‹ Guide de l'art chrétien (volume 2)Chapitre 175 sur 216 · CROIX CONSTITUANT UN MONUMENT · texte numérisé non relu

CROIX CONSTITUANT UN MONUMENT

La croix ayant été l'instrument de la Rédem^ption, elle en est devenue le signe, et le signe de tout ce qui nous est venu par elle : le signe de toute victoire, de tout affranchissement, de toute délivrance; le signe de tout honneur, le signe du renouvellement du monde par le christianisme. Ce signe resta dissimulé, tant que les vérités chrétiennes furent obligées de se voiler et de demeurer dans l'ombre des initiations ; mais quand, de l'aveu de ses plus martels ennemis, le Galiléen eut pleinement vaincu,

la croix devint un insigne d'honneur, et bientôt, Tinsigne public de la souveraineté même, si bien que les empereurs en vinrent à la porter au sommet de leurs couronnes.

La croix, considérée comme signe, et ensuite comme insigne, n'a pas besoin d'imiter de près l'instrument du salut; il sufSt qu'elle le rappelle de la manière la plus large, pourvu que le signe soit compris, et qu'il rappelle effectivement la croix. Tout entre-croisement de lignes a suffi , dès le principe, parmi les chrétiens, nous l'avons fait rémarquer, pour obtenir ce résultat ; il a continué ordinairement de suffire \ les circonstances avertissent souvent à première vue qu'un rudiment de croix a été tracé dans ce sens, avec l'intention la plus formelle ; et rencontré tout fortuitement, pour peu que vous soyez incliné aux choses de la foi, il vous mène facilement à y penser, il sert à vous porter en haut, il vous aide à vous y fixer.

De même, quand la croix est employée comme insigne, c'est-à-dire comme le signe caractéristique d'une dignité ou d'une situation honorable , la plus grande latitude dans les formes ne met aucun obstacle à la clarté de sa signification. Les formes varient alors, selon le goût quand on veut orner; selon les besoins, quand les destinations sont diverses.

L'ornementation de la croix, dans son principe, est un honneur qu'on lui rend ; puis la croix, en devenant usuelle et familière, devient ellemême un ornement, et on la décore comme l'on ferait de tout autre bijou. La plus ancienne manière d'orner la croix, la plus riche, la plus dîgne^ c'est d'y enchâsser des pierres précieuses: c'est ce qui constitue la croix gemmée; plus tard, on la couvre plutôt de rinceaux, et ces feuiN lages de convention reviennent facilement à la faire considérer comme étant vivante ; ces décorations, réparties sur sa superficie, sont indépendantes de sa forme générale. Cette forme aussi se modifie dans un but d'ornementation : de là tant de croix pattées, ancrées, tréflées, fleuronnées, etc.

La superficie de la croix devient encore un champ propre à recevoir toute sorte de tableaux ou de bas-reliefs. Ce champ s'élargit quelquefois tout exprès pour leur offrir plus d'espace; il se charge de médaillons, de trèfles, de fleurons, pour faciliter la distribution des sujets. Au xui» siècle, on ajoute latéralement à la croix ces deux panneaux allongés qui peuvent être comparés à des ailes , pour permettre de peindre avec plus de latitude les représentations dont on aime à l'enrichir.

Les figures représentées sur la croix ont toujours été préférablement celles qui ont plus directement trait au divin sacrifice : c'est ainsi que, successivement, on a vu les croix porter l'image de l'Agneau sans tache.

puis du Christ triomphant, puis celle du crucifiement, si bien distincte de la croix considérée en tant qu'elle constitué un petit monument, que cette image superposée, comme nous l'avons fait observer, est complète dans son genre , ayant elle*méme sa croix et se trouvant accompagnée, sur le champ oii elle repose, de diverses autres figures qui s'y voient réparties au même titre.

