JESUS DANS SES RAPPORTS AVEC LES AMES, D APRES LE BEATO ANGELICO
Quand le Fils de Dieu, après avoir vécu parmi nous sur la terre, fut remonté où il était auparavant., il n'entendit pas pour cela délaisser les âmes fidèles qui voudraient entrer en communication avec lui ; il voulut, au contraire, que l'on pût toujours dire: Dominusprope est. A cet effet, il a spécialement institué le divin Sacrement de nos autels , où chaque jour nous pouvons le recevoir, où à chaque moment nous pouvons le visiter- C'est le moyen le plus complet, le plus normal, le plus efficace, le plus fondamental, de nous unir à lui tandis que nous sommes en ce monde: mais ce n'est pas le seul, puisque Tessence de la prière,c'est d'être l'union avec Dieu. Dans la prière, non-seulement Notre-Seigneur écoute, mais souvent il parle, il s'entretient avec ses amis, et toute une série de merveilleux rapports s'établit entre eux. Ces rapports peuvent jusqu'à uu certain point être représentés extérieurement, et ces représentations peuvent être considérées comme formant une branche de l'art chrétien à laquelle il semblerait que le nom de mys/Z^u^ dût exclusivement être réserve. Appliquant ce nom aux écoles arlistiques où s'est développée l'expression des sentiments affectueux, non-seulement dans les rapports privés que nous pouvons avoir avec le Sauveur, mais encore dans la représentation des mystères les plus solennels et les plus généraux de notre sainte religion, nous en avons étendu le sens. En y regardant de près, on verra néanmoins qu'il y a une étroite corrélation entre ces manières de voir et de sentir, souvent tout intérieures, que provoque dans lésâmes le seul souvenir de la Naissance , par exemple, de Notre- Seigneur, de sa Passion ou de sa Résurrection , et les compositions imaginées pour rendre le mystère, tandis que l'artiste s'est beaucoup moins occupé soit des circonstances réalisées dans l'accomplissement du fait, soit des enseignements principaux qu'il renferme. Nous
en avons la preuve dans ces saints personnages qu'on accuserait d'y figurer si fort à contre-temps, si on ne savait qu'ils n'ont là d'autre mission que de nous fournir le modèle des pures afiections qu'il s'agit principalement de nous inspirer à nous-mêmes.
Le mysticisme du xv^ siècle, tel qu'il se manifesta à sa plus haute expre5sion,dans le Beato Ângelico, est sage, simple et réglé; il n'est ni subtil ni alambiqué; la notoriété, l'importance des sujets auxquels il s'applique communément, leur répétition fréquente, l'esprit traditionnel qui domine encore les artistes, le préservent des singularités et des mièvreries auxquels ils sont exposés, lorsque chacun se croit appelé à distiller une quintessence de sentiments et à rêver pour les rendre des combinaisons nouvelles. Cet écueil contre lequel est allée se heurter Timagerie chrétienne, presque aussitôt après les premiers efforts qui Ta valent de notre temps relevée d'abord, non sans succès, des errements d'une grossière enluminure, avait déià été une cause d'affaissement au xvi^ siècle et dans les siècles suiA^ants, précisément dans ces branches inférieures, dans ces branches populaires de l'art, qui d'ailleurs ne s'étaient pas soustraites à l'empire de la pensée chrétienne.
Admettons, d'une part, qu'il entre dans la mission de l'art chrétien de se prêter à l'expression des rapports personnels tout intérieurs de Jésus avec les âmes; admettons, d'une autre part, que cette voie est semée d'écueils : vous vous y engagerez, mais avec réserve, sans y viser à une grande variété, vous définiit d'autant plus de l'imagination, quelle seule doit vous fournir vos éléments extérieurs de composition ; vous ferez en sorte plutôt d'imprimer à vos œuvres une certaine saveur intime et délicate qui porte au recueillement, qui invite à rentrer en soi-même, car c'est intérieurement que se réalisent les choses rendues par de semblables moyens. Nous inviterons donc k peu s'écarter des thèmes fournis par un petit nombre d'exemples que nous allons décrire comme modèles du genre.
Fra Angelico est, dans l'art chrétien, le plus accompli des mystiques , parce que la suavité et la simplicité sont ses qualités éminentes. Nous le prendrons pour point de départ, ayant observé dans ses œuvres deux compositions qui peuvent se rapporter à notre manière d'envisager le Sauveur en ce moment.
