‹ Guide de l'art chrétien (volume 2)Chapitre 84 sur 216 · Ezech., I · texte numérisé non relu

Ezech., I

Le moment est venu de voir quelles inspirations Ton doit tirer de cette magnifique figure de TAncien de» jours, donnée par le prophète.

L'Ancien des jouçs s'assied sur son trône , ou plutôt sur ses trônes, throniposiii sunt ; son vêtement est blanc comme la neige, et les cheveux de sa tête sont comme la laine la plus pure: son trône est de flammes : ces trônes vivants et animés sur lesquels il repose, par leur accord, en effet, ne font qu'un, et ils peuvent être considérés comme ne faisant qu'un s^'ul trône; et ce trône est un char, car il a des roues et il marche : roues elles-mêmes, toutes de flammes, ro^ep ejus ignis accensus ; ou plutôt, il D'est que roues : les trônes angéliques de la hiérarchie céleste, représentés sous formes de roues. Et au milieu de ces roues enflammées, un fleuve de feu plus vif et plus rapide sort de la face de rcternel. Des milliers de mille l'assistaient, et dix mille centaines de mille se tenaient prêts à le servir*.

Que ce langage nous fait monter haut par delà toute vigueur des muscles et toute largeur de geste ou d'attitude) Comment ne pas comprendre ensuite que, pour approcher de cette sublimité, la peinture a surtout besoin de s'imma^érialiser au contraire? Il y a deux manières de le tenter : en se servant pour s'élever ou de la lumière et de sa fluidité, ou de la sérénité d'expression. La majesté suave d'une figure sereine porte au recueillement, et c'est par le recueillement que l'âme s'élève davantage. Veut-on parler plutôt aux sens : on le fera au moyen de la lumière. Qu'est-il besoin, dans une figure divine^ de sentir la chair et les os, quand le plus heureux succès de l'art serait de donner à entendre qu'il n*y en a pas? Dieu se montre-t-il, en effet, sous une figure humaine : cette figure n'est qu'une apparence. Ézéchiel s'exprime évidemment dans ce sens; et le magique vieillardde Daniel, tout de flammes, peut-il être considéré comme

formé d'un épais limon corporel?

Souvent les artistes des vieux temps se sont contentés, pour rappeler Faction divine, de figurer au sommet de la composition un arc de sphère rayonnant ou azuré. Le Dante, dans son Paradis, représente les élus comme autant d'astres pleins d'éclat : les aperçoit-on de loin, on ]

ne distingue qu'un globe lumineux; quand on approche , on reconnaît leurs figures et leurs traits. Le peintre ne serait-il pas dans letrai, si, d'une manière analogue, dégageant de la gloire divine des formes tout éthérées^ tout enflammées, il les rendait néanmoins parfaitement distinctes?

1. Aspiciebam donec throoi positi sunt, et Antiquus dierum sedit. Vestimentom ejus qnasi nix et eapilli capitis ejus quasi lana munda ; thronus ejus flamme ignis : rota» ejus ignis lecensus, fluvius ignens rapidusque egrediebatur a facie ejus. Millia millium ministrabani '9 et decies millia centum miliia assistebant ei. (Dan., vu, 9.)

Que ce soit un moyen de serrer de plus près à la fois Tidéal et le vrai, il ne faut pas en conclure à l'exclusion de toute autre voie pour viser au même but. Il serait exagéré de méconnaître de très-grandes beautés dans les figures du Père éternel de la chapelle Sixtineet des Loges du Vatican, surtout dans celles de ces figures que les deux grands artistes ont jetées comme flottant dans l'espace.

Il est cependant une autre figure de Raphaël, qui serait plutôt le chefd'œuvre du genre: le tableau de l^Vision d'Ézéchiel n'est petit que par la dimension, il est grand et large de style autant que possible, et Raphaël s'y montre plus lui-même; avec moins de vigueur anatomique, il y a mis plus d'inspiration. Il s'est inspiré à la fois d'Ezéchiel et de Daniel: il a pris de celui-ci le type même de l'Ancien des jours, un peu rajeuni toutefois, et les milliers de Chérubins qui forment là comme l'air que l'on respire; il a puibé dans l'un et Tautre un souffle qui soulève.

La vision d'Ezéchiel, plus encore que celle de Daniel, est impossible à rendre littéralement en peinture : quel éclat, quel mouvement, quel enchaînement inextricable entre tous les symboles î L'imagination est puissamment excitée ; mais comme on est entraîné au delà de tout ce qui petit s'imaginer ou se concevoir ! comme on est saisi de tant de majesté et de puissance, dont les linéaments vous échappent à force d'éclat et de grandeur I Il faut une grande sobriété de moyens pour faire passer dans l'art quelque chose de semblable. Raphaël l'a compris : il s'est contenté de résumer ce qui est exposé avec un si magnifique développement par le Prophète , et c'est surtout par l'expression enivrée de ses quatre animaux, secondée de leurs formes supra-naturelles, qu'il vous transporte jusqu'à un point qui puisse répondre au frémissement que vous fait éprouver la lecture du texte sacré.

Est-ce qu'en lisant vous ne comprenez pas cependant que, delà part de l'artiste , il eût été possible de faire mieux encore ? Du mieux, Raphaël en donne l'idée lui-même, car ce jetgrandiose, imprimé à son œuvre, n'aurait rien perdu de sa force; il en aurait gagné au contraire, si le grand peintre eût attribué à Dieu et aux Anges des formes moins naturelles, comme il les eût conçues quelques années plus tôt. Mais si, au lieu de porter ses aspirations dans les voies du possible, on s'en tient aux œuvres réalisées, on jugera, en les comparant, que, de main humaine, il n'y en a aucune autre qui approche de l'idée donnée par les Prophètes, comme cette vision de la gloire du Seigneur : Aû?c visio similitudinisgloriœ Domim,

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