DU LIVRE ET DE SON ATTRIBUTION AD SAUVEUR
Parmi les signes et les emblèmes employés dans l'iconographie chrétienne comme atti'ibuts généraux ou particuliers, il n'y en a pas de plus usité que le livre : il n'y en a pas non plus dont la signification soit aussi variée et aussi souvent indéterminée.
Il y a en effet des livres de tous les genres : il y en a de bons, il y en a de
mauvais, il y a des livres de science et des livres de prière, des livres de loi et des livres de compte. Le livre peut se prendre pour la loi même dont il contient les préceptes, pour le titre qui constate des droits particuliers ou conventionnels. Les formes ont peu servi pour établir des distiDctions entre ces différentes sortes d'écrits. Les variétés de forme reviennent toutes au livre proprement dit et au volumen ; l'on sait que plus généralement, chez les anciens, on écrivait sur des bandes formées de feuilles de papyrus ou de parchemin liées ensemble, et qui se roulaient ou se déroulaient selon que l'on voulait les feriMr ou les ouvrir : d'où est venu le nom de volumen^ de volvere^ rouler ; tandis que le nom de livre, /t'Aer, vient de l'écorce de certains arbres dont on a tiré quelques-unes des membranes qui ont servi pour y fixer l'écriture. Pour nous, nous donnons le nom de livre à tout assemblage de feuilles reliées de manière à prendre l'aspect de nos livres modernes , et plus généralement encore à tout assemblage de feuilles d'écriture, considérant alors le livre comme un terme générique qui comprend le volumen lui-méfUe.
Selon Guillaume Durand, le volumen fermé qu'il désigne sous le nom dero/u/a, rouleau, aurait exprimé l'idée d'une connaissance moins explicite et moins développée que le livre : en conséquence, les Patriarches et les Prophètes auraient été représentés avec des roto/âP dans les mains, parce qu'avant la venue de Jésus-Christ, les vérités de foi étaient voilées sous des figures, et sur beaucoup de points la foi était seulement implicite; tandis que les Apôtres delà nouvelle loi auraient été représentés, les uns avec des livres parce qu'ils ont une parfaite connaissance de la doctrine évangélique et qu'ils l'ont communiquée dans leurs écrits, leâ* autres avec des roiulœ^ parce qu'ils l'ont seulement préchée de vive voix ^. Mais à considérer les monuments, on ne voit point que cette interprétation ait été beaucoup suivie. Aux époques les plus primitives, le volumen est généralement seul usité; cependant on voit le livre à la main de l'Enfant Jésus, dans le groupe de la Vierge-Mère, de Sainte-Marie^Majeure, attribué à saint Luc : serait-ce un indice contraire à l'origine apostolique de l'image? conclurait-on de l'antiquité de l'image à celle de l'attribut ? Cette question subsidiaire demeure en suspens, comme la question principale elle-même. Quoi qu'il en soit, d'autres images prétendant à une semblable origine, nous montrent le volumen substitué au livre dans des conditions d'ailleurs identiques, et en général on peut dire que le livre une fois pleinement en usage, il se substitue au volumen et réciproquement, d'une manière qui parait assez indifférente, entre les mains des mêmes personnages et dans les mêmes circonstances.
i. Dorand, Aol. àiv. off., Lib. I, cap. ni, S ^^ •
78 GUIDE DE l'art GHRÂTIEN.
D'ailleurs, le vo/um^n, pris en particulier, ne saurait avoir la mémesignignification, au point de vue de Tévêque de Mende, selon qu'il est fermé ou qu'il est déployé : déployé, il parait devoir tout naturellement exprimer une connaissance très-explicite, et il se confond facilement alors avec le phylactère, bande de parchemin sur laquelle on écrivait des sentences. Ce sont en effet souvent des phylactères que portent, depuis le moyen &ge, les Patriarches, les Prophètes, comme les Apôtres eux-mêmes; et Ton comprend d'une part, qu'au fond, la différence puisse être aussi grande entre les deux qu'entre une sentence et un livre, et de l'autre que la sentence donnée comme le résumé du livre implique l'idée du livre luimême.
