APPARITIONS DIVINES
Que Dieu se montre comme créateur, ou que, l'œuvre delà création accomplie, il apparaisse pour manifester sa volonté et son action , il est toujours le même :il semblerait donc qu'il ne devrait pas y avoir de différence, quant à la manière de le représenter dans l'un ou l'autre cas. De différence radicale, il n'y eu a aucune; mais comme les représentalious de Dieu ont plutôt pour but de dire comment il agit que d'exprimer ce qu'il est^ son action providentielle étant distincte, selon notre manière de comprendre, de son action créatrice, il n'est pas hors de propos que cette distinction se fasse sentir dans l'iconographie chrétienne.
créateur h Chartres, el successivement uous en mettronfi plusieurs autres sous les yeux de nos lecteurs, notamment celle dont nous venons de parler. 1 . Nous reproduirons cette Hgure Tome IV.
DE Dieu. i57
Dans la Création, Dieu agissait par lui-même ; il élait descendu au milieu de ses créaluren naissantes poiiV les organiser, il posait le pied sur le globe que nous foulons, ou il planait du moins dans l'atmosphère que nous respirons. Son œuvre accomplie, quand la nature est pourvue de tous les agents nécessaires pour assurer sa marche, alors il continue de la diriger, non plus comme un ouvrier au jour de son labeur, mais plutôt comme un roi reposant sur son trône, et de là qui ordonne. Il oe veut pas qu'où l'ignore; il exige que chaque jour on s'adresse à |ui et comme Maître et comme Père ; puis, de temps en temps, il lève le voile de son immensité, et, sans sortir de son palais éternel, il nous apparaît.
Ou peut dire qu'il apparaît toutes les ibis que, parlant au cœur ou faisant retentir dans l'air des sons qui frappent réellement nos oreilles, ou reconnaît manifestement que lui seul a pu parler comme il l'a fait; toutes les fuis qu'en son nom il se produit des événements qui dépassent les forces ordinaires de la nature ; toutes les fois, en un mot, qu'il y a miracle ou prophétie. Alors le peintre, usant de ses propres moyens d'expression, agit selon les convenances de son sujet, s'il fait apercevoir une figure de Dieu ; mais,comprenantbien la distinction précédemment établie, H le fera cependant de manière à laisser comprendre que Dieu , intervenant ici-bas, continue de demeurer là-haut. Ce qu'il nous montrera de lui dani la lumière, dans une auréole, dans la gloire, au milieu des Duées, avec un cortège angélique, suspendu dans les airs par quelque moyen que ce soit pour donner l'idée du ciel, ne sera jamais qu'une indication ; l'action terrestre sera la seule qu'il s'attachera véritablement à représenter, mais comme ayant hors de la terre sa cause immédiate.
Cette distinction établie , selon que Dieu agit comme créateur ou qu'il semanifeste.postérieurement à la créatioQ, n'est pas absolue, et, aussitôt la création terminée, il n'est pas dit que Dieu n'apparaîtra plus que dans les hauteurs célestes. C'est toujours la sainte Écriture qui doit être en cette matière le souverain guide de l'artiste chrétien : or,on voit,d'après le texte sacré, que Dieu, après avoir accompli son œuvre créatrice, est demeuré encore d'une manière spéciale auprès de l'homme pour surveiller et diriger déplus près ses premiers pas dans la vie ; il lui parle, non pas comme revenant vers lui, mais comme ne l*ayant pas quitté. Avec un peu de réflexion, on comprend en effet que l'ouvrage de Dieu n'avait pas reçu son complément, jusqu'à ce que la chute de l'homme lui eût donné occasion d'annoncer Tlncarnation et le souverain Réparateur; puis la sollicitude divine se reporte sur la filiation de la lignée choisie, par laquelle lepreoQier Adam doit transmettre au second le sang qu'il a reçu de Dieu, et ce n'est que peu à peu^ et par degrés insensibles, que Dieu s'est éloigné»
1S8 GUIDE DE l'art CHHÉTIEN'.
et que, continuant de parler et d'agir directement selon les besoins des siCDS, il semble que sa voix vienne de [kluB loin et que son bras ail en besoin de s'allonger. Bientôt ce seront tes Anges qui parleront le 'plus souvent et qtai se manifesteront en son nom; il faudra s'élever sur le sommet des monts pour s'approcher de lui, et c'est au faite du Sinai qu Moïse pourra s'entretenir avec Dieu. Plus tard , les Prophètes ne le trouveraient même plus au milieu des éclairs de la montagne sainte : il faut que leurs regards soient transportés jusqu'au plus profond des sanctuaires célestes, et c'est ià qu'ils peuvent apercevoir ces figures éclatantes qui ne sont cependant que l'ombre de lui-même.
L'ordre tracéparles livres saints, dans leur stylellgurë, a été suivi, «non absolument, du moins quant aux grandes lignes, et l'art chrétien ne pea( trouver que profit à s'y conformer.
