TRANSFIGURATION
Lorsque, dans l'antiquité chrétienne, on représentait si souvent les principaux miracles de Notre- Seigneur, et ceux-là prérérablement qui exprimaient le mieux l'idée d'une merveilleuse transformation de Teau commune ^n une liqueur de prix, d'un merveilleux passage de la pénurie à l'abondance, des ténèbres à la lumière, de la maladie à la santé, de la mort à la vie, on entendait assurément glorifier l'auteur de ces prodiges. Celaétait d'autant plus vrai qu'on leur faisait signifier la transformation, mille fois plus fructueuse et mille fois plus admirable encore, du péché à la grftce, de la nature déchue à la vie éternelle, et tous les moyens par lesquels s'opère, se maintient et se propage ce renonvel* lement de l'humanité. Mais cette glorification, on la comprenait intérienrement, on la disait par les choses, comme par les termes d'un discours: on ne la représentait pas comme il appartient à l'art ,de le faire. Le propre de l'art est, pour glorifier le Sauveur, de le représenter dans la gloire, et, pour célébrer son triompho, de le montrer triomphant. En effet, quand le christianisme eut conquis sa liberté, l'image du Christ triomphant prima, dans ses basiliques, toute autre image. Et préférablemeut à toutes les autres circonstances de sa vie ob le Sauveur s'était manifesté, on choisit la Transfiguration, oh extérieurement il prit en partie l'éclat qui convient à sa dignité divine et humaine.
Dans les plus anciennes représentations de ce mystère, le Christ transfiguré est une variété du Christ triomphant, entendu dans la généralité des termes, et si on rappelle ce queNotre-Seigneur parut sur leThabor, c'est pour mieux dire ce qu'il est éternellement dans le ciel. Il ne s'agit point d'ailleurs, dans ces œuvres encore sous l'influence de l'esprit primitif, de produire aucune illusion sur les sens, et de donner aux yeux quelques motifs de croire que les choses se sont passées comme ils les voient représentées. A Saint-Apollinaire ih Classe^ près de Ravenne, la
VIE PUBLIQUS DK NOTHR-SBIfiNEUR. Hl
BKMaîqae absidiale représeote la TransSguratioD, sans même que Notre- Seigneur apparaisse en personne. On lui a substitué cette croix à l'em* branchement (fe laquelle on distingue à peine une t6te de Christ» et qui, accompagnée de ces mots : Salus mumdi^ est placée au milieu d'une grande auréole circulaire et consl^ée. (Voir T. U,pl.xvui,fig.5.) La présence de Moïse et d'Ëiie, désigné»t>ar leurs noms, à droite et à gauche, combinée avec le nombre précis de trois brebis placées au-dessous , et représentant les trois ^pâtres saint Pierre, saint Jacques et saint Jean, ne laisse pas de doute sur la pensée dominante de cette composition, où Ton a TOttlu glorifier l'auteur du salut par le souvenir de sa Transfiguration.
Dans la mosaïque de l'église des Saints-Nérée-et-Aquilée, à Rome . (ixe siècle), au centre de Tare triomphal, oii la Transfiguration a servi également de motif pour la glorification du Sauveur, tous les personnages figurent, il est vrai, personnellement, mais rangés avec une symétrie d'attitude tout archaïque.
Aux XI* et XII* siècles^ on voit apparaître deux manières de représenter la Transfiguration» qui se sont perpétuées et confondues chez les Grecs modernes : ou bien le Christ transfiguré estsuspeodu dans une auréole, et lance erdinairement des rayons, qui le plus souvent vont atteindre les deux prophètes et les trois apôtres; ou bien il pose le pied sur un pic de -montagne. La porte de bronze de Saint-Paul, le diptyque- à peu près contemporain du musée Barberini, — au sièclesuivant, la porte de bronzede Monreale, — plus tard le vitrail de Chartres, publié par M. Didron, — plus tard encore, c'est-à-dire au xive ou xv« siècle, les diptyques en mosaïque du baptistère de Florence, offrent une série d'exemples de la première manière^. On observe la seconde sur la porte de Pise, où les deux prophètes sont ensuite échelonnés de chaque coté, sur les flancs de la montagne. Sur la Dalmatique impériale du trésor de Saint-Pierre, à Rome, ils reposent eux-mêmes sur deux pics latéraux : ce qui est tout à fait
1. li anÎT» que, ruirëole étani eircuUire (porte de Saint-Paul) et les rayons dUposës sjmétriqueiBent, elle prend l'apparence d'une roue. Celte physionomie est surtout frappante sur le TÎtrail de Chartres, vu que les rayons sont représentes par des handes raides et larges; mail il faut prendre garde que Teocadrement circulaire, forme do panneau, est distinel dd riuréole, qui est elliptique (Didron, Jîisl. et Dieu, p. 119. Ann. areh., T. I, p. 153). Sur les diptyques de Florence, où te rayonnement est analogue, Taoréole est aussi ellipfique, < t les rayons, aUant droit i chacun des Prophètes et dee Apôtres, ne sont pas régulièremeot disposés (Gori, Tkeg. pet, dipt., T. III, pi. de la p. 334). L*auréole est également elliptique sur le éiplyque Barberini (Gori, id., id., pi. xxivir ; d'Agineoori, Sculpture, pi. xii, iig. Si), où les rayons ne la dépasaeni pas, et de même sur la porte de Monreale, où il n*y t pas de rayons. Ce serait donc seuleaeni ches les Greea modernes que , combinée atee les rayons , Tauréoto aarait pris habituellement, selon Tobservaton de- M. Didron, la figure d'vM rsae {Guidé de /ePdnficre, p. ilS).
