‹ Guide de l'art chrétienChapitre 100 sur 238 · TENTATION ET MANIFESTATIONS DE NOTRE* SEIGNEUR · texte numérisé non relu

TENTATION ET MANIFESTATIONS DE NOTRE* SEIGNEUR

Après son Baptême, Notre-Seigneur s*en alla dans le désert; nous avons vu avec quelle admirable simplicité le Beato Angelico avait su l'y représenter. Un pourrait prendre les choses autrement, et, s'emparant d'un mot de saint Marc, animer. autour de lui la solitude, et l'entourant des bêtes sauvages adoucies par sa présence, annoncer que l'empire sur la nature, perdu par Adam, est désormais reconquis.

Viennent ensuite les trois tentations ; elles ont été toutes les trois représentées dans lesmosaîques de Monreale;un peuauparavant^oû peut dire qu'elles ont été toutes les trois résumées dans une seule représenta* tion, sur la porte de bronze de la même ville, et sur celle de Pise : le Sauveur est assis sur une pointe de rocher très-élevée, avec Satan devant lui : ce qui rappelle à la fois le désert oii.il l'aborda et la haute montagne où il le transporta, et, par conséquent, la première et la dernière tentation; la seconde. est rappelée au moyen du Temple qu l'on voit à côté. Dans les miniatures d'un Fxultet qui appartenait à la cathédrale de Pise, lorsque Martini l'a publié ^ et qui nous paraîtrait à peu près du niême temps , on a rappelé aussi tout à la fois la scène initiale et la scène finale : la première au moyen des pierres placées aux pieds du démon, et qu'il montre encore ; la seconde, parce que l'on voit qu'il s'en va, et que trois Anges, de l'autre côté, sont déjà profondément inclinés pour adorer leur Dieu, et se mettre à*son service. Quant à Notre- Seigneur lui-même, son attitude répond à l'idéj d'une réponse victorieuse, qui s'applique également bien à toutes les tentations. La composition prend ainsi un caractère de glorification, caractère auquel s'est attaché le Pérugin, dans la voûte de la salle du Borgo, au Vatican , oii il

t. Martini, Thés. bat. Pisan,, pi. xxxvi.

VIE PUBUQUB DE NOTHK-SCIGMEUR. âi5

a aussi opposé, dans un même tableau, le rôle du tentateur et celui des bons Anges, mais*au moyen dedeux figures du Sauveur, placées sur le premier et le second plan. Â ta première, Satan, sous une attitude bénigne, qaî^ avec ses cornes, le fait ressembler à Moïse, présente une pierre. La seconde oecope en perspective le milieu de la scène, laissée ouveito entre les deux premiers personnages , et les Anges sont rangés autour d'elle, portant la nourriture céleste qui lui est destinée. Les vases qui la contiennent, en effet, semblent des vases à parfums , ils seraient insuffisants pour contenir une nourriture grossière. L'on peut en gojuter Tarôme,en continuani, comme le fait le Sauveur, de méditer et de prier, de sorte que,disant à Satan, sur Tavant-scène: aon vitdela parole de Dieu », il montre sur l'arrière-scène comment on vit de cette parole , et comment il en a vécu pendant quarante jours : il le montre tout autant et mieux qu'il n'annonce vouloir prendre les adoucissements préparés pour ses besoins corporels.

On comprend, d'ailleurs, que cette manière toute mystique de représenter ce mystère, n'est pas celle qui convient ordinairement; mais elle laisse apercevoir la tariété d'aspect qu'il peut prendre selon le mode de représentation. On s'est occupé de savoir s'il était à propos que Satan ttnt les pierres dans la main, ou qu'il les montrât étendues sur le sol. Attfond, il importe très-peu ; nous ne croyons pas non plus qu'il faiJIeexi* ger la présence de plusieurs pierres, bien que le texte évaugélique se serve incontestablement du pluriel. Une pierre dans la main du domon exprime la substance du fait, et cela suffit, si l'on s'est annoncé comme ne voulant ex primer que cette substance. Userait mieux, assurément, d'en montrer un plus grand nombre, quand la composition se développe sous forme historique.

La pensée dominante du sujet, qui doit se formuler dans la physionomie et le geste du Sauveur, c'.est toujours de faire comprendre (|ue la nourriture spirituelle de l'Ame prend le pas sur la nourriture matérielledu eorps; celle-ci, mise à son rang, mérite alors d'être prise avec action de grâces, el il n'est pas au-dessous du ministère des Anges de la dispenser à celui qui nous est donné comme modèle.

