ENSEIGNEMENTS PARTICULIERS
Nous distinguons des discours de Notre-Seigneur tenus devant un auditoire plus ou moins nombreux, les instructions sorties de sa bouche sur un fait particulier, adressées à un petit nombre d'interlocuteurs, ou même à un seul, toujours pour» éclairer, pour relever ceux qui seront disposés au bien, eussent-ils auparavant fait le mal, quelquefois pour confondre les malintentionnés, mais de telle sorte qu'elles soient toujours profitables à quelqu'un. Les faits de ce genre sont trop multipliés dans TËvangile, pour qu'il entre dans notre plan de les embrasser tous-, nous nous occuperons seulement de quelques-uns de ceux qui ont été le plus volontiers représentés, ou qui nous paraîtraient pouvoir l'être le plus avantageusement.
PEÉDICATIONS DE NOTAI- SRI6NEUR. 243
L'entreyue avec Nicodème est de nature à frapper, au point de vue de Tart, par son côté mystérieux. C'est de nuit, furiivement, que le docteur de la synagogue s*est approché du Sauveur. Il y avait là le sujet d'un beau tableau pour Rembrandt. A défaut du peintre hollandais, nous avons la composition de Fabrice Chtiian, qui semble avoir pris à tâche de l'imiter (T. I, p. 355). La lumière vacillante d'un unique flambeau illumine le visage du Christ et se répand sur le livre ouvert qu'il montre de la main, jetant quelques reflets sur la figure grave, réfléchie et irrésolue. du docteur : tout le reste demeure dans Tombrp. Mettez dans la physionomie de Notre-Seigneur, quelque chose de plus divin, quelque chose de plus intelligent dans celle de Nicodème, auquel le Sauveur n'aurait pas tenu le langage qu'il lui adressa, s'il ne l'avait pas connu pour un esprit élevé, et vous avez les éléments d'une œuvn^ de premier ordre.
Au lieu d'un pharisien honnête, déjà converti, mais timide dans ]j foi et qui de longtemps n'osera la manifester, beaucoup d'artistes ont préféré représenter, parmi les membres de la secte, (|uelques*uns de ces perfldes qui dissimulaient mal leur haine contre le Fils de Dieu, quand Lis lui tendaient des pièges par des demandes insidieuses. Jésus, devant eux, ne soulève point le voile pour laisser apercevoir quelques rayons de sa majesté; il les accueille par des paroles graves, calme.^, sensées. La scène du denier de César, que le Titien mit en vogue, est particuliènment propre à faire ressortir cette situation. La pièce de monnaie dit aussitôt de quoi il s'agit; il n'est pas besoin de multiplier les personnages; deux demi-figures ont suffi au peintre de Cadore, dans son tableau de la f^alerie de Dresde, pour traduire tout le dialogue qui s'établit entre Jésus et les pharisiens qui tentèrent de le surprendre: un seul les repré- <«ente tous. Danscemoment Jésus lui demande: a Quelle est cette effigie?» et l'on voit poindre dans la sereine assurance de son visage et dans son regard inquisiteur, la solution sans réplique qui va mettre l'astucieux auteur de la question, dans la situation d'un renard pris à son propre piège.
On peut aussi choisir le moment où Notre-Seigneur prononça ces paroles décisives : «c Ren.lez à César ce qui est à César, et à Dieu ce qui esta Dieu o, comme l'a fait également leTilien, dans deux autres tableaux. Alors l'expression du Sauveur prend un ton un peu plus solennel , avec le sentiment d'un devoir imposé par la circonstance, s'il s'arrête au premier membre de la phrase, avec celui d'un mouvement qui se dégage et s'élève vers le ciel, si l'on veut rendre l'idée de ce qui est dû à Dieu,. comme dominant tout.
Ce serait mal combiner ses moyens, alors, que de s'en tenir à deuxfigu-
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res : un seul pharisien suôit, quand il s'agit de confondre l'esprit qui les domine tous; pour affirmer, en peinture, une vérité morale, il est utile que Ton voie les impressions qu'elle doit produire suivant la variété des dispositions, et il est préférable , à cet effet, que les assistants ne soient pas tous des pharisiens.
