NOTRE-SEIGNEUR DANS LES DIVERSES PHASES DE SA VIE
Jésus, s'étant assujetti à toutes les phases de la vie humaine, est passé successivement par la naïve simplicité de l'enfance, par les labeurs de Page mûr, par les tourments d'une fin douloureuse, avant d'arriver à la gloire d'une vie immortelle : delà, quatre manières principales de le représenter, selon qu'il a été enfant, enseignant, souffrant, triomphant. Si, dans l'exposé des représentations diverses qui se rapportent à ces quatre situations, nous devions suivre la marche historique de l'Art chrétien, selon la prééminence qu'il a successivement accordée à chacune d'elles, nous serions obligé de prendre Tordre inverse de l'histoire même du Safuveur : avec les premiers chrétiens, nous le contemplerions dans son triomphe, avant de méditer sur son supplice ; dans son supplice même, nous célébrerions la victoire, avant d'y voir la douleur et d'y chercher la componction ; nous n'arriverions qu'en troisième lieu à la méditation des faits de l'Evangile, pour suivre le Fils de Dieu dans te cours de ses prédications et de ses actions bienfaisantes; et les gracieux tableaux de son aimable enfance ne trouveraient leur place qu'en arrivant aux temps où la piété chrétienne, toujours héroïque, prit un tour plus tendre et plus affectueux dans la détente d'une longue paix.
En suivant cette gradation , toutefois, il faut observer que, jusqu'à nos jours, on n'avait guère vu de ligures isolées du Sauveur, représenté dans le sentiment général de son enseignement, en dehors de toute action particulière. Dans l'antiquité chrétienne , qui aurait dit , en un sens absolu, un christ^ en parlant d'une image, aurait été compris comme voulant parler de Notre-Seigneur représenté triomphant. Est venu un temps
OU un christ a été synonyme d'un crucifix ; et ce serait encore ainsi que l'entendrait le plus grand nombre des fidèles; mais, à la surface de la société, il est tout au monde, dans lequel se trouve comprise la grande majorité des artistes :' aux yeux de ce monde, l'image qui répondrait le mieux à l'idée qu'on attache à ce 'nom de christ , serait un Christ enseignant. Il ne faut pas se le dissimuler, c'est un symptôme de la diminution dans la foi : il répond à cette pensée que le Christ est uo sage, et tourne h celle-ci, que le Christ. n'est qu'un sage, n'est qu'un homme.
Il n'y a pas le moindre doute à jeter sur la légitimité, sur l'à-propos de ces images du divin Maître des Apôtres, où il nous appelle à son école pour nous enseigner la paix, la concorde et la mansuétude. Hais le chrétien ne doit pas oublier que c'est dans cet ordre de vérités, réduit i des applications toutes terrestres , qu'il s'était constitué une sorte de pseudO'Christianisme. Et faute de pouvoir faire plier l'Eglise à ses visées d'en-bas, à ses aspirations décevantes, ne voyons-nous pas qu'on vient à la poursuivre, elle et sa céleste doctrine, de la haine la moins dissimulée ?
Jésus-Christ, considéré comme le Docteur des docteurs, comme le législateur souverain, comme le principe de toute vérité surnaturelle, mérita qu'on le fasse connaître, à l'exemple des artistes ^e l'antiquité chrétienne, comme une nuance du Christ triomphant, afin que sa doctrine apparaisse dans son éclat, avec toute son étendue, toute son élévation. S'il plaît au fidèle de voir apparaître Jésus sous le doux aspect, avec l'aimable simplicité de ses entretiens familiers au milieu de ses Apôtres, dans ses prédications populaires, il importe, pour ne pas aller à la dérive du sentiment chrétien, que cette image, si elle n'inspire Tadoration.soit une communication d'amour.