De même, pour la seconde et la troisième tentation, il n*im[-or(e que très-secondaîrement de savoir quel était ce pinacle du Temple, où le Sauveur fut transporté, et comment le repr^^senter ; de savoir quelle surtc de mirage le Démon fit apparaître ensuite sur la montagne. Il suffit de s'arrêter, sur de semblables points, à des vraisemblances, et l'on mettra toute son attention à montrer Jé^us aussi simple, aussi humble que possible, avec une sereine majesté, qui s'animera d'indignation, lorsque range déchu aura parlé de se faire adorer : celui-ci, jusque-là , aura pu

2t6 GUIDE DE l'art CHRÉTIEN.

conserver un certain caractère de grandeur empruntée, au travers duquel on ne verrait apparaître qu'à la dérobée des signes de la bestialité, un sourire insidieux, un coup d'çeil oblique qui dénote l'esprit du mal. Aussitôt que Nôtre-Seigneur lui dit ces paroles foudroyantes : Vadentro Sntanas^ tout prestige disparaît; le monstre infernal doit reprendre ses formes les plus hideuses, et le Fils de Dieu prendra un aspect foudroyant, manifestant sa divinité, sans se révéler au tentateur, car il l'a déjà rois dans l'impossibilité de lever les yeux sur lui. Cet esprit bestial lui offrait les splendeurs d'une royauté imaginaire, et c'est lui qui est le roi; Satan aspirait à se faire adorer, et c'est lui qui est le Dieu!

La tentation de Notre-Seigneur nous étant apparue, dans l'art, avec une couleur finale de manifestation, nous sommes mieux fondé à la faire suivre des autres faits qui ont plus particulièrement ce caractère, et auxquels nous ne pouvons accorder qu'une brève attention. Nous conoeotrerons donc, dans le même article, le Miracle de Cana^ la Multiplieatm des painSy et les Vendeurs chassés du Temple; réservant un article spécial pour la Transfiguration^ eu égard à l'importance plus grande prise parce mystère, dans les compositions artistiques.

Cette dernière observation s'applique aux faits de cette nature, pris dans leurensemble ; elle ne serait pas fondée, si on s'attachait particulièrement à rère primitive de l'art chrétien, puisqu'au contraire le Miracle de Cana et la Multiplication des pains y jouent un rôle prépondérant, tandis qu'il faut relativement descendre assez bas pour y voir la Transfiguration en honneur. Dans ces temps primitifs, c'était le ifiracfe de Cana que Ton représentait ; dans les temps modernes, en parlant des représentations de ce miracle, on dira plutôt les Noces de Cana. En effet, c'est que, d'abord, on s'attachait à Vidée de la transformation ; et, dans la suite, on en est venu à rechercher plutôt le spectacle des noces. Pour rendre l'idée, il suffisait de montrer Notre-Seigueur étendant sa main toute-puissante sur les urnes, où s opérait, hors de la portée du regard, le changement merveilleux. L'expression hiéroglyphique du fait pouvait se résumer plus complètement encore, et, pour le dire, il su£Ssail de figurer les urnes. Youlait-on, au contraire, développer la représentation , on ne s'inquiétait point d'y faire figurer les personnages qui , réellement, avaient été présents aux Noces de Cana, pas même la sainte Vierge , encore moins rien qui rappelât des noces ou un repas. On y appelait les Apôtres, comme étant les dispensateurs des grâces célestes, comme étant les ministres du Sacrement eucharistique, ainsi figurés. Dans les peintures de l'antique basilique de Saint-Clément, à Rome, oii le Miracle de Cana est associé, comme idée, au Crucifiement et à la Résurrection de Notre*Seigneur, pour dire l'expansion des grâces provenant de ces mystères , la scène e^