Parmi les peintures murales, qui, pour la plupart, forment une série historique des faits évahgéliques, dans les cellules de Saint-Marc, /à Florence, on remarque une figure de Notre-Seigneur représenté isolément, assis sur un tertre de gazon et vu de face, et l'on a considéré qu'elle se rapportait aux quarante jours qu'il passa dans le désert, pour se préparer à ses prédications, après son baptême. Que cette figure ait ou non
sa place dans ua enchaînement de faits, elle n'en remplit pas moins admirablement toutes les conditions les plus propres à nous faire pénétrer dans l'intérieur m4oDe de Jésus, et à nous mettre en commuoication personnelle avec lui, indépendamment de toutes les circonstances oii il a pu se rencontrer. Précisément parce qu'il n'y a dans ce tableau aucun autre acteur, nous nous sentons invités à nous mettre en scène avec lui. Il n'en serait pas ainsi de toute figure où on le verrait méditer dans la solitude, si la direction de son regard et l'inflexion de son attitude nous portaient à penser que son attention est fixée ailleurs que sur nous: alors nous craindrions, ce semble, de la distraire, et, au lieu de lui demander d'entrer en conversation avec nous ^ nous attendrions plutôt avec respect qu'il eût terminé ses entretiens avec son Père céleste. Mais là il est tourné vers nous ; et si, pour plus.de recueillement, ses yeui sont un peu abaissés, ils ont si peu à faire pour nous accorder un regard, que l'on peut se flatter d'obtenir facilement cette faveur : il médite, mais nous pouvons croire que c'est sur nous, et que lui parler de nous, ce n'est pas l'interrompre.
Ce Christ n'est ni souffrant, ni humilié, il n'est pas non plus dans l'éclat de la gloire, il est doux et accessible. Nous n'en connaissons pas qui, représenté dans un caractère de généralité semblable, réponde mieux au titre de cette étude.
Le pieux M. Olier avait fait faire des images pour représenter l'intérieur de Jésus et de Marie. Comment représenter l'intérieur d'une âme? On ne le représente pas, mais on invite une autre âme à se le représenter : il s'agit alors de représenter Jésus avec un tel mélange de recueillement et d'ouverture, que, porté soi-même à se recueillir, on entre par la pensée dans cette atmosphère de paix, de sérénité, de lumière, qui régnait au dedans du Sauveur. Or, nulle image ne répond mieux à l'intention du vénérable prêtre du xvu* siècle, que l'œuvre du vénérable peintre du xv^ Ce n'est pas que l'image exécutée sous l'inspiration de M. Olier soit autre qu'il ne la voulait; on y sent, au contraire, quelque chose qui vient bien de lui, mais on voit qu'il n'a pu Texécuter de sa propre main, et on regrette surtout ce qui lui manque de simplicité.
Dans la seconde des œuvres du Beato Angelico, dont nous voulons parler, Notre-Seigneur n'est plus représenté isolément, mais il est mis en scène avec deux autres personnages, et ceux-ci sont deux dominicains du couvent de Saint-Marc. Jésus est déguisé en pèlerin, et les deux religieux l'accueillent pour lui faire l'hospitalité: c'est un encouragement donné par le pieux artiste à ses frères, dans l'exercice de cette vertu : en assistant le pauvre, l'étranger, vous assistez Jésus. Quant à l'exécution.
ce qu'il y a de charmant daos ce tableau, c'est le lia sourire du Sauveur, parlequel il semble jouir du bonheur de ses bâtes, quaud ils sauront quel
J^tuien PilTin. (Freique de Pra Angelico.)
ite*l; c'est l'accueil aimant et empressé de ceux-ci, dont il semble que le cœur est brûlant dans eux-mêmes, comme l'étaient ceux des disciples d'Emmaûs, avant même d'avoir reconnu leur divin visiteur.
Baphaël, dans ses premières œuvres, a hérité en quelque mesure de la saveur du Bealo Angelico, et l'on peut dire que c'est un Doux Jêrn» qui j
est représenté dans le petit tableau du palais Tosi, à Brescia: car ce Jésus j
ne soulTre pas, il ne triomphe pas, il attire à lui ; néanmoins il participe des i
caractères du Christ souffrant ou du Christ triomphant : du premier, en |
se rattachant à la nombreuse série des Pielà, vu qu'il porte la couronne i
d'épines et qu'il montre la plaie de son côté; du second, parce qu'on peut le croire ressuscité et montrant celte plaie comme il la montra à 1
saint Thomas; si bien que, participant de toutes les catégories, il ne i
saurait être rangé exclusivement dans celle qui nous occupe. Il faut venir jusqu'à notre époque contemporaine, pour trouver des imitateurs du *
pieux artiste dominicain, qui soient pleinement rentrés dans la voie que nous venons de lui voir ouvrir.
320 r.UIDR DE l'art GHtiÉTtEN.
JÉSUS DANS SES RAPPORTS AVEC LES AMES, d'aPRÈS l'ëGOLE d'oVBRBEGK.
