‹ Guide de l'art chrétien (volume 2)Chapitre 29 sur 216 · Grotnier. Ican. chréi., p · texte numérisé non relu

Grotnier. Ican. chréi., p

1 Didron, /con. ehrit, de Dieu, p. 596. Nous empruntons à cet ouvrage Texemple de oimbe bi-triangulaire que l'on a tu à la page précédente.

38 GUIDE OE l'art GRRJ£t1£N.

TRANSFORMATION DU NIBBE.

Tout n'était pas à blâmer dans le mouvement qui, dès le xiv® siècle, mais surtout au xv^', ébranla l'art chrétien dans le sens de Tétude et de rimitation de la nature : il faut admettre qu'ayant à poursuivre, dans les formes et l'expression, un genre de beauté et de vérité trop négligé avant eux, les artistes avaient le droit de ne pas laisser s'immobiliser dans leur archaïsme, des signes et des procédés symboliques qui, avec des modifications graduées, pouvaient se prêter à la nouvelle disposition des esprits. Ainsi, il est évident que ces disques sur lesquels étaient fixées les têtes des Saints comme sur un fond immobile, devaient se dégager et fléchir, lorsqu'on demanderait plus de relief dans les formes, plus de souplesse dans les mouvements ; et quand le peintre, plus tard, aura l'ambition de faire circuler l'air et la lumière dans ses œuvres, il sera naturellement amené à vaporiser ces obstacles : heureux s'il sait les ramener à la notion première de légère nuée et de jour éclatant.

Giotto , déjà , avait montré quelques dispositions à mobiliser le nimbe, au moins dans les fresques de i'Arena à Padoue. Partout ailleurs, il est fidèle à la tradition archaïque du nimbe solide et perpendiculaire ; il en est de même généralement de ses élèves immédiats, et c'est seulement à raison de l'abandon fréquent du nimbe crucifère, que l'on aperçoit chez eux, à cet égard, l'influence d'un esprit quelque peu nouveau.

Orcagna va plus loin, puisqu'il lui est arrivé, dans son Jugement dernier de Pise, de substituer le rayonnement lumineux au nimbe du Christ. Il supprime même entièrement le nimbe sur la tête des Anges qui , dans ce tableau, portent les instruments de la Passion, bien qu'il le conserve à ceux de ces esprits célestes qui exécutent les sentences divines ; et dans son Triomphe de la Mort , cette suppression est sans exception. Un peu avant lui, Buifalmaco, peignant sur les murs du même monument, avait, — nous ne dirons pas privé de leur nimbe les anges qu'il y avait réunis en grand nombre,^mais remplacé ce nimbe, par un vif rayonnement, auquel il attachait, selon toute apparence, une valeur particulière , jugée plus conforme à la nature angélique : et cela en regard de la sainte Vierge, des Saintes Femmes et de saint Jean, revêtus du nimbe simple, et du Christ honoré du nimbe crucifère.

Dans les temps postérieurs, un semblable rayonnement fut souvent con-

sidéré comme ayant une signification supérieure à celle du nimbe luimême : car on l'observe sur la tête du Christ, tandis que ses Apdtres et d'autres Saints autour de lui portent encore celui-ci. Il faut dire que cette diminution de valeur dans l'appréciation du nimbe, se rencontre sous l'influence des courants naturalistes, quoique chez des artistes qui leur résistent, tout en les subissant, et peut-être à leur insu. Ces dernières observations nous ont amené au moins en plein xv^ siècle. Alors il avait aussi surgi dans l'art une autre école : école qui, entretenue et rehaussée à Tombre du cloitre, se présentait comme une sorte de réaction du sentiment chrétien, se réfugiant dans l'expression naturelle de tout ce que la piété la plus vive et la plus tendre peut provoquer de mouvements et d'attitudes, mais attentive aussi à ressaisir, à maintenir toutes les formes de l'ancien langage artistique, susceptibles d'être encore comprises. Ainsi, mémeparrapport à la question accessoire du nimbe, la distinction est grande entre la marche des peintres naturalistes et celle des mystiques, malgré les liaisons qu'ils ont entre eux à d'autres égards.

Paolo Ucello fournit déjà l'exemple d'un nimbe mobile, petit, posé obliquement, attribué à Dieu chassant Adam et Eve du Paradis, diins les fresques du cloître, à Sainte-Harie-Nouvelle de Florence; tandis que, dans la scène précédente de la Création^ le nimbe de Dieu est large , strié et posé presque horizontalement.

Hasolino da Panicale, Masaccio, Fra Filippo Lippi firent suivre tous les mouvements de la tête au nimbe , constamment rétréci et mobilisé dans leurs ouvrages ; dès lors ils l'ont souvent réduit à un simple filet, comme on le voit sur la tête de saint Pierre , que nous empruntons à Filippino Lippi (pi. m fig. 11).