développée comme fait; alors la sainte Vierge s'y montre à cdté de Notre-Seigneurje roattre d'hôtel y paraît aussi, soas de moindres dimensioDS, et désigné par son nom : Architrielinus, Les. circonstances successives de la demande adressée par Marie à son divin Fils, de Tordre donné par eelui-ci de remplir les urnes d*eau , de Tappel fait à ce préposé au service pour goûter cette eau changée en vin, sont ainsi groupées dans un seul moment^ parce qu'on a voulu les rappeler toutes ; mais on n'a tenté en rien de représenter d'ailleurs le festin. Au xii« siècle , sur la porte de Bénévent, et au xui* siècle, dans les bas-reliefs du chœur, à Notre-Dame-de-Paris, si on n'a pas cherchera donner à la représentation l'aspect d'un festin de noces, on a du moins voulu qu'on en vit la table ; 1^ convives y sont assis et au nombre de quatre seulement-, i Paris, ils sont placés dans cet ordre : la sainte Vierge, Notre-Seigneur , l'époux et l'épouse. L'époux est nimbé, et il tient un pain timbré d'une croix ; on a donc voulu en faire un Apdtre, — saint Jean probablement , selon la légende, — quoiqu'il ne soit pas imberbe, conformément au type ordinaire du Disciple bien-aimé, et tout particulièrement dans la Cène, qui occupe le second tableau à la suite de celui-ci. Ce n'est pas seulement Paul Véronèse, parmi les modernes, le Tintoret , le Bassano, et les autres peintres vénitiens, qui, dans leurs brillantes féeries, ont compris que les Noces de Cana devaient s'offrir sous l'aspect d'une réunion nombreuse et animée. Nous comparons diverses séries d'estampes où elles sont représentées. Déjà, dans la petite vignette de Simon Vostre, les six personnages qu'on y a logés ont, autour de la table, une physionomie assez vivante. Un peu moins limité par l'espace, l'auteur d'une série de vignettes sur l'Ancien et le Nouveau Testament, dédiées en i554 et 1557 à Marguerite, duchesse de Berry (fille de François I^', mariée, cette dernière année, à Emmanuel-Philibert, duc de Savoie)*, non content de multiplier les convives, et deleurdonner plus de mouvement, a vouluque la table parût s'étendre hors du cadre de son tableau, et en contenir beaucoup d'autres. Sébastien le Clerc, profitant d'un espace presque double d'étendue, quoiqu'il n'embrasse pas plus de sept centimètres sur cinq, a doublé les acteurs apparents de la scène, et leur a donné plus d'animation encore. Le Père de Natalis, dans sa collection, a souffert que le rôle de Jésus et de Marie, quoique mis assez en évidence sur un second plan, fût cependant noyé au milieu, non pas seulement d'une scène, mais de plusieurs scènes, variées avec beaucoup d'entrain, mais l'entrain d'un dessinateur évidemment habitué à représenter des kermesses flamandes, et heureux de se retrouver dans son élément.

1. fY^vre i$t Yètchào TeMiam^tù^ Lione, 1554; Figure delNuovù Teitamenio, Lione, 1559.

248 6UIDB DB l'art GHRBTieN.

Admettons que Ton veuille tirer de cette scène un effet pittoresque; encore faudrait-il en bien saisir le point dramatique, et, pour le mettre en saillie, lui subordonner tout le reste. Trois moments sont principalement bons à choisir: celui ou la sainte Vierge s'adresse à Jésus, celui oti le miracle vient de s'accomplir , le moment suivant oii naissent les réflexions que l'on peut en tirer. Le premier moment est propre surtout è faire sentir la puissante intercession qui appartient à Marie. Il faudrait que l'on aperçût l'embarras des serviteurs, la confusion qui commeneerait à gagner l'époux, déjà partagf^e par quelques-uns des siens, Tespoir et l'attente qui renaît sur d'autres figures, quand on voit Marie intervenir. Le second moment s'^rsjit joyeux et triomphant; mais un peintre chrétien ne doit pas oublier que cette joie doit être édifiante, et proprgà glorifier Celui qui en est Tauteur : les regards se tourneront donc vers lui. C'est alors que, revenus de cette première émotion joyeuse, ces regards prennent un caractère plus respectueux , Tartiste s'attachant à ces dernières paroles de saint Jean : a Jésus manifesta sa gloire, et ses disciples crurent en lui ».

Le miracle de \a Multiplication des pains, très-fréquemment représenté, comme celui de Cana^ dans Fart chrétien primitif,- selon la manière sommaire que nous savons, tant qu'on s*en est servi comme expression symbolique de TEucharistie, a perdu cette faveur dans les autres phases de l'iconographie. Au moyen âge, on ne le voit guère que dans les séries très-développées des représentations évangéliques, sqr la porte de Bén^ vent , par exemple , et dans les mosaïques de Monreale. Il a été omis même dans la Bible des Pauvres. Le sujet a été ensuite trouvé peu favorable aux conditions d'un tableau moderne, et nous ne nous souvenons pas d'en avoir rencontré la représentation en dehors des séries très-étendues auxquelles se prêtent les livres illustrés. Mme Jameson elle-mém« n'en cite pas d'exemples. Le peintre chrétien, cependant, pourrait s.'emparer heureusement du moment où Jésus bénit les pains et les poissons, les assistants tenant les yeux suspendus sur lui, dans l'attente; du moment aussi où, le repas consommé, ils les ramènent sur lui, avec la vivacité dv l'enthousiasme et de l'action de grâces, qui les porta, dans un premier mouvement de ferveur, hélas ! bientôt disparu, à vouloir le proclamer roi. Dans l'une et Tautre alternative, il serait bon, selon l'observation d'Ayala, de ne pas négliger, si le développement de la composition le permettait, la circonstance rapportée par saint Marc, et de ranger la fouie par groupes réguliers; car l'ordre doit être considéré comme un élément iconographique; pour représenter le bien; mais, pour l'exiger, il faudrait exiger aussi que tout tableau prît les proportions d'un panorama, et Ayala ne songe pas assez aux conditions auxquelles sont assujetties beau-