Indépendamment des appariiions divines, qu'il convient, en matière d'art, d'appeler historiques, soit que le récit originaire dise que Dieu est apparu ou que l'artiste traduise seulement, selon le mode d'expression qui lui est propre, l'énoncé de l'intervention divine directe dans un fiit réel, — il est conforme aussi à la saine pratique de l'iconographie cliré-
Dieo enTojiDl tiiini Pierre an seeoitn de* chritiem. (Hinialnre da xv* tiicla.)
Uenne de faire apparaître Dieu dans la représentation d'un fait fictif, tel qu'il est loisible d'en imaginer pour rendre sous une forme sensible une
vérité de l'ordre moral. On Ta beaucoup fait, surtout dans les Bibles moralisées du moyen âge. Ainsi, sur le texte de la Genèse, rapportant cornmenl Noé ouvrit la porte qu'il avait.faite dans la toiture de l'arche, le commentateur dit : Noë que Diex délivra de si grand péril^ signefie tout ban chrestien qui persévère en ferme foy^ lequel Diex délivre de tout péril par la fermeté de sa foy. Et c'est là qu'est posée la vignette représentant trois chrétiens qui sont montés dans une barque agitée, mais auxquels Dieu apparaît, envoyant saint Pierre à leur secours.
Lorsque Abraham envoie Éliézer à la recherche d'une femme pour son fils, le commentaire porte : Abraham qui bailla ses biens à son sergent pour guérir à son fils femme, signefie Dieu le père qui a baillé l'Évangile et les Uens de vertus aux apôtres pour aprester et appareiller à Jhu Crist , l'épouse S*^Eglise.Et dans la vignette, on voit Dieu dans le ciel donnant un livre, rÉglise couronnée à droite, et à gauche un groupe d'apôtres, saint Pierre et saint Paul en tête ^
Semblable mode de représentation est applicable à toutes les formules de langage où l'on niet le saint nom de Dieu en avant. Que l'on veuille rendre ces paroles : Deus, ad adjuvandum me festina, on peut représenter une figure divine qui, du haut du ciel, apparaît étendant sa main sur le chrétien. Que PonXattache à cette sentence : « Le ministre de Dieu sème et c arrose. Dieu lui-même donne l'accroissement, Deus dat mcrementum », ou à celle-ci : a L'homme s'agite et Dieu le mène » , on conçoit qu'il y ait lieu de faire apparaître Dieu, et même, jusqu'à un certain point, de le faire agir.
Le sujet du tableau est alors tout symbolique ; mais le genre d'action attribué aux figures divines demeure encore dans les termes de la représentation des faits particuliers. Nous allons voir dans quelles circonstances elles se rapportent plutôt à l'état permanent du souverain Seigneur de toutes choses.
DDSU DANS LES MYSTÈRES ÉVANGÉLIQUfiS.
Si on se rend fidèlement compte des circonstances, on le reconnaîtra : c'est en vue encore d'un fait que, par delà toutes conditions de temps et de lieu, Dieu, au point culminant de beaucoup de tableaux , semble nous
i. Bibiiot. nat. BibUa saera^ T. l\, 166. — 6829, fol. v et vin , manuscrit da xiv* aiècle; Mis une partie des miniatures sont plutôt du xv*. Nous publions la première de ces ■ÎBiitQfes à la page précédente.
inviter à élever nos pensées plus haut que ses œuvres et à les fixer sur lui-même; mais ce fait est le fait capital dans les annales du mondo, et il est le nœud de toutes les destinées humaines. C'est en vue de l'Incarnation et pour rendre témoignage à son divin Fils, que Dieu le Père apf)arait dans la gloire , comme une manière de rendre ce que l'Évangile rapporte de son intervention sur le Jourdain et sur le Thabor. Aussi la distinction des Personnes est-elle inhérente à pareil genre de représentations, tant que l'art conserve un sens profondément chrétien. Cette observation soulève une autre remarque; par l'effet du développement évangélique de la révélation, la distinction des Personnes divines étant divulguée et bien définie, U n'y 'a plus lieu, dans les faits du Nouveau Testament,de s'en tenir à aucun mode de représentation où cette distinction demeurerait inaperçue ; et les opérations du dehors étant, dans un certain sens, réputées propres au Fils ou au Saint-Esprit, on ne fait intervenir la première Personne de la sainte Trinité que pour attester la mission des deux autres. Quand on commence à représenter Dieu le Père pour lui-même, c'est par exception » et les exceptions ne se sont jamais beaucoup multipliées. Il est possible que tel artiste ait eu pour pensée principale, en faisant un tableau, de mettre en relief la beauté majestueuse d'une tête de vieillard qu'il aurait observée ou connue; mais celui qui aura voulu sincèrement élever le cœur à Dieu, autant qu'on le peut faire en agissant sur les yeux, aura pris bien préférabiemcnt pour terme le Fils de Marie, vers lequel d'en haut comme d'en bas tout viendra converger: passe encore, si, la figure du Fils étant absente, celle du Père cependant s*y rapporte, comme si elles prenaient place l'une et l'autre dans la composition.