Pendant ce temps-là, le nimbe giottesque continue de régner dans les œuvres de Gentile da Fabriano; le Beato Angelico le maintient également quant à la substance : mais il a une manière de le former qui lui est toute personnelle. Observez les disques d'or vif, légèrement striés, qui ceignent la tête de ses Saints et de ses Anges : à ce seul trait vous reconndtrez samain. 11 lui appartient aussi d'avoir relevé le nimbe crucifère : il ne l'omet jamais, et si nous avons pu dire que l'exemple de Raphaël en avait entretenu un reste d'usage dans le cours avancé du m^ siècle et jusqu'aux confins du xvii^, c'est probablement à l'humble religieux qu'on le doit.

Il n'est pas besoin de dire que le nimbe, toutes les fois qu'on Tobserve alors, qu'il soit crucifère ou qu'il soit simple, n'a plus rien de l'ancienne manière. C'est sous les formes dégagées qu'il avait commencé à prendre dès le début du xv^ siècle , qu'il résista si longtemps aux influences qui tendaient à le faire disparaître. Le Beato Angelico est peut-être, en Italie,

le dernier qui, dans une œuvre de haute peinture, l'ait appliqué perpendiculairement sur le fond du tableau ; et encore il ne le fit pas jusqu'à la fin sans quelques modifications. L'inflexibilité du nimbe, qui s'était maintenue dans toutes les peintures murales du couvent de Saint-Marc, commence à céder dans les panneaux de la galerie de l'académie de Florence, où le pieux artiste a également représenté toute la vie de Notre- Seigneur. Après lui, dans la seconde moitié du xv® siècle, l'usage inauguré par Masolino et Masaccio était devejiu général ; Benozzo Gozzoli s'y conforma, et lorsque la distinction commença à se faire sentir entre les deux courants artistiques, elle ne se manifesta plus, relativement au nimbe, que par une proportion de nombre en faveur des mystiques.

Le nimbe, au milieu des modifications qu'il avait subies, prenait trois formes de consistance diverse : ou le champ, bien que sans épaisseur appréciable, se présentait encore comme un disque vaporeux, d'une teinte ordinairement uniforme dans toute son étendue; ou il n'était plus qu'un simple filet circulaire, suspendu en l'air; ou, au contraire, il conservait l'apparence d'une masse plus ou moins solide, et s'appliquait au-dessus de la tête comme une sorte de chaperon. Or, il est à remarquer que les nimbes les moins aériens ne sont pas ceux des pinceaux les plus fidèles, d'ailleurs, aux vieilles traditions. Comparez deux contemporains , André de Castagno, l'un des coryphées du naturalisme, et le suave Benozzo Gozzoli : les nimbes du premier sont massifs, ceux du second sont touchés légèrement. Le Pérugin les fit toujours d'une grande délicatesse, et, dans ses derniers ouvrages, il ne se servit plus que du simple filet, la seule ou à peu près, de toutes les manières de nimber, qui survécut au xvio siècle.

Ce fut alors aussi que se propagea l'usage du rayonnement à aigrettes cruciformes (pi. n, fig. 17) pour remplacer le nimbe crucifère ; il est à remarquer que cette substitution s'observe surtout alors chez les peintres qui ont conservé le sentiment chrétien dans une mesure supérieure, comme Francia à Bologne, ou du moins au-dessus de la mesure commune, comme le Garafolo à Ferrare. Bien que ces artistes n*aient pas à la lettre conservé les traditions du Beato Ângelico, puisqu'ils accroissaient la valeur du rayonnement, qu'il avait plutôt diminuée en l'attribuant principalement aux bienheureux non canonisés ^ ; bien qu'ils en aient réduit les proportions, par l'efi'et de la tendance générale à diminuer tous les

1. On comprend que la circonférence ferme et arrêtée da nimbe circulaire , comparativement aux rayonnements de la tête, paisse être prise tour à tour comme exprimant une idée de limite ou au contraire celle du complément le plus parfait, selon que Ton se fi^re des rayons qui la dépassent ou des rayons qui ne Tatteigaent pas.

signes iconographiques qui n'étaient pas directement empruntés à l'imi- Utionde la nature, ils obéissaient, en le conservant, à l'esprit maintenu et relevé par le vénérable artiste, et aux influences intermédiaires et combinées de Francia et de Raphaël. Ce fut grâce à Francia, nous le pensons, que, dans Técole de Bologne, le nimbe eut une existence plus prolongée qu'en aucune autre. Nous avons signalé le nimbe crucifère dans les œuvres de Louis Carrache, qui, d'ailleurs, n'est rien moin% que mystique : ce n'en est pas moins le reste d'une, tradition qui a pour principe et pour but le respect des choses saintes, et la pensée de rendre par un signe sensible ces choses qui, ne se voyant pas, dominent cependant tout ce qui tombe sous les sens.

Le nimbe simple se trouve fréquemment dans les œuvres d'Annibal et d'Auguslin Carrache, et, jusqu'au xviie siècle, dans celles du Guide et surtout du Dominiquin, chez lesquels, d'ailleurs, l'expression des vérités et des sentiments chrétiens fut souvent développée avec plus de bonheur que chez aucun de leurs contemporains.

Il n'y a peut-être pas d'école de peinture qui, en Italie, n'ait conservé les traces du nimbe pendant le cours du xvi* siècle; Michel-Ange et le Corrége furent les plus prompts à rompre le lil traditionnel ; cependant le premier paraît.en avoir tenu compte, sur ce point , dans quelques-uns de ses dessins, et l'exemple du second n'empêcha pas le Parmesan , son élève, de le ressaisir quelquefois.

