‹ Guide de l'art chrétienChapitre 13 sur 238 · Didron, id., p. 35. Ann. areh,, T. I, p · texte numérisé non relu

Didron, id., p. 35. Ann. areh,, T. I, p

la femme, en ces temps que caractérise précisément la plus forte concentration des plus vives pensées chrétiennes ^

Outre le grand sarcophage où les trois Personnes divines interviennent pour faire sortir la première femme du sein d'Adam endormi (T. II, pi. vm), il en est encore au moins deux autres, dans le musée de Latran, qui représentent le même sujet. La représentation a lieu, dans ces monuments, toujours foncièrement de la même manière, sans aucune tentative pour faire ressortir le côté pittoresque. Adam est couché : on ne distingue même pas s'il est mort ou endormi; Eve est debout à côté de lui. Il faut encore arriver au moyen âge pour voir le flanc du premier homme effectivement s*entr'ouvrir, et la première femme encore engagée dans son sein par les extrémités du corps. Dans les plus anciens exemples qui nous en sofent connus, cet effet n'est même pas rendu ; il est seulement indiqué. Ainsi, sur Tivoire du musée Barufaldi, à Ferrare ( Voir notre t. II, pi. x), comme sur la porte de Saint-Zénon, à Vérone, le sommeil d'Adam est bien caractérisé, et l'on n'a pas voulu seulement dire, comme dans les anciens sarcophages, qu'Eve est tirée de son corps ; on a prétendu faire quelque chose de plus : on l'a montrée comme en sortant. Néanmoins, elle n'en sort que fictivement; il semblerait plutôt qu'elle surgit derrière lui^ et l'on ne voit point du tout que son corps, à lui, soit ouvert. Mais ce n'est là qu'une timidité d'exécution. Il en est ainsi encore dans les fresques de Cimabue, à Assise. Dans la miniature du Psalterium de la Bibliothèque nationale (T. I, pi. vm), et dans les sculptures d'Orvieto, les artistes ont été plus hardis: la difficulté est abordée de front, le côté d'Adam est ouvert, et Eve n'a pas encore tout à fait achevé d'en sortir. Nous avions dit qu'à Oi^ieto cette scène était précédée d'une autre où le Créateur, armé d'un couteau , vient assez naïvement inciser le côté du premier homme. On pouvait se passer d'un pareil détail; il est propre à faire méditer sur le soin pour ainsi dire minutieux que Dieu apportera une œuvre aussi excellente; mais il faut que la femme apparaisse pour qu'il s'exhale du sujet tout le parfum poétique qui a si souvent inspiré les artistes. Ne parlons plus de tâtonnement et de timidité, quand là où l'on

1. On peut voir, dans la Roma sotieranea de Bosio, p. 605, tous les textes qu'il cite à Tappoi de cette doctrine : Ex terra virgine Adam, Chrittus ex virgine, dit saint Ambroise (Comm. in Luc.> vi, i ; Lib. IV). Quia Adam forma erai futuriy dit à son tour saint Augustin (In Ptal, Ps. XL), et Adam dormvvit quando de latere ^us Eva faeia ett ; Adam in figura Chritli ; Eva in figura EccUsiœ, etc.

On se rappelle la miniature des Emblemata BibUea , que nous avons publiée (T. III, p. 375). Dans la Bible de» Pauvreiy et dans les vignettes de Thielman Rerver, la création de la preniière femme est aussi associée avec la scène où le côté du Sauveur est percé sur la croix, et, à Topposé, on voit Moïse faisant sortir Peau du rocher.

DB LA CRiATION. 21

peut en signaler le plus, Eve, sous U main de Dieu qui U béait et l'appelle, est déjà si belle dans sa première et naïve prière, sur l'ivoire Barufaldi; quand, dans les sculptures de la porte de Vérone, d'ailleurs ai grossières, le double mouvement de la nouvelle créature allant à Dieu , et de Dieu qui la prend par la main, et encore la bénit, est en lui-même si beau par leur mutuel empressement.

A Orvieto , la beauté de la scène ne repose plus seulement sur des indications; dans sa pose, dans sa physionomie, Eve est pleine de charme; la tête penchée vers son Créateur, d'un air aimant et candide, elle reçoit sa 'bénédiction, et se sent soutenue par lui ; les Anges ravis la contemplent. A Chartres, elle est déjà entièrement sortie du sein d'Adam ; le premier homme ne figure même pas dans la scène de sa création , et cependant, dans sa naïve fraîcheur, s'approchant d'un pas timide de Dieu qui l'attire vers lui, toujours pour la bénir, elle semblerait éclose à la vie plus nouvellement encore.

