‹ Guide de l'art chrétienChapitre 156 sur 238 · Idem , pi. xxni, église inférieure d'Assise · texte numérisé non relu

Idem , pi. xxni, église inférieure d'Assise

L'ancien mode de composition s'est cependant maintenu jusque-là, en admettant qu'il était caractérisé parle mouvement de Joseph d'Arlmathie eaibrassant le Sauveur par le milieu du corps, et celui de Marie lui saistssani le bras ou la (été avec tendresse, sans presque aucune préoccupatioa du travail matériellement nécessaire pour le descendre de la Croix. Il en est encore ainsi dans la vignette de Simon Vostre, inspirée par les anciennes miniatures ; et même, le dessinateur, commandé par une raison d'espace, fait agenouiller la sainte Vierge pour recueillir la main sans vie de son divin Fils. Mais c'est une exception au xv« siècle. Dans les toiles de Reims, Joseph d'Arimatbie et Nicodème accomplissent seuls, sans aacnne aide, leur pieuse mission. Ils le font avec amour; mais quoique, dans lespositionsqu'ils occupent, l'opération dépasse naturellement leurs forées, l'artiste a cependant tâché de rendre les mouvements qu'elle exige. La Croix, d'ailleurs, est trop haute pour que Marie puisse encore atteindre aucun de ces membres divins, privés de la vie qu'ils avaient reçue dans son sein. Nous allons voir que le Beato Ângelico, dans sa Descente de croix, l'un des chefs-d'œuvre de l'art chrétien, s'est plus éloigné encore des anciennes compositions

LA « OISCKNTB DE CROIX > DO BBATO ANOBUCO COMPARÉE k CELLE DE ROBBNS.

Dans la Descer^e de croix du Beato Angelico, Marie s'est agenouillée, et l'on voit qu'elle l'a fait par un motif de recueillement. Rien n'est admirable comme l'excès de la douleur, dominée par ?a résignation, qu'excite en elle l'émouvant spectacle placé sous ses yeux, si ce n'est la figure inanimée de Jésus lui-même. Quel calme! quelle sérénité dans la mortt quelle flexibilité, quel suave abandon dans tous ces membres que la mort n'a pu raidir, et que le pieux artiste a eu le soin de ne pas déjeter, réussissant ainsi à conserver au divin corps une dignité surhumaine f Et, cependant, Jésus est bien mort : c'est la paix du sommeil ; mais le souffle de la vie s*est retiré de là, et l'on comprend toutes les larmes versées autour de ces restes précieux, qui sont à lui, mais qui ne sont pas lui . Marie est entourée d'un groupe nombreux de saintes Femmes ; on en compte Jusqu'IT huit, y compris Madeleine, qui baise les pieds naguère arrosés de ses larmes. Toutes les aiitres s'occupent plus directement de la Mère : excellente manière aussi de témoigner que le Fils tient la plusgrandeplacedans leur cœur. Elles servent principalement, par leur attendrissement et leurs larmes, à faire comprendre l'intensité des sentiments de Marie. Telle d'entre elles pleure plus abondamment qu'elle-même, mais nulle ne l'égale ni en douleur, ni

T. IV. " n

en recueillement; nalle surtout n'est autant qu'elle imbue de l'esprit de sacrifice. Les disciples aussi ont été fort multipliés dans ce tableau. Joseph d'Arimathie et Nlcodème s'y font reconnaître à leurs nîrabes, mais non plus par le rôle qui leur était précédemment assigné : le premier ne tient plus le divin corps embrassé, le second n'est plus diaq^ d'arracher les clous. Deux personnages sans nimbe, d'un âge et d'une position sociale analogues à la leur, leur prêtent l'appui de leurs bras pour descendre le fardeau sacré. Saint Jean s'est avancé, comme pour iear venir en aide; mais son esprit, distrait par l'aflQiction, est comme à la recherche de l'ami qu'il a perdu, et son secours est nul pour eux. Dans ce groupe d'hommes, on admire la même gradation de sentiments que dans celui des femmes. Toutes leurs impressions sont vives; en les comparant, néanmoins, on reconnaît qu'elles deviennent de plus en plus profondes. Les regards attendris des deux disciples innommés se cherchent et se rencontrent; les yeux de Nicodème et de Joseph d'Arimathie, plus pensifs, plus graves, plus émus, s'évitent pour mieux se recueillir : ils se comprennent trop bien pour avoir besoin de se rien dire, mais l'on voit que, s'ils se rencontraient, ils se contiendraient encore. Chez saint Jean, le vase est si plein, qu'au moindre contact, à la moindre émotion, il déborderait; le Disciple bien-aimé a la force de retenir ses larmes, mais ses yeux en sontpleins. Le peintre, dans la partie gauche de sa composition, a formé un autre groupe de personnages, réputés spectateurs de la scène dont nous venons de décrire les acteurs. Selon l'habitude propre à son génie mystique, il y fait intervenir des Saints d'un autre âge, avec la double pensée de les honorer et de les donner pour modèle des sentinoeats que le sujet doit inspirer. Ici, ce sont saint Cosme et saint Damien qui figurent en tête du groupe : l'un, à genoux, se frappe la poitrine; l'autre tient la couronne d'épines et les clous, comme s'il s'en était emparé aassiuH que ces cruels instruments avaient fini de remplir leur sanglant office. Chacun de nous peut s'en emparer de même par la pensée. Le Saint proposé ainsi à notre imitatioaest ravissant d'émotion : en montrant les cloos ensanglantés à l'un de ceux qui l'entourent^ il semble que la main lui tremble 1...

