‹ Guide de l'art chrétien (volume 2)Chapitre 156 sur 216 · I. Mallh.xi · texte numérisé non relu

I. Mallh.xi

idées semblables, on tombe dans le puéril ou dans Taffecté, etnous voyons apparaître l'esprit d'industrie, avide chaque année d'activer son débit par des productions nouvelles.

Il y a dans l'iconographie chrétienne, des nouveautés légitimes, lorsqu'elles répondent à un besoin nouveau des ftmes, au tour particulier que prend dans ses évolutions l'ascétisme ; tout à l'heure nous défendrons contre les rigueurs d'un esprit archéologique trop exclusif, et contre la sécheresse de certaines doctrines trop ennemies de la vie et du mouvement dans rËglise, les images du Sacré-Cœur de Jésus et du Cœur immaculé de Marie, dont l'usage ne date pas de plus de deux siècles, et dont la grande propagation est toute récente. Mais ces productions qui arrivent à point, germent avant de mûrir; elles ont des racines quand on les aperçoit, elles croissent dans un esprit de sagesse et de sobriété. Ce n'est pas la fantaisie du jour, que le jour suivant emporte. Conçues d'après des éléments stables, le travail de l'un et de l'autre n'y apporte que peu de modifications; et, toujours ouvertes au progrès, elles apprennent à le faire consister dans l'amélioration et non dans le changement, à faire mieux chacun ce que tous veulent faire.

LE SAGRÉ-GOEUR DE JÉSUS.

La dévotion au Cœur sacré de Jésus est de tous les temps, si on la considère dans son principe et dans son essence, car le cœur, c'est le signe et le symbole de l'amour dans le langage, parce qu'il en est l'organe dans le corps humain, sous les impressions de l'ftme.

La vie animale étant une lutte perpétuelle, le cœur a pour fonction de lancer sans cesse dans tous les organes un principe de vie, pour combattre unprincipe d'affaissement et de dissolution, qui, sur eux aussi, pèse incessamment. Or, l'amour ayant pour effet de faire de deux vies une seule vie,

de beaucoup de vies, de toutes les vies une seule vie, le cosur, sous l'impression de l'amour , reçoit une impulsion plus vive, comme' pour lancer la vie non-seulement dans ses propres membres, mais aussi dans les membres de ceux que l'on aime. Si l'on craint pour leur vie, l'on voudrait leur doj^ner de la sienne plus qu'on n'en prend pour soi-même, et les pulsations du cœur s'ensuivent , quelquefois avec une vivacité inouïe. Quelquefois aqssi l'on sent le désir d'aimer, mais Ton ne sait pas bien sur qui faire porter son amour ; ou les affections se contrarient et se

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partagent : alors, faute d'une direction franche, le cœur, fortement ému, s'agite et se tourmente. Quand l'amour est réciproque, les coeurs battent à l'unisson, comme d'une pulsation simultanée qui verserait également la vie dans plusieurs existences devenues communes; en quelque sorte, ils ne font plus qu'un, cor unum et anima una : union qui se réalise dans la perfection entre les chrétiens ne formant qu'un corps avec Jésns-Christ leur divin chef.

Tout ce que l'on a jamais fait, afin de rappeler combien Jésus nous a aimés, afin de lui rendre amour pour amour, afin de nous exciter à l'aimer, revient à la dévotion adressée plus expressément en ces derniers temps à son Cœur adorable. Cette dévotion, en un mot, n'est autre, dans je fond, que la dévotion même à son divin amour, mais sous une forme pécialement propre à nous rappeler tout ce qu'il a bumainement ressenti

pour nous, et dans son âme et dans son corps.

Pour peu qu'on nous ait suivi dans les études qui précèdent, on comprendra facilement qu'une semblable direction donnée à la piété cbré^ tienne, n'ait été ni dans les tendances ni dans les besoins des écoles primitives. Au xi^ siècle, saint Pierre Damien aime à parler des richesses da Cœur de Jésus. Aux xu^' et xui^ siècles, saint Bernard, saint François, sainte Claire, s'adressent avec eifusion à ce divin Cœur; sainte Gertrude et sainte Mecthilde avaient, dès lors, des révélations à son sujet. Dans la suite, sainte Catherine de Sienne, saint Ignace, sainte Thérèse, saint François Xavier, saint François de Sales, précédèrent la bienheureuse Marguerite-Harie Alacoque, dans la voie qui lui fut plus spécialement ouverte. Hais avant elle, si le divin Cœur de Jésus a jamais été représenté en quelque image, ce n'est qu'exceptionnellement, et ce Cœur sacré n'occupe une place dans l'iconographie chrétienne qu'à partir du xvii^ siècle, à son milieu. Il en devait résulter que ces pieuses images étaient exposées à obtenir peu de faveur, au point de vue des études archéologiques, d'où est venue la principale impulsion tendant à relever l'art chrétien ; et , soit que l'on se portât vers l'antiquité primitive, soit qu'on accordât la préférence au moyen âge, pour y chercher ses modèles, il pouvait sembler que leur associer une composition aussi moderne serait de l'anachronisme. Nous n'avons jamais pensé que Ton dàt céder à de pareilles susceptibilités. Si l'on adopte l'architecture et les éléments décoratif^) de quelqu'une des grandes époques chrétiennes, il faut que ce soit avec la pensée qu'elles ont la vie et qu'elles peuvent se prêter aux légitimes évolutions que les temps et les circonstances amènent dans les disposition^ mêmes des vrais fidèles. Si la question n'est qu'une question de style, nous répondrons qu'une image du Sacré*Cœur peut elle-mêni <«e prêter à <{uelque style que ce soit.