On rencontre des œuvres modernes où là sainte Vierge est accueillie dans la gloire par le Père céleste seul, sans le concours du Sauveur. Pourquoi cette abstention du Fils, quand il s'agit d'honorer la Mère? Serait-il trop exagéré d'y voir comme un faux reflet de Déisme, si irréfléchi qu'il soit? Userait tout au moins beaucoup plus convenable que Jésus se ^^se^ vât toujours principalement le soin de tendre la main à Marie et de la couronner lorsqu'elle vient régner avec lui à jamais. Le rôle de Dieu le Père n'en est pas diminué, soit que, dans une position supérieure, il préside avec tout l'cclat de sa majesté, ou qu'il s'associe plus Immédiatement à la scène qui se passe entre le Fils et la Mère, pour déposer sur le front de celle-ci la couronne qui lui est accordée comme reine des cieux; ordinairement, alors, on fait aussi intervenir le Saint-Esprit,' et ce n'est pas trop des trois Personnes divines pour investir la première des créatures d'une aussi sublime dignité.
Parla glorification de la Mère, c'est encore le Fils qui est glorifié, l'In-
carnation rfui est exaltée ; et s'il convient que l^s figures de Dieu le Père dans la gloire aient principalement ce but , il convient aussi que celles du Saint-Esprit y participent. D'où il résulte que, aux bonnes époques de l'iconographie chrétienne, on voit peu de figures du Père, dans l'état plus spécialement glorieux qui nous occupe, sans qu'elles soient accompagnées des figures des deux autres Personnes, toujours inséparables de la première par leur commune essence, bien qu'e<^sentielfement distinctes.
L'étude des représentations qui ont pour objet spécial la sainte Trinité, nous ramènera à cette triple association. Pour le moment, nous n'avons à nous en occuper que relativement à la figure de Dieu le Père. Quels rôles, i|oel$ sentiments doit-on lui prêter?
Au nom de père s'attachent une idée de dignité et une idée de tendresse , c'est dans le sentiment delà première de ces idées que Dieu le Père, associéaux autres Personnes divines, est ordinairement représenté; il préside le conseil divin, à lui appartient tout ce que l'esprit peut concevoir, tout ce que le pinceau sait rendre de plus sublime majesté ; ou, rentrant en luimême, comme dans la Dispute du Saint-Sacrement de Raphaël, on voit que sa pensée comprend tout, ou bien se répandant au dehors les bras étendus, ou voit que^a puissance embrasse tout.
Dans ces compositions où, au mystère de la sainte Trinité, on a voulu associer la pensée de ceux de l'Incarnation et de la Rédemption, quand l'image du Crucifix avait encore principalement pour objet de rendre le triomphe de Jésus-Christ par la croix, le Père naturellement dut participer à raccomplissement de ce grand mystère, avec un caractère de solennité avec les fruits surabondants que le ciel et la terre devaient en attendre. Lorsque l'art chrétien est entré dans les voies d'une piété plus voisine des affections naturelles; lorsqu'on a voulu principalement, par l'image du Crucifix, nous apitoyer au souvenir des souB'rances du Sauveur, nous exciter à la componction et nous faire gémir sur nos péchés en vue des peines qu'ils lui ont causées, alors Dieu le Père lui-même, présidant au mystère de la croix, a pris une physionomie douloureuse. On lui a donné au contraire un visage souriant, lorsqu'on a voulu le représenter jetant du haut du cieK sur le Filsde Marie, un regard d'éternelle complaisance, soit que l'Enfant divin repose sur le sein de sa mère ou qu'il soit étendu sur l'humble couche de Bethléem.
On est entré plus avant encore dans cette voie sentimentale : le Père éter- ' nel est de nouveau descendu de son séjour suprême, et on l'a vu prendre sur ses genoux le corps inanimé de son Fils.
La pensée primitive avait ainsi achevé de dégénérer; mais, la chute admise, il faut convenir que les artistes du xv** siècle surent en tirer un parti édifiant.
Nous en avons un exemple au nxusée du Louvre, dans un- tableau ('e vieille Ecole française, attribué, nous ne savons sur quel fondement, au XIV* siècle, bien qu'il ait une grande analogie de couleur et de style avec les œuvres italiennes de la première moitié du siècle suivant. Dans la seconde moitié de ce siècle, Sodoma fit sur le même sujet le tableau plus connu qui se voit dans le chœur delà cathédrale (le Pise, et ilfautdireque, si l'œuvre de l'artiste italien est mieux peinte , celle du peintre français l'emporte par la supériorité de la pensée. U a su rendre la douleur du Père plus digne et plus sereine : on le sent d'autant mieux qu'il a heureusement ménagé des gradations et des contrastes, en faisant concourir la sainte Vierge, saint Jean et un groupe de petits anges à la composition de cette Pietà; la douleur de la Hère est plus tendre que celle du Père, mais elle est elle-même maîtrisée par une nature supérieure, et la douleur de saint Jean est la seule qui se manifeste par un commencement de déformation dans les traits : si bien que, dans Marie, on puisse reconnaître la Mère de Dieu, et, en considérant le Père, élever bientôt la pensée jusqu'à la nature divine.