PERSONNAGES FIGURATIFS
On peut encore représenter le Christ au moyen d'hommes historiques qui, dans les saintes Écritures, sont donnés comme étant sa figure, tels qu'Isaac, Daniel, Samson, David; ou de personnages fictifs, auxquels il s'est lui-même comparé, comme le bon pasteur, ou même de personnages mythologiques qui ont été seulement considérés, par les chrétiens, comme pouvant utilement lui servir de termes de comparaison, et tels sont Ulysse, Orphée.
Nous distinguons ces personnages figuratifs, selon les conditions où ils sont représentés: de manière à s'identifier plus ou moins avec le Christ figuré, et & perdre ainsi tout ou partie de leur personnalité propre, on seulement à titre d'allusion, comme exprimant des pensées et des faits qui leur demeurent personnels, mais qui, pris dans toute l'étendue de leur signification, ne peuvent s'entendre que du Dieu Sauveur. Prennentils dans la composition une importance qui semblerait devoir lui être réservée à lui seul : c'est qu'on a voulu vous inviter à l'envisager lui-même sous leur figure. Ne s'élèvent-ils pas au-dessus d'un rôle de rang secondaire : c'est qu'ils doivent seulement faire rejaillir sur lui les pensées qu'ils expriment. Nous ne nous souvenons pas d'avoir vu Isaac, Samson, David, représenter le Sauveur hors de ces termes indirects. Daniel, au contraire, se montre dans des situations telles, que, si on ne peut pas dire de lui^absolument qu'il y personnifie le Sauveur, il le figure d'une manière qui approche bien d'une personnification : par exemple, au centre du tableau, dans les peintures des Catacombes, sur la face des sarcophages (ci-dessus, pi. viii), dépouillé, les bras étendus, au milieu de ces animaux féroces destinés à le dévorer, mais qui le contemplent avec respect. On verrait déjà, dans cette association des pensées de supplice et de triomphe, ou plutôt de triomphe dans le supplice, une frappante image du divin Supplicié, que les susceptibilités du temps ne permettaient pas de représenter sous ses propres traits, dans des conditions analogues, mais vers lequel convergeaient, comme vers un objet unique, toutes les
Vinea, pastor, ofU, pas, radiz, ▼itig, oliva.
Fons, pcriea, agtius, TÎtalua, Jeo, propiator,
Verhum, homo; rele, lapis, domui, omnis Cbriatua Jesua.
iBibl. vet. patr., T. IH, carmen xn, p. 406.)
VÊTEMENTS, ATTBIBUTS ET EMBLÈMBS DU CHRIST. 289
penséeâdes chrétiens. Si Daniel ne disparaît tout à fait, il n'estplusqu'un voile léger qui indique le FiUde Dieu plus qu'il ne le cache, lorâ(4ue le prophète Habacuc, qui lui apporta du pain, se change en Tun des Apôtres, qui présente des pains à bénir^ en regard d'un autre Apôtre qui, quelquefois, présente des poissons,
La figure de Daniel se propagea dans ce sens jusqu'au moyen âge. H. le général de Longuemar, ancien président de la Société des Antiquaires de*rOuest, à Poitiers, nous a dit en avoir recueilli plusieurs exemples, et cela, à propos d'un chapiteau romain placé sur la façade de l'église de Saint-Porchaire, à Poitiers, où nous étions d'accOrd pour le reconnaître, dans une auréole près de laquelle sont posés deux lions.
On se méprendrait si l'on croyait, comme M. Raoul Rochette a paru le faire dans son Tableau des Catacombes^ que Les sujets empruntés à la mythologie païenne, et employés comme allégorie par les premiers chrétiens, soient proportionnellement nombreux d^ns leurs monuments; mais il faut convenir que la place prépondérante, accordée à la figure d'Orphée dans quelques-unes des chambres des Catacombes, était de nature à frapper l'attention* de manière à faire c(»mpter ce sujet parmi ceux que Ton y voit tenir le premier rang.
D'après la règle que nous avons établie, nous nous sentons en conséquence immédiatement conviés à soulever ce nouveau voile. Au lieu d'un personnage fabuleux, nous ne voyons plus, sous cet emblèmei, que le véritable auteur de la paix, le dompteur céleste qui, par l'harmonie de ses accords, a ramené à lui les cœurs les plus rebelles, et assujetti à la vertu les mauvais instincts de notre nature.