Quand tout devient si sec et sf creux dans les combinaisons de la sagesse humaine, et que les faux semjblants de la philanthropie reposent sur tant d'illusions ; quand, en définitive, hors de Tunion avec THomnie-Dieu, toutes les velléités, en apparence les plus généreuses, aboutissent au plus stérile égoïsme, il y a dans le monde un besoin immense d'amour et de tendresse qui repose sur un objet précis et se résolve en effets pratiques, il nous faut le Cœur de Jésus pour que nous puissions l'aimer, pour qu'il nous apprenne à aimer : Lui, qui a tant aimé, et qui voudrait embrasser tous les hommes dans son amour immense.

Or, quand les symboles de pure convention sont admis dans la langue de Tart pour rendre, sous une forme visible, des idées qui n'ont pas de corps, comment ferait-on difficulté d'y admettre une figure de langage qui exprime la chose invisible, par Torgane corporel même qui, en effet, lui sert d'instrument?

Le procédé est si naturel que, pour le voir en usage, il n'est aucunement nécessaire de descendre jusqu'à l'époque où, à l'instigation de la bienheureuse Marguerite-Marie, il fut appliqué au Cœur de Jésus; c'est seulement quant à cette application que nous reconnaissons n'en avoir pas rencontré d'exemples au moyen âge; mais au xiv^^ siècle, en Italie du moins, il n'est pas rare de voir un cœur entre les mains de la Charité, comme si elle l'avait tiré de son sein pour l'offrir à Dieu.

Ce qui, à nos yeux, est d'un bien plus grand poids que tout ce que nous pourrions réunir d'autres raisons, ce sont les intentions mêmes que le divin Sauveur manifesta à sa servante. En fait de révélations particulières, on en trouverait difiBcilement qui méritassent plus de crédit , TËgiise en ayant adopté les conclusions, par l'établissement de la fête du Sacré- Cœur, et par les encouragements accordés à son culte ; or, Jésus assura à la bienheureuse Marguerite-Marie « qu'il prenait une singulière comc plaisance à voir les sentiments intérieurs de son Cœur et de son amour c honorés sous la figure de ce cœur de chair, tel qu'il lui avait été c montré, environné de flammes, couronné d'épines et surmonté d'une « croix 0

En rapportant ces termes, nous nous trouvons avoirditcomment il convenait de représenter le Cœur de Jésus. C'est un cœur de chair : on le rappelle par la cotjleur en le peignant rouge, par la forme générale; mais on le représente comme un symbole, et il n'est pas besoin de combattre le grossier réalisme qui prendrait son modèle dans un atelier de dissection. Il est environné de flammes, ou des flammes jaillissent au sommet du tronçon d'artère qui s'y attache :en efiet, le principe de vie que répand le cœur dans le corps, se confond avec sa chaleur; il est d'autant plus

brûlant, que ses pulsations sont plus vives : un cœur plein d*ainour est un cœur embrasé, et ce sont des flarontes qu'il lance vers les objets de ses aiTectîons. La couronne d'épines dit tout ce que Jésus a souffert pour nous dans son Cœur, c'est-à-dire dans ses affections mêmes, bien plus encore que dans ses membres, toutes ses tortures corporelles ayant leur contre*coup bien plus vif dans les douleurs de son ftme. Que ne souffre pas celui qui aime, quand il souffre de la part et par le crime de celui qui est aimé? La couronne d'épines peut entourer le Cœur de Jésus de deux manières : ou comme l'étreignant, c'est le plus ordinaire, et aussi le plus poignant ; ou le ceignant comme une auréole : alors les douleurs du Cœur de Jésus apparaissent comme étant passées, plutôt qu'on ne les considère comme étant présentes ; et la couronne redevient comme une sorte de trophée* L^. croix aussi qui le surmonte offre une double idée, représentant désormais une idée de triotnphe, tout autant qu'une idée de supplice : le Cœur de Jésus, en effet, est un Cœur victorieux ; tout ce qu'il a souffert, il l'a fait pour dompter les cœurs ; et combien, de siècles en siècles , n'en a-t-il pas subjugué, et toujours les

meilleurs et les plus nobles !

