AGONIK AU JARDIN DES OLIVES
Au Jardin des Olives, Jésus est pleinement entré dans la phase de ses grandes douleurs, douleurs de l'âme plus poignantes que les douleurs du corps, et qui vont jusqu'à provoquer dans le corps même le contre-coup des souffrances les plus vives. C'est une question de savoir, nous le répétons , si le Sauveur souffrit plus sur la croix qu'à Gethsémani. Tout ce que les hommes peuvent souffrir et souffriront jamais d'an-
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goisses, de déchirements, d'accablements^ toutes les peines qui ont jamais pu peser sur les cœurs : les abandons, les contradictions, les délaissements, les perfidies» la ruine de nos pensées, de la part de ceai pour qui on a le plus fait et desquels on était en droit de plus attendre,— tout cela» tout à la fois, et bien au delà de tout ce que Ton peut conce' voir, vint écraser Tâme de Jésus d'un poids qu'aucun homme, n'étant qu'un homme, n'eût jamais pu supporter. Il n'en eût pas ressenti la millième partie sans mourir. Dans cette circonstance, le Fils de Dieu u'eat recours à sa divinité que pour se donner la force surhumaine de souffrir davantage, et de souffrir toutefois avec humiliation et comme malgré lui, comme avec la dernière faiblesse. Il ne prend nullement son rôle par le côté héroïque; il supplie d'en être délivré, et il ne l'accepte que par soumission : héroïsme mille fois plus grand, vertu mille fois surhumaine 1 Qui pourra jamais en peindre l'attitude et l'expression?
On a essayé de peindre Jésus souffrant et mourant divinement sur la croix : il a souffert, il est mort parce qu'il Ta voulu. Hais comment le peindre lorsqu'il accepte et boit jusqu'à la lie la coupe de son sacrifice, comme ne le voulant pas? Situation plus sublime, parce que le contraste va plus loin.
L'intensité de l'agonie témoigne de la vigueur da malade. Tel eût depuis longtemps succombé sous les efforts dont tel autre supporte encore les plus douloureuses commotions, en luttant contre la mort. Sous l'empire d'une agonie sans pareille, Jésus vit encprc, il vivra pour être crucifié, et sa mort sur la croix sera un acte de sa volonté toute-puissante, bien plus qu'un effet du supplice. Il vit, mais tout autre, à sa place, serait mort. Oii ne saurait donc le représenter trop pâle, trop détait, avec les traits trop tirés, trop décomposés, trop anéantis, !>i IVmi ne devait en même temps maintenir sur son visage la paix, la sérénité, l'aménité du sacrifice volontaire.
Ces deux extrêmes d'amertume et de douceur peuvent être, parleurs rapprochements, le desespoir ou la consolation de l'artiste, selon qu'il prend son rôle. Traduisant la situation faiblement, si l'on veut, mais sans contre-sens, il peut légitimement croire qu'il a mis tous les yeux en voie d'entrer dans les idées que comporte cette situation. MontrerJésus à l'écart et en prière, de tellesorteque l'offrandeet l'abandon de lui-même prime toujours, dans son expression, tout ce qui pourrait sentir le découragement; faire apercevoir, dans le sommeil des Apôtres, une première source de peines, qui, lui venant des siens, n'est pas la moins sensible, c'est déjà avoir assez dit les choses, si on ne prétend que les dire. Pour les faire revivre, il faudrait remettre le pinceau entre les mains de l'Ange qui vint
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fortifier Jésus. Et l'Ange n'y suffirait pas même : il y faudrait la main du Maître.
Les douleurs, les peines présentes, la Passion en perspective — acceptées par le Sauveur, mais non sans permettre à la nature humaine une prière pour en écarter la rigueur — sont présentées, dans le texte sacré, sous la métaphore d'un calice rempli du breuvage le plus amer : Calicem quem ego bibiturus sum... bibelis ?.,, Transeat a me calix iste! Rien d^ plus usuel, en général, que l'emploi de cette figure : on dit une coupe de colère, une coupe de salut. En peinture, comme le fait observer lady Eastlake, une métaphore devient une réalité ^ Elle en conclurait au blâme de l'usage que l'on fait du calice, au figuré, dans les représentations de l'art. Nous maintenons la. conclusion contraire, d'accord en cela avecJtfolanus, avec Ayala ". L'art n'a-l-il pas précisément le privilège de vivifier toutes les figures de langage? La fiction^ si loin qu*elle soit portée, n'est rien moins qu'une erreur, quand elle dit la vérité sous des formes universellement comprises.
Le calice, cependant, n'apparaît pas dans les plus anciennes représentations de l'Agonie au Jardin des Olives. On ne le voit ni dans les fresques d'une salle dépendant de la basilique de Saint-Pdul-hors-les-Murs, ni dans une miniature du xii<^ siècle publiée par d'Agincourt ^ ni dans le vitrail de la Passion, à Bourges, ni dans les bas-reliefs du cbœurde Noire-Dame de Paris, ni dans les miniatures d'un Spéculum humanœ salvationù du \is^ siècle, auquel lady Eastlake emprunte une de ses planche^f. Elle a reproduit aussi, d'après d'Agincourt. la fresque de Saint- Paul, la supposant par mégarde tirée d'un livre ù miniatures et l'attribuant au xiu' siècle, tandis que l'auteur de YHisloire de l'art par Us monuments la signale comme étant du xi*' siècle, sur ce fondement qu'on y reconnaît le monogramme du pape Sergius iV et le nom de. son successeur, Benoit YIII ^. C'est la plus ancienne représentation de l'Agonie au Jardin des Olives que nous puissions signaler; et nous n'en connaissons aucun exemple antérieur au xv^ siècle où elle ait été traitée avec l'aide symbolique du calice. Il n'est pas non plus mentionné dans le Guide de la Peinture du mont Athos, où se conserve l'esprit du moyen âge.
Dans la fresque de Saint-Paul, l'artiste a représenté Notre-Seigneur comme tendant les bras pour demander du soulagement, et l'Ange lui présentant la main, comme pour lui en donner. Les Apôtres, réduits au nombre de deux pour abréger, sont rejetés dans une autre scène où Jé^us
i. Hitl. ofour Lord, T. 11, p. «7.
2. Molaoui, HUt. fane/, imag., L. IV, rap. m. Ayala, Pictor Chritt., L. I!l, cap. xiv, § S.