. Mme Jameson cite Rubens, Yandyk, le Caravage, Yalentin, etc., comme ayant traité ce sujet. Une telle faveur ne nous paraît point venir, comme elle le pense^ de quelque circonstance relative à l'histoire du temps, il suffit pour l'expliquer de l'effet pittoresque que les peintres croyaient pouvoir en tirer, dans un temps oii ils en étaient venus à choisir euxmêmes leurs sujets dans cette vue, au lieu de les accepter, comme ils le faisaient précédemment , selon (fu'ils étaient déterminés par un but de dévotion précise. L'auteur favorise cette observation, quand elle dit par rapport à la femme adultère : que ce sujet s'introduisit dans l'art religieux, quand celui-ci, de doctrinal qu'il était, devint une affaire de sentiment et de pittoresque ^
Dans l'école de Venise surtout, nul autre sujet n'excita autant la verve des artistes et les désirs des amateurs, et ce ne fut pas toujours pour la plus grande gloire cîe Dieu. Moyennant certaines conditions, fait observer M. Rio, le sujet pouvait facilement se transformer en une peinture de mœurs contemporaines. Le Titien commença, dans une étude préparatoire, par représenter l'héroïne du drame avec un buste complètement nu, devant une fojule de spectateurs, et il en vint « à placer devant le « Christ les portraits de deux complices qui ne songeaient à rougir de a ricM), et dont l'identité n'était un secret pour personne *.
Qu'un pareil degré de scandale ait été exceptionnel, il faut l'admettre, sans doute; le Titien lui-même, dans quelques-uns de ses tableaux, nonseulement fut convenable sur ce sujet, mais « il parvint par degrés à tt donner à la figure du Sauveur un type assez bien approprié à son a rôle de juge miséricordieux, et il lui arriva d'imprimer sur celle de a l'accusée un vrai repentir. > On se demande toutefois si ce repentir, chez lui et ses émules, s'éleva jamais jusqu'à la condition d'être surnaturel, condition nécessaire pour obtenir la rémission des péchés. Bonifacio, l'un des contemporains du Titien, qui, dans son école, est resté le plus chrétien, nous met sous les yeux, à cette occasion, une grosse et fraîche commère, un peu confuse, fâchée de ce qu'elle a fait, fâchée surtout d'avoir été surprise; elle n'a point envie de recommencer, mais nullement non plus de devenir une sainte.
1. History of our Lord, T. 1, p. 332. 1 Rio, Ih l'Art ehriiiên, T. IV, p. 2t0.
Augustin Garrache, au contraire, nous offre une jeune femme d'une grande distinction ; elle a la pudeur de la circonstance , sans affectation , sans grimace; ses yeux évitent les regards; tout en elle s'incline, et cependant on voit qu'elle sait se tenir; c'est une belle création : mais cette femme imitera-t-elle Madeleine par la pénitence? Rien ne l'indique.
Lie Poussin, lui, a bien voulu* faire de la coupable, une sorte de Madeleine ; elle s'est jetée à genoux aux pieds de Notre-Seigneur, pour témoigner plus vivement la douleur de sa faute, non pas la crainte du châtiment qu'elle a mérité; seulement elle n'est pas aussi élevée, aussi vraie dans son type, que celle d'Augustin Carrache dans le sien. Nous n'aimons pas ce désordre dans ses vêtements, ces épaules toutes nues , comme si elle n'avait pas eu le temps de se couvrir, ou que, par habitude, la chose lui fbt indifférente, ou que, dans son trouble, elle eût oublié de le faire. C'était une manière convenue, nous ne le savons que trop, de rappeler chez la Madeleine, les désordres de sa vie passée; mais, d'abord, il n'est pas dit que la femme adultère de l'Evangile ait vécu dans une inconduitehabituelle; puis le sentiment delà décence est si vif chez la
femme, qu'il faut la supposer descendue bien bas pour admettre qu'elle ne songe pas à l'observer en public.