La situation précaire de l'art chrétien, à ses débuts, lui faisait une loi d'aimer les voiles : aussi, pour représenter son divin héros» s'empara-t il surtout avec bonheur d'une louchante iipage sous laquelle il est représenté par une parabole de l'Evangile. Ce n'est pas seulement dans les monuments de l'art que l'on voit la place^que tenait l'image du bon Pasteur dans la pensée de^ premiers fidèles : sainte Perpétue^ dans la vision qui lui annonçait son martyre, est accueillie au séjour des bienheureux par ce Pasteur divin^ qui la nourrit d'un délicieux laitage. Tcrtullien nous apprend que, de son temps, on ornait les calices de la figure du Bon Pasteur. Ordinairemeni dans tous les anciens monumenii^, peintures des Catacombes, fonds de verre dorés, sarcophages, qui répètent à l'envi celte figure, il est représenté rapportant sur son épaule la brebis égarée. Sur ce tondement, que les monuments païens otTrent quelques compositions analogues, on a voulu prétendre que [va chrétiens leur en avaient emprunté l'idée. Tout au plus pourrait-on dire que la loi qu'ils s'étaient faite de représenter les vérités chrétiennes s»ous des figures emblénia-
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tiques, dont eux seuls comprenaient toute la signi6cation, était fiaivorisé« par cette rencontre, d'où il résultait qu'un profane pouvait passer devant rimage de leur Dieu, sans y voir rien de plus qu'en observant, dans le sépulcre des Nasons, par exemple, un satyre emportant une chèvre. Mais fl faut voir les choses bien légèrement, si on ne les voit avec une sournoise malveillance de sectaire, pour ne pas apercevoir que, dans Tesprit du chrétien, l'impression de la parabole évangéliqueabso^ bait tout.
Le céleste Pasteur, dans les monuments primitifs, n'est pas seulemmit représenté dans l'accomplissement de cet acte suprême de miséricorde et de réconciliation ; il est aimé de ses brebis, et ses brebis l'aiment, elles connaissent sa voix, elles viennent lorsqu'il les appelle, et il veille sur elles^tandis qu'elles paissent dans les gras pâturages où il les a conduites: de là, autant de scènes pastorales, où il caresse ses brebis et où il en est caressé, où il les charme par les doux accords de sa flûte champêtre, et rappelle alors ces autres tableaux, où, dans le rôle d'Orphée, il amène à lui les bétes sauvages pour en faire des brebis. Mais, hâas f il en 6$t d'autres qui, devenus brebis, s'écartent et s'éloignent, il en est qui ne reviendront pas!
Dans totis ces tableaux, le Christ occupe la pensée tout entière : on ne peut pas dire absolument, néanmoins, qu'il apparaisse. lui-même dans la représentation. Le Bon Pasteur de l'art chrétien primitif le figure et ne le représente pas, au point de prendre ses traits et ses attributs, si ce n'est toutefois qu'il occupe lui-môme souvent une position d'honoeur, telle que l'enveloppe est bien près de s'ouvrir pour laisser voir celui qu'elle contient. Parmi les peintures des Catacombes, publiées par H Perret, il en est même une tirée du cimetière de Sainte-Agnès^, où Ton serait tenté de croire à l'intention de rappeler, dans les traits du pasteur, le visage traditionnel du Fils de Dieu; mais cette intention n'est point évi* dente, et il faut descendre jusqu'aux temps modernes, bien près de notre époque, pour trouver Jésus lui-même tel que nous sommes accoutumés à reconnaître ses traits, remplissant l'ofiice de la plus tendre charité à l'égard de la brebis perdue. Alors on ne voit plus seulement un pasteur qui rappelle Jésus, mais Jésus transformé en pasteur ; et tel ils nous le feraient voir avec le sceptre de la toute-puissance, tel, dans leurs suaves compositions, Overbeck ou Veit nous le montrent, la houlette à la main: ici, selon les données communes, chargé de sa chère brebis, là s'abaissant jusqu'à la tirer, de ses mains, du milieu déchirant des épines où elle s'était misérablement engagée. Nourris de semblables images, nous ne perdrons rien en respect et nous gagnerons en amour.