ENSEIGNEMENTS GENERAUX
Nous avons parlé d'ua certain inonde, où, quand on se prenait à g^lorifier le Christ, on ne voyait en lui que le prédicateur d'une doctrine nouvelle et généreuse, venant affranchir Thumanité de l'oppression antique, et rapprocher les hommes par la pensée d'une origine commune. On louait sa morale, sans \Dir qu'elle repose sur le renoncement de soi-même; on exaltait sa bienfaisance, sans voir qu'il condamne ce monde et ne promet le bien-être que ilans l'autre. On ne voyait pas surtout qu'il est Dieu, et que l'homme ne se suffit pas à lui-m^me; on. ne voyait pas qu'il se sacrifie, parce que le sacrifice est nécessaire, et, de notre part, toujours insuffisant. En un mot, la pensée ne s'élevait pas au-dessus de l'ordre naturel, et l'ordre surnaturel demeurait inaperçu. Nous avons pensé, toutefois, que quiconque .aura reposé sa vue, avec complaisance et droiture, sur l'image de Jésus, considéré d'abord, trop humainement, comme le bienfaiteur de la vie présente, ne refusera pas, aux approches de la vie future, son baiser au crucifix, représentant Jésus en tant qu'il nous en ouvre la porte.
L'artiste cependant, sur lequel nous aurons réussi à exercer quelque empire, ne s'en tiendra pas à ces modèles demi-chrétiens, où Jésus est représenté en sage, alors même qu'ayant à le montrer dans le cours de ses prédications, il le prendra dans les conditions qui doivent le plus s'en rapprocher, et il essaiera de faire comprendre que ce Verbe divin vient d'en haut, et qu'il soulève vers les choses d'en haut. Puis on n'oubliera jamais qu'il parlait comme ayant autorité; qu'il le faisait avec une sua-
240 GUIDE DB l'art GHRÉTIBN.
vite pénétrante^ avec une simplicité qui le rendait accessible aux esprits les moins cultivés : affirmant pour persuader, ne raisonnant que pour confondre des adversaires de mauvaise foi. Ce sont des choses qui, jasqu'i un certain point, peuvent se rendre en peinture; mais il faut que le peintre vienne en aide aux expressions par les circonstances.
Le Bealo Angelico, dans Tune des cellules de Saint-Marc, a représenté Notre-Seigneur préchant sur la montagne. Le lieu est bien caractérisé; le geste du divin prédicateur s'élève, son regard s'illumine, et ses Apôtres, rangés en cercle autour de lui, sont touchés, attendris, pénétrés par les paroles qui sortent de sa bouche. Les expressions sont parfaitement en rapport avec les sentiments de détachetnent terrestre, de promesses et d'espérances célestes, dans lesquels se résument les huit béatitudes.
Il y a des exemples de la représentation du Sermon sur la montagne, dans les sculptures des anciens sarcophages : nous en avons remarqué un, sur un fragment du musée Kircher, au Ck)llége romain. Ce souvenir d'une doctrine où le chrétien apprend à s'affranchir des pensées et des soucis de ce monde, où la persécution lui est présentée comme un bonheur, était de nature à trouver sa place dans un cycle poétique où tout devait tendre à des idées d'affranchissement et de triomphe. Cependant il nous paraît que ce sujet est de ceux qui se répandirent dans les ooonaments les plus récents de l'antiquité chrétienne, avec une variété de choix, portant sur tous lés faits de la sainte Écriture, qu'on ne se permettait pas au même degré plus primitivement.
Les peintres modernes se sont volontiers attachés au Sermon sur la montagne, à raison du paysage, que le titre même du tableau les invitait à peindre avec extension, comme le théâtre de la scène. Rien de plus varié que l'aspect d'une montagne, selon que l'on prend ses crêtes sévères, ses versants boisés, ses horizons étendus et variés. La montagne du Beato Angelico n'est qu'une roche aride, et la chose lui sied : elle représente cette terre et ce monde, où nous ne sommes que pour acquérir le droit de nous élever dans ces régions où, seulement, fleurissent la joie et le bonheur.
Un plateau ombragé, des* versants où s'échelonne une multitude de peuple, de magnifiques lointains, où iMtend la mer de Galilée, tels sont les éléments dont Claude Lorrain a fait un de ses plus beaux tableaux & propos du Sermon sur la montagne. Vu le caractère de son génie, on ne pouvait rien lui demander de plus, en effet, qu'un paysage tel que, dans un sentiment de paix, on aspirât à s'élancer dans les espaces resplendissants de lumière que ce grand peintre ouvre aux regards et plus encore à la pensée.