Quoique contemporain du Titien , Mazzolino de Ferrare appartient, par son, style et par son esprit, à une époque antérieure, et nous lui devons le plus ancien tableau que nous connaissions de la femme adultère, représentée isolément, hors d'une scène évangélique. Les regards de la coupable sont dirigés vers les mots que vient d'écrire le Sauveur, dans un sentiment de curiosité naïve qui ne manque pas de vérité, mais qui pèche par le défaut d'élévation.
Au résumé, parmi les nombreux tableaux consacrés à ce sujet depuis le commencement du xvi® siècle, nous en voyons beaucoup qui font l'or, gueil des musées, mais aucun qui porte à Dieu. Généralement, les peintres ont voulu diriger l'attention principale sur la femme coupable, et aucun d'eux ne l'a placée dans le moment le plus pathétique, celui où Jésus, se relevant, lui dit: « Où sont ceux qui vous accusaient? Personne ne vous a condaronée<?...»ou mieux encore celui où il ajoute: «Et moi non plus, je ne vous condamnerai pas ». C'est alors que la malheureuse doit recouvrer la dignité par son propre repentir, et se montrer touchée du pardon de ses fautes plus que de toutes ses angoisses. Quelle céleste pureté, surtout, doit respirer dans le regard de Jésus,'qui a reconquis une âme!
Les peintres ne nous paraissent pas, non plus, avoir suffisamment saisi 1. Joan., vin, 10.
la situation ^es accusateurs: ils lesont faits méchauts, haineux , curieux, agités; pas assez insidieux et hypocrites d'abord, pas assez silencieusement embarra.sst's et confus ensuite. lis ne doivent pas chercher à lire ce que Notre-Seigneur écrit, ou ne chercher à le faire que du coin de l'œil ; le témoignage de leur conscience les accuse trop bien , et s'ils ne s'en vont pas encore, il faut les montcer prêts à sien aller furtivement. Il est une autre pécheresse, que Jésus jugea tout d'abord apte à recevoir les plus hauts enseignements, bien qu'elle semblât devoir opposer à la vérité, le double éloignement de Tinconduite et du schisme. Le sujet de la Samaritaine est l'un de ceux qui, à raison de sa profonde signification, a été quelquefois adopté dans l'art chrétien primitif. Dans un genre tout différent du sujet qui précède; il offre aussi des conditions de pittoresque^, qui lui ont valu la faveur de l'art moderne. Hichel-^nge, ou plutdt quelqu'un de ses élève^i, le Garofolo, Annibal Carrache, Luc Cranach, Rembrandt) etc., sont cités par Mme Jameson, comme en ayant laissé des tableaux et des gravures. Âyala, sans prétendre plus qu'à lorJinaire porter la discussion plus haut que le terrain de l'exactitude, a tracé les linéaments d'un charmant tableau : Jésus est assis, non sur la nâargelle du puits, ce serait trop peu digne, mais sur une pierre, sur un tertre voisin ; la Samaritaine montre qu'elle était prête à puiser son eau, quand elle a suspendu son mouvement pour écouter le mystérieux étranger; la ville de Sichar apparaît à une petite distance; dans le fond, on voit s'élever le mont Garizim. Ombragez la scène d'un palmier, ajouterons-nous, faites apercevoir le groupe des Apôtres qui approchent; que la fraîcheur du lieu, le calme solennel du soleil oriental au milieu du jour, soient en rapport avec ce don de Dieu qui va rafraîchir les âmes et renouveler la face de la terre, avec ce salut qui vient d'en haut , avec ces eaux qui jaillissent jusqu'à la vie éternelle. Mais que le peintre chrétien ne croie avoir rien fait, tant qu'il n'a pas mis les expressions des deux interlocuteurs au niveau de ces pensées, dans la mesure où son talent lui en donne le pouvoir. Supprimez les accessoires: il n'y a pas un seul des instants du dialogue qui ne puisse, par la seule représentation de ces deux têtes, fournir la matière d'un tableau émouvant, quoique sur le ton doux et placide. Quelle Ogure bienveillante et ouverte ne doit pas avoir Jésus, quand il demande à boire 1 Car il ne demande lui-même, que pour avoir occasion de donner; et déjà, sans doute, il a répandu une si forte émission de grâce, que, dans la Samaritaine, l'indifférence avec laquelle elle avait dû affecter de ne prêter aucune attention à cet inconnu de race ennemie, l'étonnement qui a pu suivre, ont cédé la place à des dispositions toutes favorables; l'attrait céleste la gagne insensiblement. Allez jusqu'au moment décisif où Jésus, levant le voile, lui déclare qu'il
est le Messie, et s'écrie: a C'est moi qui vous parle t. Donnez le pinceau de Raphaël à un saint, pour rendre cette situation sublime. Pas trop de mouvements, de la part de la Samaritaine : le respect, un doux saisissement les contiennent; les mains qui se serrent contre la poitrine, Tœil qui s'élève, les traits qui pâlissent et s'allongent dans un sentiment suave, en diront bien davantage.