On demanderait encore si, en pareil cas, l'attribut mis dans les mains des écrivains sacrés se rapporte au souvenir de leurs propres écrits» ou si on doit le prendre pour un ensemble des vérités révélées ; s'ils portent chacun un livre différent ou tous le même livre? Il n'y a rien d'absolu à cet égard : les sentences qui sont personnelles aux écrivains sacrés, militent, sur certains monuments, en faveur delà première interprétation; il se rencontrera ailleurs des circonstances qui feront fortement pencher la balance vers la seconde. Chaque école, chaque artiste a ses vues : vues qui ensuite se pénètrent les unes les autres. Veut-on observer un exemple de distinction très-légitime, mais tout arbitraire? Nous le trouvons dans les fresques de l'église Saint-Clément, à Rome, attribuées à Masaccio : les Ëvangélistes et les quatre Docteurs de l'Église latine étant réunis deux à deux dans les quatre compartiments de la voûte, les Ëvangélistes portent des phylactères sur lesquels ils écrivent, tandis que les Docteurs ont chacun un livre à la main. Nous sommes descendus jusqu'à une époque relativement fort tardive, pour trouver la chose très-clairement exprimée, et faire concevoir comment, dans tous les temps, des distinctions analogues ont pu facilement être faites.
Bien qu'il y ait de mauvais livres, le livre en général, quelque forme qu'il reçoive, celle de livre proprement dit ou de volumen^ se prend toujours en bonne part dans l'iconographie chrétienne ; ou du moiûs aucune exception ne nous revient à la mémoire, car nous parlons du livre employé à titre d'attribut et non des livres qui peuvent figurer dans la représentation d'un fait, comme dans le tableau de Le Sueur, où les Gentils détruisent les livres de leur vaine science, sous l'impression des prédications de saint Paul, à Ephèse. Le livre, d'ailleurs, tire sa significatioD des personnages qui le portent, et des circonstances dans lesquelles il leur est attribué.
Entre les mains de Dieu, il implique l'idée ou de la science divine ou des décrets divins; il pourrait encore signifier le livre de vie où sont
LINCARNATION UECRKTF.F,
DES SI6NB8 STHBOLIQUES EN GÉNÉRAL. 79
inscrits les élus ; dans une miniature d'un manuscrit de la Légende dorée (PI. V, Bibl. nat. fr., 244 fol.), à laquelle nous empruntons une représentation de la sainte Trinité*, l'Annonciation étant représentée dans la partie inférieure, les trois Personnes divines sç>nt comme en conseil audessus, pour ûtet le moment où, à la requête d'un ange, va s'accomplir le mystère de l'Incarnation. Or, devant elles s*ouvre un livre gigantesque : ce livre n'est-il pas celui des décrets divins, ouvert afin de montrer qu'ils vont s'accomplir pour le salut de l'humanité ? Il est tenu par Dieu le Père, mais non pas comme attribut qui lui soit personnel, car le livre ne lai est attribué personnellement que par exception. M. l'abbé Martigoy en cite uA exemple d'après Ciampini, où il serait le symbole de la foi, au-dessus du baptême d'Ag'^lulphe , roi des Lombards : exemple qui daterait par conséquent du vi® siècle ; mais la ^planche sur laquelle il se trouve est si incorrecte, qu'on ne peut véritablement rien en conclure, et nous croirions plutôt que la main dont il s'agit fait le geste oratoire ou de la bénédiction ^
Le livre se montre, au contraire , avec une telle persistance, dans les circonstances les plus diverses, entre les mains de I^otre-Seigneur Jésus- Christ, qu'aucun autre attribut n'a autant été dévolu au Dieu fait homme. Sur les anciens sarcophages notamment, on le lui voit à peu près en toutes circonstances et jusque dans la scène de sa comparution devant Pilate '. Au xii* siècle, sur le candélabre de la basilique de Saint-PauL il le conserve encore dans cette scène, et dans celle des hommages dérisoires rendus à sa royauté parles soldats du gouverneur romain.