Sans vouloir beaucoup nous étendre sur ces figures et sur tous les tableaux qui peuvent le plus convenablement trouver place sur la croix pour l'orner , nous ne pouvons donner immédiatement à cette matière l'extension qu'elle doit avoir dans notre plan, et nous y reviendrons spécialement, après avoir passé en revue les motifs déjà signalés qui, outre l'ornementation, peuvent influer sur la forme et la physionomie de la croix.

La destination de la croix a d'autant plus varié , que son usage est plus profondément entré dans les mœurs chrétiennes. La croix est devenue un. étendard, un sceptre, un bâton pastoral; on en a fait un couronnement; elle a servi d!encolpium ou boite à reliques : de là est née la croix pectorale, qui s'en est distinguée; puis s'est élevée la croix de pierre, à l'embranchement du chemin , la croix plus monumentale du cime* tière, la croix de mission, la croix du calvaire de la paroisse.

La croix est portée comme un étendard dans les cérémonies de l'Eglise, en tête du clergé et des fidèles , lorsque l'assemblée chrétienne se met en marche : alors elle a besoin d'être élevée sur une longue hampe, et naturellement on vient à lui donner, dans toutes ses parties, des proportions élancées et sveltes; c'est ce qui constitue la croix processionnelle ou stationale, ainsi appelée parce qu'à Rome on se rendait processionnellement dans les églises où se faisait la station, c'est-à-dire la fête du jour. À ce genre de croix, qui appelle naturellement un travail délicat et la main d'un artiste, se rattache cette croix, au contraire, tout élémentaire, que Ton met dans la main de saint Jean-Baptiste, et qui est faite par la simple intersection de deux brins de roseau : en effet, le saint Précurseur est bien censé l'avoir prise comme un étendard rustique, dans lequel se résume et se voile toute la pensée du salut dont il vient annoncer les prémisses. A cette espèce de croix , que nous appellerions prophétique , se rattache la transformation en croix de la verge de Moïse (voir ci-dessus, p. 276), ou d*une verge analogue, transportée dans les mains soit de Notre-Seigneur, soit d'un ange qui agit en son nom (T. h pi. vi). Alors cependant la hampe de la croix n'est pas toujours aussi allongée, et ses formes sont déterminées par des raisons de pur agencement; ce genre de croix semblerait d'ailleurs tenir aussi beaucoup de la nature du sceptre dont nous allons parler ; mais, auparavant, nous

devons dire un mot de la croix pavoisëe« qui, depuis le moyen ftge, tient essentiellement à la classe des étendards, et qui s'emploie principalement comme attribut de l'Agneau vainqueur ou du Christ ressuscité. L'Agneau, dans cet ordre d'attribution, ne porte souvent qu'une croix processionnelle ; mais souvent aussi cette croix soutient un léger pennon , qui, en flottant dans les' airs, célèbre, par un trait de plus, le triomphe de la céleste Victime; et quand on a voulu accentuer encore cet emblème, une croix se dessine sur le champ du pennon. Il en est de même de la croix mise dans les mains de Notre-Seigneur au moment ce sa résurrection, avec cette différence qu'alors la bannière flottante prend souvent plus de développement.

La croix employée comme sceptre a été un attribut propre au Sou*verain Pontife, par la raison qu'elle surmontait la férule, et que la férule était un insigne qui, en dernier lieu, n'appartenait qu'à lui ; ce qui le caractérisait, c'était, au sommet de la hampe, une pomme surmontée de la petite croix dont nous parlons; on la voit ainsi apparaître dans les mains de saint Grégoire le Grand, sur l'image que Ton croit contemporaine de ce grand pontife, par la raison qu'elle porte le nimbe quadrangolaire. La férule avait été employée à l'origine (le P. Arthur Martin Ta prouvé) comme bâton pastoral, concurremment avec les autres formes de cet insigne épiscopal ; mais, au xn^ siècle, cette sorte de sceptre était aussi attribuée aux empereurs, et notamment à Louis le Débonnaire, Frédéric I®' et Othon lil , représentés sur la châsse d'argent du bras de Charlemagne, conservée au Louvre. Entre les mains des papes, devenue un insigne de la puissance civile , elle leur était conférée lors de la prise de possession du palais de Lalran : cet usage est tombé en désuétude à l'époque de Sixte-Quint ^.