L'art chrétien s'est réveillé au commencement de notre siècle , en tant de lieux différents, et sous des formes si diverses, que le mérite de cet heureux mouvement^ pris dans son ensemble, ne saurait être spécialement assigné à aucun nom^ à aucun Ueu, à aucune école; mais quant à la tentative, prise en particulier, pour mettre les images qui doivent servir d'aliment à la piété chrétienne en rapport avec leur destination, nulle part, il faut en convenir, l'efiFort ne. fut plus prompt, plus efficace, plus étendu que sur les bopds du Rhin; et si, chez Overbeck, Steinle, Veit, Shadow et tant d^autres , on ne trouve pas tout ce qu'on exige aujourd'hui pour primer parmi les grands peintres, on ne saurait leur contester d'avoir fait de leur crayon un instrument qui élève l'âme, la console et la nourrit mieux qu'on ne l'avait fait par le tracé des lignes et le maniement des couleurs ^ depuis que l'Ombrie et la Toscane avaient cessé d'être des pépinières de peintres chrétiens; et après eux, ce que l'on a fait de mieux en France sous ce rapport, est principalement venu de leur impulsion, tandis que la source oii ils avaient eux-mêmes puisé leurs premières inspirations, et où ils continuaient de puiser pour les entretenir, remontait en arrière et de plusieurs siècles, et se trouvait en Italie : situation bien accusée par la fixité du séjour d'Overbeck à Rome. Alors la France, l'Italie, l'Allemagne semblaient vouloir s'aider et se soutenir les unes les autres, et l'on pouvait espérer que tous les peuples allaient de concert, par un vif renouvellement de la vie chrétienne, élever de beaucoup le niveau de la vraie civilisation. Hélas! que de déboires et de mécomptes! Tandis que l'Italie semble avoir oublié que le principe de toutes ses grandeurs était dans son union avecTËglise— au point de se faire la geôlière de son chef, au lieu d'en être la couronne — voilà la France et l'Allemagne aux prises dans une lutte horrible, celle-ci avec le rôle de bourreau, celle-là devenue la victime, l'une si barbare, l'autre si déchue, pour s'être éloignées de Dieu t Comment rappellerions-nous, en ce moment, ce que produisit de plus suave, au sein de la première, toute une pléiade de pieux artistes? comment obtenir de la seconde qu'elle s'inspire d'accents aussi purs et aussi sereins? Les orages passent ; le bien, à l'exemple du bon grain, ne meurt pas sans avoir fléchi sous les vicissitudes des mauvais jours. Quand
. oous avons entrepris ce travail, le temps semblait propice, bientôt après il rétait beaucoup moins, puis il est devenu tout & fait contraire. Nous continuons cependant de tracer notre sillon. Vienne un retour miséricordieux de la main divine : ce que nous aurons semé pourra peut-être fructifier dans la paix d'une belle fin d'été, précédant de nouveaux hivers ^. Dans la plus authentique et la plus obscure des prophéties, où saint Jean nous annonce les destinées de l'Eglise et du monde, pourSnous préparer à des luttes gigantesques, sans nous en dévoiler les secrets, — à
• côté de tant dlmages sublimes et terribles, il en est qui sont plbines de douceur et de paix. Nous en saisissons une qui, avec une suave composition qu'ellea inspirée, nous ramène à la poursuite de nos paisibles labeurs.
Ecce sto ad ottium et pulso ^ : a Voilà que je me tiens à la porte et je frappe », dit le Sauveur dans l'Apocalypse. Il se tient à la porte : vous le croyez éloigné; détrongipez-vous, il est toujours prêt à entrer: il frappe... Vous n'entendez pas? C'est que vous faites intérieurement trop de bruit , c'est que vous ne reconnaissez pas sa voix. Vous sentez qu'il vous manque cependant; il peut se faire même que par moment vous l'appeliez , mais c'est un cri de détresse qui n'est pas soutenu, et aussitôt vous recourez à de nouvelles illusions, à de nouveaux enivrements. Vous ne prêtez pas l'oreille, vous ne lui ouvrez pas; il frappe, mais à petit bruit, et pour l'entendre, il faut avoir déjà incliné son cœur vers lui. Pour lui, il est là, toujours là, à la p6rte de votre cœur, avec une patience inépuisalbe, il s'y tient et il frappe. Comment concevoir une plus douce image , et comment la mieux rendre que Veit ne l'a fait? Voyez Jésus, comme il est penché vers cette porte : il a frappé, il va frapper encore, et il écoute, et il attend ; il n'est pas sans une certaine teinte de tristesse, car on tarde bien à lui ouvrir ; mais sa paix et sa douceur n'en souffrent pas, et l'on n'attend qu'épanchement de sa part, sans l'ombre de rigueur pour celui qui enfin viendra lui ouvrir. Suavité et simplicité! nous les demandons en des compositions de ce genre ; dans celle-ci nous les trouvons pleinement.
Overbeck, toujours si suave, n'a pas mis autant de simplicité dans ses œuvres : il a trop à dire, et surtout dans sa seconde manière, on voit tropi quelquefois qu'il ne compte pas assez, nous dirions sur ses lecteurs, car de son crayon il trace de petits poèmes qu'il faut lire. Mais cette critique n'a qu'une portée relative ; et à défaut de la simplicité de ses moyens, on sent celle de son âme. Si nous nous en tenonsd'aîlleursà une