A Venise, où Jean Bellini , qui en fut le Pérugin et le Francia , fléchit plus facilement qu'aucun d'eux par rapport au nimbe, le Titien, le Tintoret en ont cependant encore couronné la tête de plusieurs de leurs Saints, et les figures de Christ du premier fourniraient quelques exemples du rayonnement cruciforme.

Au xvu« siècle, nous avons observé ce dérivé du nimbe, bien faiblement accusé, il est vrai, chez le chevalier d'Arpino , ce prolongement délayé de recelé qui , à Rome, devait sa source à Raphaël.

Carlo Dolçî , Sassoferato , qui visaient plus que la plupart de leurs contemporains aux expressions capables de satisfaire la piété , ont aussi soutenu, quoique d'une main timide , le véritable nimbe prêt à disparaître. Si on accordait ce nom à tous les éclats lumineux qui, autour des Saints, affectent plus ou moins la forme circulaire, il faudrait dire que le nimbe s'est conservé même au xvm' siècle; et, à supposer qu'il faille admettre une complète interruption de son usage dans les écoles qui ava.ont succédé aux grands maîtres d'Italie , il faut reconnaître qu'il s'y est relevé de no§ jours , avant luênie que le mouvement archéologique n"i a tendu, pour toute r£urope, à faire revivre l'intelligence

et 1« goût de rai*t vraiment chrétien» ne l'ait ravivé chez nous ^.

Remontons au xv« siècle , nous verrons que nous avions été plus lents d'abord à le modifier ' , un peu plus prompts ensuite à l'abandonner ; nous l'avions surtout abandonné plus complètement, de sorte que, par rapport à la France, on peut vraiment fixer, dans le sens que nous l'avons expliqué, sa disparition à la fin du xv^' siècle; les rares exemples que Ton en pourrait trouver dans les deux siècles suivants, ne doivent compter qu'à titre d'exceptions à une règle générale.

Cette dernière observation s'applique aux autres contrées du nord de l'Europe, où régnèrent les écoles flamande, hollandaise ou allemande. En Flandre , les Van Eyk n'avaient usé du nimbe que très-librement , dès le commencement du w^ siècle : dans le fameux tableau de V Adoration de V Agneau^ on ne voit pas un seul nimbe; on en voit peu, en général , chez les peintres qui dérivent de cette école.

En Allemagne, au contraire, le premier des trois Holbein (Jean- Michel) a nimbé du nimbe perpendiculaire, fixe et crucifère avec accompagnement et rayons cruciformes , les trois Personnes divines , dans un Couronnement de la Vierge^ qu'il peignit en 1499 dans le couvent de Sainte-Catherine d'Augsbourg 3. Dans le tableau de Y Adoration des Mages ^ dit tableau de la cathédrale de Cologne (4410), dans d'autres œuvres qui remontent aussi au commencement du xv* siècle , et sont, comme celle^^i, associées avec plus ou moins de fondement au nom de maître Stephan , les nimbes sont également de forme primitive , mais ils demeurent simples sur la tête de l'enfant Jésus^. Quelques années se sont passées : un saint Paul du second Holbein ne porte déjà plus , au lieu de nimbe, qu'un rayonnement à contours indéterminés; le nimbe

1. Oo en Toit notamment des preuves dans les tableaux publiés par VApe ItàHana, in-fol., 1835 et ann. suiv.

8. Les Heure* de Simon Vostre, dont les diverses éditions ont paru pendant les dernières années du xv« siècle et les premières du xyi», çonserrent le nimbe formé selon Tancienne manière, quoique diminué d*étendue, dans les petites vignettes d'encadrement, tandis qu*il est devenu mobile dans les grandes estampes qui remplissent une page entière ; quelquefois même il manque dans ces dernières.

On observe les mêmes oscillations que nous avons en occasion de citer, dans XesAnnalet arehéologiqfteSt T. XXIII, p. 14i, parmi les miniatures d'un Livre d'heures, manuserit de la Bibliothèque de Poitiers (n« 76), provenant de l'ancien collège des Jésuites de cette ville, et donné commode 1510, mais plus ancien probablement dans quelques-unes de ses parties.

3. Forster, Monumentê de la Peinture en Allemagne^ T. I, p. 20.

l. Id,, p. 93, 44. Martin Schongauer, artiste d*époque intermédiaire entre Stephan et le plus vieux des Holbein, a peint, pour l'église de Saint-Martin de Colmar, un tableau de la Vierge aux Roses, dans lequel Marie porte le nimbe antique fleuronné et chargé d'une inscription, et l'enfant Jésus un rayonnement cruciforme (Forsier, <d., p. 40).

reparaît en filets sur diverses têtes àe Saints peints par son fils, le dernier et le plus illustre de la race : mais celui-ei le supprime ailleurs sans difficulté^; et quand à Albert Durer, bu il n'en avait plus tenu luimême aucun compte , ou il l'avait remplacé par des rayonnements lumineux*.

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