‹ Guide de l'art chrétien (volume 2)Chapitre 182 sur 216 · LE CHRIST PENDANT SA PASSION · texte numérisé non relu

LE CHRIST PENDANT SA PASSION

La croix est, dans sa signification la plus large, l'abrégé de tout ceifue l'Eglise enseigne, de tout ce que ]*art peut figurer pour exprimer le suc et la poésie de cet enseignement. Â ce titre, c'est à elle surtout qu'il appartient de prendre toutes les physionomies : le Sauveur lui-même enseigne du haut de la croix, il en fait son trône, il y triomphe; el Ton

pourrait dire que, dans l'art chrétien, la souffrance n'occupe qu'une des faces de la croix. Il n'en est pas tout à fait ainsi du reste de la Passion considérée dans ses diverses circonstances. Bien qu'un certain nombre de compositions de l'antiquité chrétienne puissent être citées, où Jésus-Christ se montre le prince de ses juges, le juge de ses bourreaux, le maître de la vie, en général il faut dire que ce sont bien ses abjections, se^ angoisses, ses tortures, qui doivent être considérées comme formant le fond du sujet. Non qu'il ne doive toujours se montrer Supérieur à l'adversité par la sérénité de l'urne, et laisser échapper quelques lueurs de sa majesté souveraine : un degré de plus, tous ceux qui le persécutent tomberaient confondus, et ses amis désolés relèveraient la tête, comme aux rayons du soleil la fleur penchée sous l'orage ; mais l'abaissement est réel, les ignominies sontpoussées à leurs dernières limites, et le vice, sous toutes ses formes, peut se croire le maître.

Il y a, au milieu des péripéties du drame, tant de vertu dans la Victime, tant d'enivrement insensé, tant de faiblesse, d'abjection dans ces sages et ces puissants du jour, qu'en vain on chercherait ailleurs matière à autant de beautés es^thétiques et littéraires. Elles s'animent par les contrastes : où en trouver de plus vifs? Elles naissent des situations :

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ob en trouver dt plus touchantes ? L*huniaiiité tout entière est t!à féu : (fune part, tout ce qu'elle peut réunir de neitleiir; de Tautre, toutes qu'elle peut accumuler de pire; et de telle sorte que les forces, dans ce combat, soient suffisamment partagées pour en soutenir rintérfit. Oelui qui peut tout s*est assujetti à tout ce que la nature éprouvd'tto défiliilances, sauf le péché; il a livré à ses ennemis tout ce ifciii '^élMMé' monde , assure le sueoès, sauf la vertu : l'appui populaÂre^ i^assé»^' timent du pouvoir, roptnion des docteurs. *' : ' m;

Tel nous apparaît le Sauveur, quaat à Tensemble de pbydonoMîii pendant le cours éé sr Passion. Le moment d'aillenra n'est pfttf> veau de passer en iFevue les^Mânes'VÉfrtéeedecedrlime,etnous n'avoasii iions%ii^ cuper ici querdes eompoiiitkM» oii*le€brt8t souffhint est représenté dans on* lientiment de généralMliltoMvn eoinptens^ quatre catégories prioeipakit selon que Notre^iSeigaeur estireffrétentéavaM^, pendant ou afHrès «m cruovfiemeiit^oueiieoiis A^unemaoïièfe tout (idéade qui embrasse reosemUe dosa Passion. L'i?oc«i7«mo.ët le €itieîfix'e(tat les types des éeux premiferis. Nous comprenons sous le nom de Pîeià^ emprunté aux Italiens, les oeoi-* positions de la troisi^me^catégorie, où Noire-Seigneur est représenté mort, en des termes propres à exciter la piété et la componction. Ces c^mpositÎQn^ sont souvent tout idéales; les Crucifix peuvent letreà un, haut degré, les Ecce Homo le sont au^si quelquefois : ce qui distingue dope Ij^s. compositions de la quatrième catégorie, ce n'est point d'être idéales; mais elles le sont nécessairement pour embrasser dans un seul point de vue et concentrer dans une seule figure, plusieurs des périodes de la Passion.

Nous ne nous bornerons pas à ces quatre divisions, Vétude seule (ta Crucij^x, si succincte qu'elle soit, ne pouvant manquer d'en réclamer plusieurs autres. L'ordre que nous suivrons, d'ailleurs, sera celui-là même que nous vçnons d'indiquer, eu égard aux situations où Notre-Seigneûl' s'est trouvé successivement, et non pas à l'importance de chaque caU%ori6 de composition et aux temps où elles ont ét^ adoptées dans Tart chrétien.