On a le droit d'être plus exigeant pour les tableaux où le paysage n'esf
PHÉDICATIONS DE NOTRE-SEIGNEUR. * ii\
et ne doit être qu'un fond et un encadrement ; alors, ai les personnages principaux ne se font remarquer que par le pittoresque et la vérité de leurs attitudes, tout en admirant des beautés qui tiennent à Timitation de la nature, il nous sera permis de dire que l'artiste est resté fort au-dessous de son sujet.
Notre-Seîgneur, quand il vint à Jérusalem, enseignait journellement dans le Temple, et cette situation est assez caractérisée pour mériter des représentations spéciales. Le Sauveur se trouve sous un portique, la' foule s'est groupée autour de lui, quelques degrés se sont rencontrés, d où il peut dominer son auditoire : non plus un auditoire de choix, comme celui qui l'avait suivi sur te montagne; et son discours ne doit plus être aussi sublime. C'est alors qu'il convient de lui donner le ton et l'attitude d'une explication familière; son expression se modifiera dans le sens de la justice, ou dans celui de la miséricorde, selon qu'il parlera des vignerons infidèles^ ou de l'enfant prodigue ^ puis ici on verra des pharisiens, qui sentent avec dépit que le coup les atteint; là, des pécheurs repentants, et se relevant déjà par la componction et l'espérance. C'est surtout lorsqu'il prêche dans le Temple, que Notre-Seigneur doit exciter les impressions les plus diverses : les uns admirent, les autres hésitent II en est même qui s'en vont, trouvant ces pensées trop au-dessus de la terre à laquelle s'attachent leurs vues étroites, trop en opposition avec des inclinations qui leur sont chères.
Parmi les prédications de Notre-Seigneur, il n'en est pas de plus facile à distinguer, de plus susceptible d'être interprétée dans un sens précis? que celle qu'il fit du haut d'une barque, sur le rivage de la mer de Gêné, zareth. La barque, c'est la barque de Pierre, c'est l'image de l'Église, e^ à sa vue, la pensée doit se porter vers la chaire chrétienne, du haut de laquelle Jésus, par la bouche du prêtre, ne cesse de répandre ses enseignements. Il se trouve précisément que c'est de cette tribune significative, que Notre-Seigneur dit sa parabole de la divine semence. Tous, malheureusement, ne devaient pas la comprendre, et au milieu de la foule attentive cependant dans sa masse, on verra de ces figures stupides, qui rappellent tout à la fois la pierre stérile, et l'oreille qu| entend sans rien transmettre à l'intelligence. On verra de ces regards distraits, propres à des esprits qui n'ont point quitté le grand chemin du monde. On verra de ces physionomies préoccupées d'elles-mêmes et du soucieux souvenir de leurs affaires, et leur contraste servira à mieux mettre en saillie les véritables élus de Dieu, en qui tout est suavité, élan, ferme résolution : voilà l'effet de la parole de Dieu qui tombe dans la terre bien préparée.
Il e>t de Tessenre de toute peinture qui a pour but de représenter un T. IV. 4 0
GtJIDB DE LART CHRETIEN.
discours^ de reposer sur une profon'le étude des physionomies. Noos faisons remarquer comment on peut distinguer Tauditoire choisi, réani sur la montajne, Taudiloire mêlé d*amis^ d'ennemis, dindifférents, qui se renrontrait sous les portiques du Temple, l'auditoire d'adhérents, mais pour la plupart superficiels et passagers, qui se pressait sur le bord du lac de Génézareth. Reste à parler de l'auditoire intime qui s'éiait assis à la table du Cénacle: c'est après l'institution du mystère d'amour; le> Apôtres viennent de faire leur première communion. Judas n'y est plus, et sa place maudite est restée vide. Tous ils sont purs ; saint Jean seul A reposé extérieurement sur le cœur de Jésus, mais Jésus intérieurement a reposé sur leurs cœurs, à tous; ils sont des enfants dans la foi. mais aussi, comme des enfants, ils lui appartiennent sans résistance, et c'est avec une simplicité d'enfant qu'ils accueillent ces paroles embrasées d'une si douce flamme, les sentant, les comprenant imparfaitement, peut-être; mais ils ne cherchent pas à les comprendre autrement que par la confiance et l'amour.
Ces enfants, si recueillis aux pieds des autels, vous les verrez tout à l'heure se dissiper facilement sous les impressions du dehors. Pour les Apôtres, les impressions du dehors seront les bourrasques d'une affreuse tempête, trop au-dessus de leur compréhension alors, pour être attendue quoiqu'elle fût annoncée. Ils seront faibles $ous les coups de l'orag^e, mais ni les uns ni les autres. Apôtres ou enfants, n'oublieront les paroles du'Cénacle, et dans la suite ils les comprendront mieux.