VIS PUBLIQUE DE NOTRK-SeiGNEOR. SI 9

coup de compositions, quand il préconise, sans rcstrictio!!, ces circonslaoees d'une e&actiUide minutieuse.

La scène des Vendeurs chasiés du Temple » deux fois répétée dans l'É- Taogile, comme celle de la Multiplication des pains^n'a point eu, comme cellr-«î, le privilège d'être adoptée dans le cycle primitif de l'art; au moyen âge, elle prit facilement place au même r^ing ;elle l'accompagne dans les mosaïques de Monreale , et si elle lui cède le pas sur la porte de Bénévent, qui est plus ancienne, elle le prend au xiv^ siècle, dans les fresques de Giotto, à Padoue , et le conserve au xv", dans la Bible des Pauvres. Depuis lors, un sujet si favorable aux effetsdramatiques devait, par celte raison, fixer volontiers le choix des artistes. Nous croirions aussi,'à rbonneur de ceux qui en ont fait la commande, qu'ils y ont vu la matière d'une bonne leçon à. ceux qui, dans les affaires publiques et religieuses, apporteraient un esprit d'intérêt mercantile. C'est probablement avec cette intention, comme l'observe Mme Jameson, qu'un membre de la famille Gontarini fit placer, proche l'entrée de la chapelle, dans le palais des doges, à Venise, le tableau de Bonifazio dû à sa munificence. Le commerce faisait la gloire et la richesse de Venise, mais dans l'intérêt même de sa dignité , il est des lieux dont il importe de fermer l'accès à toute spéculation privée. Le tableau de Jouvenet sur le même sujet, qui se trouveau musée du Louvre, avait été fait pour l'abbaye de Saint-Martindes-Champs, et ce sujet avait été choisi probablement avec la pensée d'avertir ceux qui habitaient cette maison, d'en exclure ce qui était contraire à l'esprit de leur état.

Quant aux tableaux de Rembrandt, du Bassano, nous croirions volontiers que le goût personnel des peintres avait élé pour beaucoup dans un pareil choix, et qu'ils avaient élé tentés l'un et l'autre par la multiplicito des détails, qu'il leur donnait l'occasion d'exploiter, selon la nature spéciale de leur talent.

Effectivement, tous les maîtres que nous venons de citer ont tendu à rendre l'effet pittoresque, bien plus qu'adonner une profonde impression de l'ascendant extraordinaire exercé en cette circonstance par le Fils de Marie. Il est vrai que ce peuple de marchands qui s'enfuient, se pressent et se bousculent , ces animaux échappés, ces tables renversées, ces enfants qui crient, doivent amener à dire : quel est donc cet homme qui, seul, si faiblement armé, prend sur la fouie un empire si foudroyant? A l'appui de cette idée, Jouvenet semble même avoir voulu que son Christ ressemblât, avec ses cordes, à Jupiter lançant la foudre. A certains égards, c'était lendre au but ; mais il faut plus que cela pour l'atteindre -, et pour faire plus, il faut prendre une autre voie; il faut pïus de majesté, et moins d'effort dans l'action du Fils de Dieu , moins de confusion autour de lui.

220 r.uiDB ne l'art CHRériEN.

afln que rattention, moins distraite, se fixe mieux sur lui'. Alors^ pensez à ces paro)es.de saint Jérôme: «C'est là celui de ses mfracles qui me paraît « le plus admirable ! Comment concevoir une pareille chose de la part « d'un homme qui se laissait mépriser par les scribes et les pharisiens, « comme s'il ne se fû^pas élevé au-dessus de'la plus basse condition, et 9 qui parut si vil à leurs yeux, qu'ils osèrent le crucifier ? Il faut qoe, « dans ce moment/des flammes célestes aient jailli de ses yeux. »

Page 1