VKccs mmo,

Jésus, au Jardin des Olives, avait souffert de telles angoisses, quVIIes eussent suffi à le fiiire mourir, s'il n'eût été divinement soutenu : A avait eu le cœur brisé par la trahison de Judas, par la défailhncede tous les siens. Exténué déjà par tant de douloureuses émotions lorsqu'il

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fut ameoé eo préseace d'Ânn^ et de C^pha , il «vail éHA ch^z eux dibr^nyié d'humiliations et de. mauvais traitements* Pilate, ajnrès avohr recOBDH son innocence, après avoir compris que les che& du peuple jlûfue voulaient le f^re.moiirjrque par un sentioient de basse envie, ^l^i^e^ iai criminelle l&cbeté> pour leur donner une demi-satisfaction, de ]§i f$^re flageiier cruellement ; les exécuteurs dp cette sanglante inju^tifOy voutre-paasant ses oidres, avaient pris un plaisir infernal à loiirmenter leur Victime, à la surcharger d'opprobres^ et, par une barbare irMÎev ils Savaient aiFublée de ces insignes dHine royaitté dér»otre,qui «teivenaient un supplément du supplice. Le misérable juge avait laissé £Û9e œ jeu horrible, se mettant sans* UeAU^^idans. son &me pourtant naa moins dégradée, Um ^it^dessus^eft ignobles, iustinots qui avaient inBMginé un tel spectacle^ aiitdea9U^ide» oiaiCilRUratèods . inventées par les aooasatenrs, bien au^desaui su^rtoa^td^cei^roi iaytlit et des diaeusstooa sfioikvées entre etixsiur: deir.<âoetjitiea;t:seaiB5Qhj6ft i<.ses yeus» puisqu'il tenait la réalké du fovfveàt^ itoal èinjeemblaieiil vouloir se ^lispulet l^ombre.

"Une idée lui vint alors : désintéressé dans la question, il voulait de-' charger au moins de la mort du juste, ce peu de conscience qui lu!' restait : il pensaqu'en voyant Jésus dans l'état d'humiliation etdeprostratîon où n était réduit, le visage couvert de sang et de crachais, soUs cet accoutrement douloureux et ridicule, toutes craintes sérieuses sur ses âî^pîrations au souverain pouvoir tomberaient d'elles-mêmes, et que la toute prendrait pitié de lui. a Le voilà, s'écrie-t-il,£cce Homo ! » en le préseiiCant aji peuple, demandant grâce pour l'accusé, au lieu de se servir de son autorité pour l'absoudre, comme il en avait le devoir. On sait ce qui arriva : la rage populaire, excitée par la haine pharisaïqùe, par le zèle menteur des chefs de la synagogue, no devenait que plus furieuse à meçureque Pilate montrait plus de faiblesse. Ces cris: Crucifiez-le! crucifiez-le i^ furent poussés avec tajit d'exaspération, que le malheureux gouverneur, craignant une sédition , leur accorda tout ce qu'ils demandaient, sachant qu'il portait contre un innocent une sentence de mort: et il mit ainsi le sceau à sa propre infamie.

Nous ne nous occuperons pas ici des tableaux par lesquels on peut essayer de rendre cette scène dramatique ; notre attention se concentre sur la figure du Sauveur dans un pareil moment. Il était présenté pour qu'on. le vit dans l'état vraiment caractéristique, où il avait été mis, au l^aroi^ysme de tout ce qu'il eut à souffrir peudar^t s^ Pasi>iou^ avant sou cfuciilement ; et ilsemble que par ces termes, a Le voilà »^£'cc6r Homo^ Tar- ^st&.s'.^it iivvijLé Jui-mémeà le considérer et à le peiudru.iel qu'il apparut

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alors, pour faire de cet (^Ut horrible Tan des aspects persistants de sa divine physionomie. Levoilà^dans un sens absolu Je voilà, THomme-Dteu, le Dieu incarné, celui qui résume en lui l'humanké ^entière, ee Juste par excellence, qui en supporte toutes les iniquités pour la répairer et lapurifier de toutes lessouilIui*es ! Le voilà^sous le poids de tous les p^chésdu monde; dans son dernier degré d'abaissement. Le crucifiement iui apportera de nouvelles tortures, il ne lui ajoutera pas plus d'ignominie; soua plusiTisn point de vue, au contraire, la croix le relèvera, car c'est quand il sera élevé ^u-dessus de la terre qu'il attirera tout à lui : s'il doit y coinsommer son sacrifice, il doit aussi y commencer son triomphe, et la sjignificatioa de cet instrument de mort se partage entre Iessouvenics.de son dernier supplice et les fruits de s^a victoire.