On sera frappé de l'analogie de cet insigne avec le globe surmonté de la croix, qui était devenu lui-même un insigne impérial, mais qui était surtout un insigne divin. N'en serait^il pas une réduction, de telle sorte que le globe, pour la commodité 4e la chose, étant ramené aux plus minimes proportions, la croix se serait au contraire développée? Le sens, au reste, du globe surmonté de la croix, est que la croix règne sur l'univers ; il en est de même de la croix surmontant les couronnes : cela veut dire qu'elle règne sur les rois, en d'autres termes, que Jésus-Christ» représenté par elle, est le Roi des rois. Cet emploi que l'on en fait est donc, dans son principe, un acte d'humilité, par lequel les souverains reconnaissent qu'ils sont soumis à Dieu; et quand ils s'en prévaudront

1. Mélangtî S Archéologie,! . IV, article de M. l*jihbé Barnud et du R. P. A. Martin, p. 147, 169,170.

pour affirmer qu'ils ne sont soumis qu'à Dieu, ils pourront dire vrai, mais leurs sentiments ne seront déjà plus les mômes.

Toutes les croix dont nous venons de parler sont portées par la base ; les croix reliquaires^ ou encolpia^ donnent naissance, au contraire, aux croix suspendues par le sommet, et notamment aux croix pectorales : les unes et les autres se portaient suspendues au cou, et ce qui les distingue, c'est que les croix reliquaires s'ouvrent pour contenir des reliques* On les portait ainsi d'abord uniquement par dévotion ; puis, tandis que la croix pectorale des évêques est devenue un signe de juridiction,— à tel point qu'ils la cachent quand ils ne sont pas dans leur diocèse, fait observer M. l'abbé Bourassé S— celle des fidèles est devenue un simpleornement, porté aujourd'hui au cou de beaucoup de femmes. A la catégorie des croix suspendues appartiennent encore les croix que Ton pourrait appeler votives : telles sont celles qui accompagnent les couronnes des rois Goths du vu" siècle, du trésor de Guarrazar, maintenant au musée de Cluny. Elles peuvent atteindre de trop grandes dimensions pour être portées au cou, mais elles représentent l'idée d'un objet ainsi porté et ofiert à Dieu parce qu'il est précieux.

Les croix d'autels, sous la forme ou elles sont devenues obligatoires par prescription liturgique, paraîtraient dérivées des croix processionnelles. Substituez à la hampe de celles-ci , une base sur laquelle elles puissent reposer à poste fixe, quand l'assemblée chrétienne cesse d'être en marche, et vous avez une croix d'autel ; ces deux genres de croix diffèrent cependant toujours en ce point, que les croix processionnelles devant être vues de tous les côtés, on est convié naturellement à les orner sur toutes les faces , tandis que la croix d'autel, telle qu'on l'exige aujourd'hui, doit avoir l'image du crucifix sur une face, et il est inutile de rien figurer au revers. Nous dirons cependant que, dans son principe, la croix d'autel dérive plutôt encore de la croix reliquaire : en effet, c'est cette croix que l'on fut amené d'abord à faire reposer sur la base qui caractérise la croix d'autel, pour en faire une monstrance où la relique fût exposée à )a vénération des fidèles, au lieu d'être portée au cou d'une seule personne, pour satisfaire sa dévotion : c'est ainsi que la croix de Yelletri, qui était originairement une croix pectorale, a reçu un pied sur lequel elle se pose.

Toutes les croix dont nous venons de parler rentrent dans la classe des meubles, et doivent être réputées y rentrer. D'autres croix, au contraire, sont immobilisées, soit comme attenant à un monument, soit cooiine constituant le monument lui-même^ et celles-ci sont proprement les

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