Porté par le Christ, lelivreest, à n'en pas douter, principalement le livre de l'Evangile, de la doctrine.évangélique, de la Loi nouvelle, toutes pensées qui se confondent entre elles; cependant nous ne voudrions pas aflBrmer que, dans les monuments les plus primitifs surtout, sans exclure ces significations , le livre ne voulût dire que le personnage possède toute science et toute autorité : mais aussi l'on peut dire que toute science et toute autorité viennent se résumer dans l'Evangile , et tel doit être le sens d'une peinture du cimetière de Sainte- Agnès, publiée par Bosio ^, où le Sauveur est assis et tenant un livre ouvert entre deux icrinia^ — coffrets contenant des volumes en rouleau, — au-delà desquels viennent ensuite les deux apôtres saint Pierre et saint Paul. Les écrits ainsi réunis doivent signifier, dans l'iconographie chrétienne, l'ensemble de toutes les connaissances, ou bien l'ensemble des Livres saints qui trouvent dans l'Ëvangile leur développement, leur manifestation, leur conclusion.
Dans une autre peinture du cimetière de Saint-Calixte, publiée aussi par
1. Did. det AtU.ehrU,, p. 679; Giampini, VeU mon., T. II, pi. v. 1 Bosio, Roma êoU.t p. iS,
80 GUIDE DB l'art CHRÉTIEN.
Bosio ^, deux scrinia sont placés devant deux personnages , encore saint Pierre et saint Paul , selon toute probabilité, qui accompagnent Daniel dans la fosse aux lions ; ceci dit en figure ce que Timage de Notre- Seigneur en personne disait plus expressément, et le sens est le même, de telle sorte cependant que Ton penche un peu plus vers l'idée de la doctrine en tant qu'elle est possédée par l'Eglise, qu'en vuedeNotre-Seigneur dont elle vient.
Les scrinia étant d'un usage général dans les premiers temps du christianisme, les fidèles en avaient qui étaient spécialement consacrésà contenir les Livres saints, et que l'on nommait scrinia sacra. Souvent ils les disposaient de telle sorte qu'ils pussent les suspendre, ef ils les suspendaient effectivement à leur cou ; et ces expressions scrinia sacra ou sancta^ s'en tendant comme signifiant les Livres saints, les représentations de ces sortes de coffrets ou de sachets, que les volumes y fussent apparents ou qu'ils ne le fussent pas, avaient par eux-mêmes cette signification ^.
Dans ses rapports avec le Sauveur, le livre peut encore rappeler le livre apocalyptique aux sept sceaux, que, divin Agneau, il était seul capable d'ouvrir : ce livre était celui des desseins de Dieu en tant que Notre-Seigneur pouvait seul les connaître et les accomplir, plutôt que l'Evangile en tant qu'il devait être prêché. Au fait encore, ces idées se fondent, mais le point de vue est différent : c'est évidemment le livre de l'Apocalypse, conformément à cette distinction y que l'on se propose de mettre sous les yeux, lorsque l'Agneau est représenté couché sur ce mystérieux emblème : d'où est arrivé au moyen âge que saint Jean-Baptiste porte souvent le livre et l'Agneau ainsi associés. Hors de là et des représentations directes de l'Apocalypse, c'est, nous le répétons, l'idée de la doctrine évangélique et de tous ses genres d'efficacité qui est plus directement mise en avant.
Dans un assez grand nombre de monuments, le livre porté par le Sauveur étant ouvert, on y lit diverses sentences qui peuvent servir à faire comprendre jusqu'à quel point peut s'étendre la variété des sens qu'on lui attribuait. Le plus ancien des monuments qui offrent cette particularité, est la mosaïque de Sainte-Pudentienne. L'inscription tracée sur le livre est celle-ci : dominus gonservator ecclesle pvDENTiANiE. Il n'y a pas à s'inquiéter de l'apparente restriction de cette formule , qu'elle soit primitive ou qu'elle ait été ajoutée lors de quelques réparations postérieures. Ce qu'il faut y voir surtout, ce sont deux tendances que l'ensemble des autres monuments vient confirmer. La première de ces
i. BoBio, Roma soU., p. 475.