu s'assujettir.
La couronne est le plus répandu et le plus universellement ctompris de tous ces insignes. Notre-Seigneur, dès lors qu'il est représenté dans la
gloire, en possession, par conséquent, de la royauté, semblerait devoir être toujours couronné ; mais l'essentiel, dans cette circonstance, c'est de maintenir le trait commun à toutes les représentations du Sauveur : le nimbe crucifère, c'est-à-dire la couronne de la sainteté, et de la sainteté divine. Cette couronne supplée à toutes les autres, elle ne les exclut pas cependant ; et ceux-là ont encore agi selon les saines données iconographiques, qui ont ceint du bandeau royal le Christ, souverain Roii souverain Juge.
Il est arrivé plus souvent, au xu« et au xin^' siècles, mais peu hors de ces limites de date, que Notre-Seigneur ait été royalement couronné sur la croix. On était bien fondé à l'honorer ainsi, quand on représentait le crucifiement avec une idée de victoire, et la croix comme un trône, sur lequel Notre-Seigneur a commencé de régner. La couronne usitée alors est la couronne royale , comme exprimant une idée absolue de souveraineté; mais si, avec une certaine redondance, on considérait la couronne impériale comme exprimant la pensée d'une domination supérieure, ce serait cette couronne que le Christ devrait porter.
Sur la croix principalement, la pensée de substituer à la couronne dérisoire dont d'impitoyables bourreaux avaient fait un instrument de cruelles tortures, Tiusigne d'une royauté très-réelle, paraît avoir dirigé les mains chrétiennes des artistes du moyen âge; il est plus évident encore que des mains non moins bien inspirées, au iv® ou v^' siècle, se sont proposé une substitution analogue, sur le sarcophage du musée de Latran (pi. iv), où un soldat de Pilate, lui-même transformé, suspend sur la tête du Christ une couronne de fleurs et de feuillages, dans une pensée manifeste de victoire.
Lacouronne.sur la tête de Notre-Seigneur, prend encore d'autres formes;
VÊTEMENTS, ATTRIBirrS ET EMBLèveS DU CHRIST. 215
mais depuis le moyen âge, c'est toujours avec une idée de supériorité ou de souveraineté.
Jésus-Christ a non moins le droit de porter la tiare du pontife que la couronne du roi , quoique cet insigne appartienne plus particulièrement à Dieu le Père^ quand on veut insister sur la distinction des Personnes, parla raison qu'il s'applique & la plénitude de juridiction, et non à l'office du sacrificateur. L'application qu'on peut faire au Fils de Dieu, de tous les ornements sacerdotaux, ne souffred'ailleurs aucune restriction; cependant pour éviter la confusion, ils ne lui ont pas été tous également appliqués. La longue robe sans manches des crucifix primitifs a été prise pour le colobium ,qui devint particulier aux diacres, et il est probable que ce n'est pas sans quelque réminiscence d'un caractère sacré que ce vêtement a été choisi dans cette circonstance. Nous publierons une miniature des Emblemata Biblica^ où Jésus-Christ crucifié porte franchement la chasuble. Dans divers monuments du moyen âge, il parait bien qu'on a voulu, en le représentant dans la gloire, le revêtir de la chape ecclésiastique ; mais cette intention n'est pas toujours très-évidente^ cet ornement sacerdotal et le manteau royal, vu les formes qu'on leur attribue, pouvant facilement se confondre. Le manteau jeté sur les épaules de Notre- Seigneur et laissant voir sa poitrine nue peut revenir à l'une ou à l'autre de ces catégories ; celui qui enveloppe tout à la fois les trois Personnes divines, ou seulement le Père et le Fils, serait plutôt une chape. On voit aussi sur les épaules de Notre-Seigneur, le pallium, l'étole ; on se rappelle que l'étole le distingue dans la miniature de la Cité de Dieu^ où le Père, à son tour, se distingue par le globe qu'il porte à la main (ci-dessus, p. 193).
Dans d'autres circonstances, on mettra très-convenablement ce globe aussi entre les mains du Sauveur ; mais nous avons considéré comme admis par la pratique de l'iconographie, qu'il est surtout propre au Père. Comme il s'agit d'un mode de langage réglé lui-même par l'usage, il arrive que le sceptre, dont la signification difiière peu de celle du globe, est au contraire plus souvent approprié au Fils. Il n'est pas sans exemple même qu'on le lui ait fait porter jusque sur la croix.
La croix elle-même, tenue à la main , semble devoir être, parmi les Personnes divines, tellement propre au Fils, qu'on ne s'explique pas tout d'abord comment au contraire la miniature de la bibliothèque de Chartres, publiée par M. Didron S l'attribue à Dieu le Père; mais cette miniature se rapporte au premier verset du psaume Dixit Dominus ; elle représente Dieu le Père, invitant son divin Fils à s'asseoir à sa droite : cette croix, c'est donc le signe de la puissance divine, virgam virtutis ^wap, que