Cartier, Vie de Fra Angelieo
d'effet, qui elle-même est très-belle. Les deux prophètes ne sont pas éblouis^ ils savourent doucement Tëclat de la gloire béatifique; la sainte Vierge et saint Dominique, appelés eui-mômes mystiquement à la contemplation du mystère, la peuvent goûter, comme on le fait dans la patrie céleste^. Les Apdtres sont à Tétat de voyageurs, et l'on comprend que ravis, par de pareilles beautés, ils aient peine cependant à les contempler, sans faiblir, de leurs yeux mortels.
Quant aux tableaux du Pérugin et de Raphaël, ils ont été, dans notre introduction (p. 87, 88), l'objet de considérations que nous ne pourrions que répéter; nous ferons seulement observer qu'à la différence de ceux dont nous venons de parler, qui sont compris dans des séries de faits évangéliques, le sujet en avait été commandé à titre de patronage : celui du Pérugin, par la confrérie des changeurs à Pérouse ; celui de Raphaël, pour lé maître-autel de la cathédrale de Narbonne, par le cardinal de Médicis. C'est par Télan imprimé principalement à son Christ, que Raphaël, dans ce tableau, s'est montré si admirable. Michel-Ange, avec toute sa puissance, ne sait pas décharger ses figures les plus célestes du poids de leurs formes athlétiques; on voit ici que son émule lui a prisses formes larges et ses muscles vigoureux ; mais comme le souffle divin les enlève, sans qu'il reste rien de leur poids ! Giotto nous donne l'idée d*une simplicité dans le jet, qui, sous la main de Raphaël, aurait accru encore la majesté; le Beato Angelico nous donne l'idée d'une lumière plus douce, et non moins éblouissante : plus douce pour des yeux béa* tiQés, non moins éblouissante pour des yeux charnels. Mais on ne peut le méconnaître, même en prenant Raphaël comme le temps nous Ta* fait, avec ses teintes trop brunies, tandis qu'il renverse les Apôtres, il nous enlève nous-mêmes, comme nul autre n'a jamais su le faire.
On est d'accord pour reconnaître que le grand artiste, dans la partie inférieure de son tableau, a voulu ménager un contraste : ta nature déchue, des efforts impuissants pour l'affranchir de la plus humiliante, de la plus horrible suggestion, sont mis en regard du souverain réparateur, qui, dans sa personne d'aborJ, la relève et la transporte, et va tout à l'heure apporter le remède aux maux que le peintre a si vivement voulu nous faire sentir. La pensée est assez ample pour comprendre, dans ane même unité, dt*s scènes aussi diveri^es. Les choses prises d'aussi haut, il serait mesquin d'arguer d'aucune impossibilité matérielle, pour les embrasser d'un seul regard, dans la réalité des faits; mais on peut regretter que l'accentuation trop vive donnée à la scène d'en bas, placée
t. Noas l'oblierons, T. V, la tête de liuUe et celle de la sainte Vierge.
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au premier plan, dislraie rattention de la scène d'en haut : d'antiot plus que, Raphaël n'ayant pu terminer de sa main, ni môme faire achever sous ses yeux une partie du tableau» déjà, dans sa composition originale, trop montée au delà du rôle d'accessoire, les défauts ont été exagérés par des pinceaux trop allourdis par la pesanteur des âmes.
Après Rapèaël, Louis Carrache a cru être plus vrai, la scène du bas supprimée, en peignant celle du haut à grand fracas, si bien que, daos tout ce tapage, il vous plaira, si vous le voulez, d'admirer des traits vigoureux, des lignes qui fuient, des membres sortis de la toile. Mais pour nous, s'il nous convient de nous représenter le Sauveur transfiguré et de nous transporter véritablement sur le Thabor, nulle aide pour nousouvrir les yeux ne nous sera plus eflBcace que celle du frère Angélique. Deux personnages sont introduits sur la scène, au titre même qui nous y amène : la sainte Vierge et saint Dominique, — comme saint Laurent et saint Julien, patrons des Médicis, dans le tableaude Raphaël, — ne figurent pas là des acteurs, mais des spectateurs. Le fait, pour eux, est, comme il le doit élre pour nous, ravivé par le souvenir et la représentation ; et leurs impressions doivent être les nôtres. Us voient comment la lumière céleste éblouit, sans avoir besoin de sentir l'éblouissement; ils nous montrent comment il faut être recueilli pour bien la voir; comment elle pénètre, si on la voit avec recueillement.