Par exagération de zèle pour une bonne chose, au nom de l'archéologie, il en est qui n'auraient pas adopté cette précieuse image; d'autres» partant du même milieu, lui ont donné une teinte archéologique, en l'appliquant sur un nimbe crucifère. Le nimbe étant proprement un ornement de la tête, on pourrait mettre en doute la convenance de l'association : nous ne voyons pas cependant qu'il y ait lieu de la proscrire, le nimbe étant une forme cqnvenue du rayonnement lumineux auquel le Cœur de Jésus a droit incontestablement, la croix dont on le timbre disant qu'il est divin, le Cœur de Jésus étant une formule abrégée qui le représente tout entier, puisque ce Cœur est perpétuellement uni à la Divinité.

Le Cœur de Jésus le représente tout entier, mais comme un signe et un symbole peut représenter la chose signifiée ;• l'art s'en sert, mais il y met peu du sien, si, au Cœur de Jésus, il ne joint Jésus lui-même, avec une physionomie et une attitude conformes à ce que l'on attend de lui, quand on s'adresse à son divin Cœur. Ce Cœur étant figuré sur sa poitrine, selon l'usage reçu, il s'agit de représenter non-seiilemen4 un Jésus doux et accessible, un Jésus aimable, mais aussi un Jésus aimant; un Jésus blessé, mais non refroidi dans son amour : la tâche est délicate, car, en matière de portrait, et c'est un portrait qu'il faut faire, il y a peu de place entre la froideur et l'affection» quand, non content de rendre un caractère, on prétend exprimer un sentiment.

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il y a un type de Christ au Sacré^Cœui^ plus généralement en usage , qui nous vient du siècle dernier: de là, ces traits un peu menus, cette tête inclinée, avec un accent un peu langoureux, ce cou légèrement tourmenté ; mais on y sent Tinspiration d'une vraie piété, et quiconque a prié devant cette image est en droit de lui être attaché. Jésus y tient son Cœur dans la main, il le montre de l'autre main, et il semble dire : a Voici ce Cœur qui vous a tant aimé, qui a tant souffert pour vous, qui est encore tout en&ammé de votre amour ». Maintenez tout ce qu'il y a de pieux dans cette image, mais qu'elle ait un peu plus de simplicité, elle n'en sera que plus suave ; que ses traits aient un peu plus de virilité, de rondeur et de fermeté : sans rien perdre de son caractère de douceur, elle n'en touchera que mieux, plus solidement, plus profondément.

Il semble aussi que l'auteur de cette image ait voulu lui donner un peu de mouvement, comme si elle venait à vous, impression qui s'est tfaduite plus sensiblement quand on a essayé de la mettre en pied, soit comme marchant, soit comme étant portée sur les nuages. Elle a été faite probablement en vue directe de l'apparition même dont fut favorisée la bienheureuse Marguerite-Marie : alors la servante de Dieu dut voir, en effet, Notre- Seigneur s'approcher, et Jésus ne demeura pas immobile en sa présence. Mais, dès lors qu'on ne la met pas en scène, et que le mouvement du Sauveur ne se termine pas et ne s'explique pas par rapport à elle, il est plus au pouvoir de l'art de donner de l'intensité aux sentiments requis par la nature de l'image, en la faisant telle qu'elle se préteà tout ce qu'on peut lui demander, plutôt qu'en lui faisant commencer une action qui, nécessairement^ demeure suspendue, et qui ne répond pas également aux besoins variés de ceux qui viennent se présenter devant elle. Donnez-nousun Jésus tel, son Cœur à découvert, que chacun puisse croirequ*il s'adresse à lui en particulier; un Jésus qui nous invite, qui nous accueille, qui nous attende selon nos dispositions du moment; un Jésus qui apaise la crainte, qui s'ouvre à la confiance, qui excite la ferveur, qui réveille l'indifférence.

L'artiste, selon ses dispositions à lui-même, accusera sans doute principalement une de ces tendances; il modifiera en conséquence l'inflexion de la tête, l'attitude du corps et la situation des mains : elles peuvent, Tune et l'autre, ou porter, ou montrer le divin Cœur; elles peuvent s'ouvrir et s'écarter, pour témoigner combien celui à qui il appartient, en le donnant, s'abandonne tout entier; l'une d'elles, dans un sentiment plus grave, peut bénir avec ce geste qui annonce aussi toute vérité.

Quoi qu'il en soit, sur un pareil thème de composition, l'art n'a pas beaucoup à s'étendre, mais il n'y en a pas où il puisse autant se grandir ou, pour mieux dire, se diviniser; car Dieu est amour, et

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Fart est appelé à rendre l'amour d'un Dieu ; le plus grand des artistes y mettra tout ce qu'il a de plus exquis dans son âme, tout ce que sa main peut toucher de plus senti, et de plus délicatement senti; après avoir fait bien, il pourra faire mieux, et encore et toujours être surpassé par un cœur qui, à son tour, comprendra mieux comment Jésus sait aimer.

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