Elle est si belle dans les bas-reliefs de Gbibérti , que nous ta considérerions volontiers comme son chef-d'œuvre (T. !ll, p. 193). Nous a

avons fait remarquer précédemment la pudeur ^^ Cré«t«ur ei i» remme

enfantine des petits Anges qui la soutiennent, Don*ellais«at erdée (Chirirei). l'admiration de beaucoup d'autres de ces esprits célestes rangés en demi-cercle autour d'elle. Michel-Ange, qui avait été en progressant dans la création de l'homme, est resté, au contraire, bien au-dessous de son devancier dans celle de la femme.. Au lieu de la grflce, il lui attribue de la Force; la saillie des muscles, au lieu de la douceur svelle des contour»; il lui plie lecorpsen deux, pour lui imprimer un mouvement plein d'effort, au lieu d'un noble élancement. Du reste, c'est toujours la même donnée: elle va à Dieu, qui la bénit.

Le progrès des éludes anatomiques, dans leur application aui œuvres de l'arl, a eu pour effet de faire abandonner le procédé naïf par lequel, au moyen âge, on ne craignait pas de faire sortir Eve tout adulte du côté d'Adam eDir'ouvert ; les proportions naturelles qui doivent exister entre le contenant et le contenu s'y opposaient.

Ghiberti et Michel-.Ange sont revenus, en conséquence, à cette antre

â2 (fUiDK DE l'art chrétien.

liction, plus priraitiveraeni en usage, qui fait émerger la femme à côlé d'Adam, et non pas de son côté ouvert ; il semblerait même, dans le tableau de Michel-Ange, qu'elle était, cachée derrière lui. Dans la vignette de T. Kerver, le' dessinateur a tourné la difficulté, disposant le bras du premier homme de sorte qu'il dissimulerait l'ouverture de son corps, s'il y en avait une d'où sortirait la première femme. Dans le Spéculum humanœ saivationis^ au contraire, le dessinateur n'a pas hésité à faire franchement sortir Eve du corps d'Adam ; et quoiqu'il l'ait rapetissée de moitié, la chose n'en paraît pas moins proportionnellement impossible. L*antériorité de cette publication et son caractère beaucoup plus populaire rendent parfaitement raison de la différence. On voit une fois de plus comment, en pareil cas, il est nécessaire de recourir à des artifices de composition et à des conventions, et comment ils ont varié selon les progrès du naturalisme. Ce qui avait été mis en usage sous son influence, a été rejeté ensuite comme lui étant contraire ^.

Eve, une fois créée, est présentée à Adam ; on en voit un premier exemple dans la Bible de la basilique de Saint-Paul. Cette association des deux époux nous parait avoir été substituée à l'acte même de la création d'Eve, dans les fresques de Saint-Savin. Les planches publiées avec le commentaire de M. Mérimée donneraient lieu de croire qu'Adam aurait été doublement représenté, puisque les deux personnages, placés à droite et à gauche de Dieu, ont de la barbe. Mais les originaux ne sont pas assez bien conservés pour que l'artiste n'ait pas pu s'y tromper ; et la position de cette peinture entre la création de l'homme et la tentation, nous semble justifier notre interprétation. Quoi qu'il en soit, c'est par cette scène, qui montre l'humanité complète dans son premier couple, que Raphaël résume la création de l'homme et de la femme, la montrant accomplie; puis, comme dans nos vieilles peintures du xu^' siècle, immédiatementaprès cette union, présentée sous les couleurs les plus riantes, arrivent la tentation et la chute , sujets de tant de douleurs et de tant de larmes. Heureusement que la promessed'un Rédempteur vint aussitôt, à côtédu mal, apporter la pensée (lu remède. Et si, trop imbu alors des préoccupations de la Renaissance, le décorateur des Loges ne mit pas cette pensée en saillie, nous allons la voir dominer dans les monuments de l'antiquité primitive. La création de la femme y figure quelquefois; mais les préférences, pour rappeler tout ce qui se passa dans les premiers jours du monde, sont accordées aux autres compositions, où Adam et «Eve ne sont montrés, au moment de

t. Nous ferons remarquer que Sébastien le Clerc a essayé lut-mêrae de tourner la difficullé, au moyen de la position d*Adam, et d*un tertre où il est couché, et derrière lequel, à la rigueur, la prolongation du corps d'Eve trouverait place.

leur triste chute et de leur condamnation, qu'en vue des miséricordes qui devaient surabonder là où la faute avait abondé.

Page 1