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LE PARADIS TERRESTRE

. La création terminée,. avant d'aborder le nouvel ordre de t'aiis et de considérations que nous venons d'indiquer» nous aimerions à parcourir le Paradis terrestre, et à jouir du spectacle d'innocence et de paix qu'il devait oifrir. Mais les sujets d'inspiration que l'on pourrait y rencontrer, ont été peu exploités par l'art chrétien. Cette première innocence, si tôt perdue, n'est point un but auquel il faille revenir : pourquoi lui consacrer de vains regrets? Ily amieux à faire. Le vrai Paradis terrestre, désormais, où l'on est invité à entrer, c'est l'Ëglise, c'est le Ciel, c'est-à-dire, dans un sens, l'Église encore, la cité des élus, continuée dans la gloire. Â ce point de vue figuré, on rencontre, dans l'antiquité chrétienne et dans le moyen âge, d'assez fréquentes allusions au jardin de délices où furent placés nos premiers parents; le céleste nemus Paradisi , selon les expressions de saint Paulin, peint dans la basilique de Noie, et qui l'a été plus tard, — comme on le voit encore aujourd'hui, — près de Ravenne, dans les mosaïques de Saint-ApolUnaire in Classe^ n'a pas d'autre sens. Plus anciennement, les deux colombes tournées vers un arbre, sur un sol semé de fleurs, étaient déjà des images^mpruntées au souvenir de la félicité primitive, pour exprimer l'attente de la félicité dernière. Les rinceaux de feuillage qui s'échappent de Ta croix et remplissent tout le champ de la voûte absidiale, à Saint-Clément de Rome; le jardin transformé en cité, avec le palmier comme arbre de vie, au milieu, dans la çosaïque de Saint-Jeande-Latran, reviennent, au xui"* siècle, sous des formes et en desconditions diflférentes, à l'idée du vrai Paradis terrestre et céleste, on peut le dire tout à la fois, dont Adam et Eve ne virent que l'ombre. De môme aussi , dans les monuments où l'on a voulu rendre ces mots appliqués au bon larron : hodie mecum eris in Paradiso^ on l'a fait apparaître au milieu d'un espace parsemé d'arbres et de fleurs.

Au moyen âge, on rencontre cependant quelques représentations qui se rapportent directement à l'état de nos premiers parents avant leur péché; ainsi, à Bourges, dans laverrièredu Bon iSamartkim,oulesvoitsuc-> c«îssivement tenus par la main de Dieu, et introduits dans le Paradis terrestre, puis mis en possession de leur royauté sur tous les animaux qui

leur sont présentés. A Chartres, au-dessous de la création d'Adam et d'Eve, sont représentés deux groupes d'animaux, — les quadrupèdes attribués à • Adait), les oiseaux et les poissons, à Eve,— pour dire, sans doute, la domination qui leur était donnée sur toute la nature. Dans deux autres de ces petits tableaux sculptés, Dieu, qui est représenté d'une part, et un groupe d'arbres qu'il montre, d'une autre part, sont la traduction de ces paroles: Ecce dedi vobis omnem herbam a/ferentem semen mper terrant^ et universa ligna quœ habent in setnetipsis sementem generis sut, ut sine vobis in escam ^ : ' « Je vous ai donné pour nourriture toutes les plantes qui portent des se- « menées, tous les arbres chargés de fruits ». L'ordre des faits n'est pas suivi, car la création d'Adam et d'Eve ne vient qu'après; mais c'était, selon l'observation de M. Didron*, pour la placer au point culminant du voussoir, et le spectateur est suffisamment averti de remettre, par la pensée, chaque chose à sa place, et quant à l'enchaînement, et quant à l'idée prédominante.

Lorsque, d'ailleurs, on a voulu, non plus seulement exprimer l'idée d'un lieu de délices, mais en donner l'impression aux sens, c'est ordinairement pour servir de fond aux scènes que nous avons décrites ou que nous çiécrirons encore, et Tonne peut riendemieux alors quede faire un paysage aussi riant que possible.

Nous remarquons une tentative de^ce genre au xiv* siècle, dans les fresques du Campo Santo de Pise, attribuées soit à Buifalmaco. soit à Pierre d'Orvieto. Le peintre y a mis tout son savoir-faire : il a accumulé des ai^bres aux fruits abondants, aux cimes arrondies; il a entassé des fleurs tout autour; il a surtout élevé une fontaine monumentale, ou les oiseaux viennent joyeusement s'abreuver, près de laquelle un cerf s'est couché; il a placé cette fontaine entre la formation d'Eve et sa chute : comme malgré lui, il est obligé de faire appel à l'idée, pour suppléer à l'insuffisance de ses moyens d'exécution. Raphaël, le premier ordonnateur d'un paysage vraiment rendu, dans l'art moderne, a essayé d'en imprimer le charme à toutes les scènes des Loges qui se passent dans le Pauadis terrestre; mais l'espace était trop étroit, et la situation, aux pendentifs d'une voûte, trop ingrate. Quand il aurait tenu lui-même le pinceau, il n'aurait guère pu donner autre chose, en de semblables conditions, que de larges indications ; il faut ajouter que, sous $a direction, ce résultat a été obtenu avec assez de succès, pour lui assurer, quand il ne reposerait pas sur d'autres fondements, ce rôle d'initiateur en fait de paysage, que nous lui avons attribué.

i. Geo., I, VO.

t. Annales oreA.. T. XI.

Nous avons vu quelque part un tableau d'un grapd paysagiste, de Jean Breugel, si nos souvenirs ne nous trompent pas, oii il aurait voulu représenter le Paradis terrestre. L'exécution était habile, la pensée était heureuse. Comment mieux s'exciter à mettre dans un paysage toute la poésie que comporte le genre» — une poésie calme et recueillie, qui puise dans la nature, des aspirations au-dessus de la nature ? Compris de la

sorte, le paysage est une branche de l'art chrétien. Mais s'il atteint son but, et que véritablement il élève l'âme, il ne l'inclinera pas à regarder en arrière, pour se lixersurles jouissances, même les plus pures, que l'on puisse goûter dans un Paradis terrestre, elle qui se sait appelée à un Paradis céleste.

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