La galerie nationale de Londres possède un tableau de BernardinoLuini, qui a eu l'honneur, comme beaucoup d'autres œuvres du même peintre, de passer longtemps pour être de Léonard de Vinci. Dans ce tableau, Notre- Seigneur enseigne, mais sans qu'on puisse dire que ce soit dans telle ou telle circonstance de sa vie enseignante. Avec la barbe naissante d'un jeune homme de vingt ans, il s'y montre trop au-dessus de l'âge de douze ans qu'il avait lorsqu'il discuta dans le temple avec les docteurs, trop au-dessous de l'âge de trente ans qu'il attendit pour commencer ses prédications publiques. Cependant le peintre a eu probablement quelque peu en vue le premier de ces événements, non pour le rendre, mais pour en prendre occasion d'exprimer une idée plus générale et de montrer la plénitudje de la sagesse résidant en Jésus avant même la
maturité de l'âge. Jésus explique doucement, patiemment, sa doctrine loute divine; il ne presse pas, il ne conteste pas. Quatre docteurs juifs sont derrière lui : il ne s'adresse pas à eux, il s'adresse à vous, qui lé regardez. Ces docteurs, cependant, l'ont entendu, et ils sont bien dans les sentiments qui leur conviendraient au moment où le Sauveur, encore enfant, les avait confondus par la sagesse de ses réponses: soucieux, sous le poids de leur science en défaut; soucieux, sous le poids de la lumière inattendue qui leur fait un devoir de changer de voie.
Une figure isolée doit avoir plus de caractère qu'on n'en exigerait d'une figure mise en action, car, dans le dernier cas, le fait représenté parle de lui-même. A Tégoîsmedes âmes qui ne vont au Christ que pour lui de-mander des aliments tout humains, il est nécessaire d'opposer un grand besoin d'amour divin : à ce besoin répondent l'image du Sacré-Cœur et généralement toutes ces images conçues dans un sentiment de grande affection et de tendresse, qui se sont répandues dans ces derniers temps, comme pour eu compenser les défaillances. Aux quatre catégories des images de Notre-Seigneur, il semblerait donc que l'on devrait en ajouter une cinquième^ que nous appellerions de Jésus aimant,
II ne s'agit plus seulement, dans cet ordre d'idées, de représenter le Sauveur tel qu'il a pu apparaître dans les diverses circonstances de sa vie mortelle, ou tel qu'on peut l'imaginer dans les conditions de son règne éternel, mais selon la variété innombrable de ses communications avec les âmes. Dans cette manière d'envisager le Sauveur, il y a cependant beaucoup de rapports communs avec les dispositions que provoquent les grâces de sa sainte Enfance, à tel point que c'est souvent sous figure d'enfant qu'il s'est manifesté à ses Saints, en communiquant avec eux, 'soit par le moyen d'une vision effective, soit par l'efiet de leur imagination, de sorte que, dans l'un et l'autre cas, l'art appelé à donner un corps à ces pieux souvenirs devrait le montrer sous cette douce figure d'enfant.
Prenez aussi Jésu^dans les autres périodes de sa carrière sacrée, vous y trouverez partout l'amour : l'amour par lequel il cherche, dans ses prédications, à éclairer les esprits, à gagner les cœurs; l'amour qui le fait souffrir et mourir pour nous; l'amourqui le fait nous sourire du haut de ses granoeurs, et nous inviter à monter jusqu'à lui. Puis vous verrez que ce divin Sauveur, dans les communications dont nous venons de parler, s'est manifesté, suivant les circonstances , avec les caractères appartenant à chacun de ces différents cycles.
Ces considérations nous déterminent à ramener à quatre divisions les différents points de vue sous lesquels on peut principalement représenter Jésus : les distinctions résultant de son état d'enfance et du temps de sa
Passion, demeurant par elles-mêmes toujours parfaitement délimitées, nous l'envisagerons selon qu'il descend jusqu'à nous, comme pendant sa vie mortelle, ou qu'il nous convie plutôt à nous élever jusqu'à lui, comme
dans sa vie glorieuse. Nous nous sommes occupés de l'Enfant Jésas: maintenant le doux Jésus, Jésus souffrant, Jésus vainqueur, vout être les objets de cette partie de nos études. Nous y joindrons une étude spécialement consacrée à la Croix : la Croix a trop d'importance dans riconographie chrétienne pour ne pas mériter cette distinction; elle tient de trop près à Jésus souffrant pour que nous puissions l'en séparer.