Tout est abjection dans l'aspect cje ,1a royale Victime, donnée comme une caricature de la roy^yté par Je. dominateur do son peuple, être* ppu.ssée par ce peuple luiTfni^me. jusqu'au gibeM^plu^ infâme. Le caractère de cette situation, si nt^tu^elie à peindre» si propre h constituer un type» devait être tenue bi^n. éloignée des pensées de l'artiste, tant que r^rt chrétien conserva quelque chose de lesprit primitif qui le (lortait à ^lerjen représenter qui ne tournât, au contrairci à la gloire du Sau* y^jur etai^3ç réaJUés de son règne sans fin. Le Couronnement d*épines fut représenté de très-bonne heure, puisque M. de Rossi attribue au second siècle une peinture du cimetière de Pontien, publiée par H. Perret et M. 1 abbé Martigny *, où Ton croit reconnaître ce sujet; mais conformément aux procédés de composition de cette époque, il s'agissait alors de rappeler le fait, et Ton était si loin de chercher à constituer un type de l'homme de douleur, et à le mettre en scène à ce point de vue, que, sur le sarcophage du jv^ siècle que nous avons publié (pi. v) on ne fait figurer ce même Couronnement d'épines que pour le transformer en un couronnmnent de fleurs' pu de feuillage, comme on raccordait aux vainqueurs. Au moyen âge encore, lorsqu'on représente Jésus en butte au jeu Cruel et outrageant par lequel ses bourreaux feignaient de l'honorer, on aime à incliner les r6tes, de telle sorte qu'il paraisse véritablement leur roi par la noble sérénité de son maintien et le sérieux apparent de leurs prostrations. Mais il n'est pas à notre connaissance qu'on ait tenté, avant la fin da XV* siècle, de peindre au vrai et au vif une figure d'Ecee Bcmo^ comme on peut imaginer que parut, dans sa navrante réalité, celle du Sauveur, lorsqu'il fût livré par Pilate aux regards des Juifs ameutés.

Les images plus anciennes qui paraîtraient se rapporter à ce type, [inrco qu'il est le seul avec lequel on soit familiarisé, apparti^inent à

1. Perret, CAiwovûit»^ T. 1, pi. lxkk ; liarHgny, £Hel. dtt Anî, ehréi.^ p. 5».

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d'autres catégories, et quand nous y serons arrivé, nous apercevrons toutes les diifërences.

Ce qui distingue les Btce Homo, disons-nou9. c'est de représenter Jésus dans la vive réalité de ses douleurs et de ses abjections, quand, au milieu d'une foule en furie, il ne rencontrait pas un%eil sur qui reposer sa vue avec douceur; tandis que, dans les Pietâ et dans les autres compositions âethres, Jésus s'adresse à des âmes capables de se laisser toucher, et tout sadoucit par un mutuel amour.

€e n'est pas qu'une tête d*Ecce ffotno doive être peinte sans rien qui la relève : au contraire, et c'est ta tout le problème, il faut, à défaut de la majesté divine qui s'est voilée, faire apercevoir^ dans cette tête abîmée de souffrances et d'opprobres, des trésors de patrence et de mansuétude, qui ne peuvent se répandre dans une physionomie sans lui imprimer une indéfinissable dignité. Le divin Artiste sut tout concilier, ce n'est pas douteux, en Jouant son rôle dans ledi^àimô'de la Passion ; mais il faudrait un pinceau divin, celui d'un Ange ne pouvant suffire, pour transporter dans une œuvTe d'art figuré la traduction vraiment fidèle de ce qui se manifesta alors effectivement, dans les traits et l'attitude de l'Agneau sans tache. En insistant sur la douleur, on afAiibllt la sérénités! on ne TefilËce; en affirmant la paix de l'âme, on atténue les souflfhmces du co^s et ses propres angoisses si on ne le* dissipe. ' •' •" '

On a, du Corrége, des Ecce Homo d'une tristesse un peu langoureuse^ où Jésus semble plus sensible au délaissement des âmes qu'aux soulîrances corporelles, ce qui est loin de les rabaisser à nos yeux; mais malheureusement les traits du Sauveur sont trop courts et trop ramassés, ce qui leur ôte de l'élévation sans nul profit au point de vue de l'expression

des douleurs et des abaissements.