Cette pécheresse , si favorisée, n est cependaqjt pas celle qui Ta été le plus. Quels trésors d'amour Jésus n'a-t-il pas répandus dans l'âme de Madeleine! Ce modèle de la vie pénitente méritera que nous réunissions dans une étude spéciale, tout ce qui la concerne; mais adoptant l'opinion si probable qu'elle ne nous laisse pas de place pour le doute, d'après laquelle elle est la même que Marie, la sœur de Lazare et de Marthe, nous voulons seulement ici, parmi les enseignements du Sauveur, rappeler ce mot décisif; « Parrà unum estnecessarium^ après tout, il n'y a qu'une seule chose nécessaire !» dit à l'occasion du rôle qu'avait pris près de lui chacune des deux sœurs. Ce rôle est devenu si populaire , que l'artiste a les plus grandes facilités pour se faire comprendre. Aussi, Jouveoet, dans le tableau qui est au Louvre, est-il entré au cœur du sujet, bien mieux que dans aucune autre œuvre que nous pourrions citer de lui , et sans être mystique , sans aller jusqu'à une grande élévation de sentiment, le geste qu'il a prêté au Sauveur dit assez bien le grand mot. C'est cependant le rôle de Marthe qui est le mieux rendu : on le comprend facilement, à une époque oii l'art était trop satisfait de ce qu'il avait gagné de puissance, quant à la vérité dans la vio et le mouvement, pour s'apercevoir de ce qu'il avait perdu, quant à la faculté d'exprimer les plus hautes vérités et les plus profondes affections de l'âme.
Cette morale du divin Maître, où l'esprit de détachement nous est prêché par des voies si douces et avec de si hautes compensations, se retrouve sous une nuance, s'il est possible, plus bénigne encore, dans la scène des petits enfants. Un sujet si plein de grâce et de fraîcheur, ou le Fils de Dieu se présente sous l'aspect d'une si aimable simplicité, aurait bien convenu à quelques-uns de ces pinceaux italiens du x\^ siècle, encore naïfs et si suaves On s'étonnerait qu'il ne les eût pas tentés, si on ne savait que le choix des sujets se faisait alors sans beaucoup sortir d'un cycle consacré pour répondre à des intentions déterminées. Nous nous contenterons nous-même de rappeler que ce sont Overbeck et d'auttes artistes de son école, qui ont rendu avec le plus de fraîcheur et de grâce, cette scène de Jésus s'entourant de petits enfants; mais peut-être ne se sont-ils pas assez élevés dans le sens de l'enseignement que le Sauveur prétendait ainsi donner h ses Apôtres. Nous le faisons
remarquer, sans prétendre dicter aucun thème dans lequel les artistes doivent se renfermer. Que chacun saisisse le vif de toute situation , selon le tour qu'elle prend dans son esprit, pourvu qu'il mette en évidence quelqu'un des points de la doctrine évangélique.
PARABOLES DU BON PASTEUR ET DES DIX VIERGES, DANS L'aNTIQUITÉ