212 GUIDE DB i/aRT GHRÉTIBN.
conforme aux prescriptions actuelles du Guide de la Peinture du noiit Aihos, dont voici les termes : a Une montagne avee trois cimes : sur cette « du milieu, lé Christ debout arec cies vêtements Mânes; il bénit; tout « autour, une lumière avec des rayons; sur la cime droite, Moïse tenant « les tables de la loi ; sur la cime gancbe, le prophète Êlie. a Le Gmie ajoute plus loin : a Derrière, sur un cdté de la montagne, on voit le « Christ, montant avec les trois ApAtres et leur indiquant le sommet de a la montagne. De l'autre cdtë, les disciples ^^scendefit avec crainte et « regardent en arrière; le Christ, derrière eux, les bénit. » Or, sur le précieux vêtement avec lequel nous comparons cette description, on voit, en effet, les Apôtres monter et descendre avec Notre-Seigneur : seulement les attitudes sont différentes. La même observation s'applique à une peinture citée par M. Julien Durand, dans les Annales archéologiques^.
La Transfiguration peinte par Giotto, sur les panneaux de raimoiredt Saifita Croce, ne participe en rien du caractère observé sur le moniunafit que nous venons de décrire. Dans ce tableau, petit de dimension, mais grand de style, nous voyons pour la première fois Notre-Seigneur hardiment jeté dans l'espacé, et affranchi de toutes les lois de la pesanteur ; mais Moïse et Êlie ne participent pas à ce jet extatique, comaae plus tard, dans le tableau de Raphaël : ils sont représentés i genoux, et en adoration devant le Fils de Dieu. Le Beato Angelico, dans une fresque de Saint-Marc, pour donner l'idée d'une apparition, n'a fait apercevoir que chacune de leurs têtes émergeant dans l'espace. Son Christ, posé sur un monticule représentant le sommet de la montagne, se dresse et étend les br.is, avoc beaucoup de majesté et un grand caractère. L'éclat lumineas est bien marqué, et chez lui et chez Giotto, par l'effet d'éblouissement rendu dans les Apôtres, effet différent de celui de Raphaël qui les a renversé.'f, différent aussi de celui du Pérugin, oii la lumière, réputée plus douce, permet à ces heureux spectateurs de la scène d'en goûter tous les charmes, et les porte- mieux à dire : « il fait bon d'être ici > (T. !« pi. xiv). II eu est de même dans le panneau de l'armoire de VAnmmeiota^ où M. Cartier a cru reconnaître, avec grande apparence de raison, parmi tous ces charmants petits tableaux du peintre angélique, une autre main que la sienne'. Dans le tableau de Saint-Marc, il y a une gradation
4. T. XXV, p. 290. On y verra la faca de la daloialiqae doot noue parlons. Noos rtppeloas que Taulre fice a été publiée daae le nièase recueil (T. I, p. 151). Qaanl i TAge de ce Télementy noua rapporleroas ici cof parolea de M. iwlieii Duraod : « Je ne pente pas que ta « daJmatique ail été fabriquée avanl le xii* siècle ; mais Je me garderais d'affirmer qn*ellc ff ne Ta pas été an ix«. Dans les questions de date, au sujet des ouvrages byzantins, cbaeua ■ base son sentiment sur ses impresiiens. •