JUDAS
Le marche criminel conclu entre Judas et les princes des prêtres, et la réception des trente pièces d'argent par le traître, sont le sujet de deax tableaux dans la Bible des Pauvres ^ avant d'arriver à la Cène. Une vigAclte les réunit dans les Heures de Simon Yostre, et les fait venir après la Cène ; mais c'est une interversion. Nous avons précédemment cité comme le modèle du genre, le tableau du Beato Angelico — sur l'un des panneaux de rA7?nuneia^a,àr Académie de Florence, — où Judas, soucieux dans son regard, se montre en même temps avide par le mouvement de sa main, et reçoit le prix de sa trahison, avant de figurer dans les trois scènes que le vénérable peintre a consacrées à la partie du drame sacré qui s'accomplit dans le Cénacle. L'apôtre prévaricateur s'y fait reconnaître à son nimbe bruni, dans l'une des trois scènes seulement: dans lesdeux autres, il ne se distingue pas, sous ce rapport, des autres Apôtres; mais nous ci*aignons peu de nous tromper en croyant le reconnaître, rien qu'à l'anxiété de son regard. Il en serait de même dans la fresque du couvent de Saint- Marc, représentant, dirions- nous, volontiers la première communion des Apôlres, où son nimbe est manifestement distinct.
Pour en finir promptement avec ce misérable, nous grouperons dans un seul faisceau tout ce qui le concerne. Il est d'abord à remarquer qu'on lui accorde une assez grande importance dans l'iconographie chrétienne; à partir, au moins, du ve ou vi« siècle, nous avons vu son perfide baiser représenté sur les sarcophages. C'est ensuite la justice qu'il se fit à lui-même en se pendant, qui a ét^ souvent mise en scène — puissant contraste avec les fruits de la Rédemption qui continuent d'être l'objet principal des représentations — On l'observe sur les tablettes en ivoire de Brescia, et dans les miniatures du manuscrit syriaque, à Florence; sur les tablettes d'ivoire de Milan, publiées par 6ori, et plus exactement dans les Annales archéologiques ^ Sur la porte de bronze de Bénévent, tout un panneau lui est consacré, et le suicide s'accomplit avec cette particularité qu*un démon se suspend au cou du coupable pour serrer la corde, circonstance qui suffirait pour nous faire apercevoir que nou^ sommes arrivés au xu« siècle.
Depuis longtemps alors, dans la Cène, on avait volontiers mis Judas particulièrement en relief. Dans le manuscrit grec de la Bibliothèque i^atio-
1. Thés. vet. dypt., T. III, pi. xxxm ; Ann. arch., T. XXI, p. 18.
nale, réputé du vui* siècle (grec 74), il occupe le milieu entre les autres Apôlre^, à un bout de la table, vis-à-vis Notre-Seigneur, et il avance les mains. Il se fait reconnaître sans difficulté, étant le seul qui n'ait pas de nimbe. Dès le xi« siècle, dans les peintures de Saint-Urbain, à la Caffa-relia près de Rome, on Tisole, en le rejetant seul d'un côté de la table, et on le distingue encore en lui attribuant de plus petites dimensions; cet usage cependant ne s'est pas encore généralisé au tjvl^ siècle. Dans les bas-reliefs du chg^ur, à Notre-Dame de Paris, Judas se confond, au contraire, avec les autres Apôtres, sans qu'on puisse le reconnaître. car ils sont tous nimbés , à l'exception de saint Jean , qui ne l'est pas, parce que son nimbe aurait couvert comme d'un écran le corps entier du divin Sauveur , sur lequel il s'appuie. Il en est en tous points de même d'un dessin de Cimabue, à la galerie de Florence (521 ou 522). Giotto lui-même, dans la Cène de 1*^4 ref?a, à Padoue, a nimbé les douze Apôtre?, sans exception ; mais il semblerait que le nimbe de Judas est plus petit et qu'il est déformé, si, comme il est vraisemblable, le traître doit se reconnaître à' côté de saint Pierre, au mouvement de sa main avancée sur la table. Mais il avait été isolé et rapetissé, dans un bas-relief qui ornait originairement le tympan de Saint-Germain-des- Prés, à Paris ^ ; sur la cbâsse des grandes reliques, à Aix-la-Chapelle s, puis dans lé vitrail de la Passion, à Bourges ; et Giotto a suivi les mêmes errements dans les fresques du réfectoire, i Santa Croce de. Florence. Il Va isolé, mais non rapetissé, dans un petit tableau publié dans YApe italiana 3. Ce mode de représentation a été le plus usité pendant tout le xiv® et le XV* siècle, jusqu'à Domenico Ghirlandajo, qui l'a adopté dans la peinture du réfectoire; à Saint-Marc de Florence, et jusqu'à la fresque de Saint- Onofrio, dont la découverte, il y a une vingtaine d'années. Ht tant de sen* sation, parce que Ton a quelques raisons pour l'attribuer à Raphaël. Du moment que Ton stigmatiserai nsi Judas par sa mise à part, on comprend qu'il n'est plus question de le nimber. Daiis la fresque de Saint-Onofrio, il détourne entièrement la tête, de sorte que son regard comme sa pensée sont tout à fait ailleurs que sur la table sacrée. Il arrive au contraire, cooime nous l'avons vu, qu'il étend la main sur cette table; quelquefois, il prend le morceau de pain trempé que lui remet Notre-Seigneur. Le peintre verrier de Bourges a substitué à ce morceau de pain un poisson.