Le Guide, la peintre le plus connu pour avoir porté tous ses efl'orls^sur des tètes de Christ, «fin d'y peindre la douleur, mérita d'être loué pour avoir voulu j mêler une douceur céleste : on lui tient compte des diSi-^ eultéset de l'intention. Sa douceur est un peu blafarde, et ses typas également sont trop courts, et manquent par là même un peu de cette noblesse qui demeure hors des atteintes de toute humiliation; mais il ra^^ cbète ce défaut par un regard si perçant vers le ciel, que, l'on s'en aperçoit bien : le Condamné est divin. On s'en apercevrait trop, en quelque sorte, si l'on voulait se représenter en Jésus tout ce qu'il fut en cette circons^ tance. Cette expression, à peu près la même, que l'artiste prête volontiers i ses Christs attachés à la croix, est plus complètement alors h sa place> dès lors que le crucifiement est conçu au point du sacrifice que la Victime offre elle-même, en même temps qu'elle semble implorer la force

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qui liii est accordée, de le faire jusqu'à sa consommation, non sans accablement du corps mais sans fléchissement de la volonté.

Le Cigolî, dans un tableau très-estîmé de là galerie Pitti ', à Ftô^ rence, a moins visé au sublime, mais a voulu serrer de plus prè^^'la réalité du fait, en montral^t Jésus humilié. Il s*est bien gardé néaninôins de déformer ses traits ; il leur a, au contraire, imprimé plus d'élévation, en les renfermant dans un plus noble ovale: puis, effet sans doute 'à'ûoë même tendance, pour les moins altérer il les a laissés moins doulourçiix: de la sorte, pour que le Sauveur parût dans son abaissement^ sugi^r^w* à la commune humanité, il n'était plus besoin ni d'un œil de tendresse, ni d'un éclair céleste \ ses ^eùx sont abaissés, et ne disent que s^ squ^ mission d*agneau.'L*ârtislè a fait ainsi un Jésus véritablement doux et humilié : nous le répétons^ en insistant sur la différence de ces termqs avec ceux de doux et liùmble,' relevés précédemment. Il faut bien le dire: peut-être, par là 'même^ attire- t-ll moins; mais il attache par uu sentiment de compassion', les soufiTrances de la victime se faisant comprendre sans être vivement accusées, et le prix de son humiliation étant d'autant mieux senti, que plus de noblesse demei^re dans sa personiiç. Ce tableau prêterait encore plus au recueil lemeni,^ sans les accessoires. Pilate et l'un de ses satellites sont destinés, dans l'intention du peintre, l'un à accroître la commisération, l'autre à former un contraste ; mais le second, avec son attitude, son costume et sa physionomie grotesques, ferait incliner vers le tableau de genre un sujet aussi pathétique : il exprime la dérision , une chose dont il faut être bien sobre quand on veut que le ton Mieit élevé, et bien plus si l'on veut qu'il soit pieux. Au contraire, le personnage de Pilate tendrait presque à la piété, à tel point ({ue, — si ce n'étaient les insignes de la puissance romaine dressés derrière lui, et surtout le concours de son grossier compagnon ^ ce gouverneur romain, coiffé d'un turban contrairement à toute ^uleuj^ locale, pourrait être pris pour un Joseph d'Ârimathie ou un J^^icQdèio^ dans les termes d'une ancil^nne fietà. Il serait convenable dana c^. riU^ quoiqu'un peu faible d'expression ; pour un Pilate,^ il a la figure beaucoup trop sereine. Le malheureux, se sentant aiguillonné par sa qqos« cience et en même temps sur le point de la sacrifier , devait, $ous Jtes dehors de la dignité romaine, laisser percer la plus vive anxiété.

Ce tableau, vu la balustrade qui se dessine sur le devant de la scène, vu les gardes qui se laissent apercevoir au second plan, pourrait étrecon^* déré comme particularisant ce qui se passa lorsque le divin Accusé fut.en effet exposé aux regards de la multitude. Il nous a paru cependant qu'il nous était permis de nous y arrêter dès à présent, en tant qu'il formule à sa manière le caractère soutenu par le Sauveur pendant tout le cours

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