Lady Eastlake énumère, décrit et critique un grand nombre de Dacentes de^croix^ peintes, dessinées et gravées par Luca Signorelli, Michel- Ange, Raphaël, le Sodoma, Daniel de Yolterre, Rembrandt Dans ce genre de composition, Michel- Ange se montre moins chrétien que jamais; Raphaël n'est au niveau de lui-même que par la beauté de ses formes : nous ne parlons pas du tableau de la galerie Borghèse, qui porte le nom de Deicente de croix^ mais qui est un Portement au tombeau. Poor ne pas dépasser notre mesure d'extension, nous ne nous occuperons plus

que d'une seule Descente de eroiXy la plus célèbre de toutes, car il a tallu le .mouvement archéologique soulevé de notre temps eu faveur de Tart chrétien, pour que celle du Reato Angelico fût connue et appréciée comme elle le mérite. En regard du chef-d'œuvre du peintre des âmes, nous mettons le chef-d'œuvre de celui de tous les grands maîtres, peut-être, qui a peint la matière avec le plus de couleur, de vigueur et de vie. Mais, nous Tavons déjà fait remarquer, Rubens, dans sa Descente de croix précisément, s'est modéré et adouci d'une manière singulière; au point que si l'on se contente de rapprocher les dessins, — la couleur du fougueux Flamand écraserait trop les teintes tendres du pacifique frère Jean, — la composition du premier, sans atteindre celle du second, pourra paraître, à côté d'elle, n'être pas dépourvue de prix. Nous n'avons pas vu le grand tableau de la cathédrale, à Anvers : il était en réparation quand nous sommes passé dans cette ville; mais Rubens en a laissé un double, de moyenne dimension, qui orne le musée, et nous donnerions tout ce que nous connaissons d'ailleurs du puissant artiste pour un semblable joyau.

Le charme de cette grande œuvre repose où il doit reposer : dans la ligure du Christ et dans Tharmonie 'lun ensemble de personnages demeurés, quant à leur type, leurs mouvements et leur attitude, dans des conditions de retenue qui ne blessent nullement Timpression destinée à devenir principale. Jésus est digne, serein et beau dans la mort; son type n'a rien de cette exagération de force que Rubens trop souvent lui a donnée; la pose de son corps, sans être allongée avec la noblesse que lui conserve, par ce moyen, le Beato Angelico, n'est que médiocrement déjetée, et l'allongement des bras est plus sensible que le ramassenient des jambes La douleur de la sainte Vierge manque d'intensitn, comparée aux effusions pénétrantes qui Sortaient de Tâme du saint religieux; mais elle est senti^^ encore, vraie, noble, sans abattement, sans convulsions. L'artiste a dû, en la peignant, se souvenir de quelque grande dame qu'il aura vue aux prises avec de très-fortes émotions, et montrant qu'elle a pris l'habitude de se posséder. Marie s'approche pour saisir le bras de son Fils, et va l'embrasser, c'est-à-dire qu'elle est donnée comme prête à faire ce qu'elle fait réellement dans les plus anciennes Descentes de croido. Cette différence tourne au profit de la vie et du mouvement, maiselleestmoins favorable à l'inteusité des sentiments. Cinq hommes, de même que dans le tableau du Beato Angelico, sont employés à descendre le corps du Sauveur. On distingue facilement, parmi eux, Joseph d'Arimaihie etNicodème à la richesse de leurs vêtements, saint Jean à son âge; les deux autres, àdemi nus, ne sont quedes subalternes; maisilssont si respectueux, que leur concours ne nuit pas au recueillement général.

A considérer, cependant, chaque personnage en particulier, — Joseph d'Arimathie, Nicodème. saint Jean lui-mêir.e, — on voit que le succès de l'opération matérielle repose trop sur eux pour qu'elle ne soit pas, dans ce moment, leur préoccupation la plus directe. On dirait que les senlimenls pieux dont ils sont remplis, sont là, mais sur le second plan. Les moins réussis de tous les acteurs de cette scène sont les deux saintes Femmes, nous allions dire les deux Madeleines, à genoux au pied delà Croix. En effet, elles sont Tune et l'autre conçues d'après le type qui, tout au plus, pourrait convenir à la pécheresse repentante : Tune et l'autre la tête nue, les cheveux pendants, quoique peignés avec un apprêt qai s'éloigne, d'une autre manière, de la vérité. Le fait est que la seconde femme, dans cette situation et avec son type, est une super fétation, utile, c'est possible, à l'agencement pittoresque, mais à ce point de vue seulement. On distingue facilement, d'ailleurs, la vraie Madeleine de sa doublure, parce qu'elle saisit les pieds qu'elle seule est admise à baiser. L'éclat de son costume, riche avec une atfeclation de négligé, la place qu'elle occupe dans le groupe, sont habilement calculés pour obtenir ces effets de couleur et de clair-obscur que le grand maître flamand a portés jusqu'à la magie.

Somme toute, sous les rapports les plus essentiels, ce tableau ne s*élève pas au-dessus de la convenance; mais, par l'effet de cette condition même, bien remplie, et grâce à l'habileté de la mise en scène, il laisse l'âme du chrétien en voie d'atteindre ce que le sujet renferme véritablement en soi, sans lui interposer d'obstacle, après l'avoir attiré par le charme d'une composition bien entendue et d'un coloris vif et harmonieux.

Demandera-t-on comment, l'examinant en détail, nous avons été amené cependant à des critiques , que n'annonçait pas notre appréciation générale ? C'est que , par la comparaison de cette Descente de croix avec celle du Beato Angeiico , on remarque entre l'une et l'autre , cette différence qui se retrouve , selon les époques ^ à des degrés divers , entre les œuvres d'un art plus chrétien par l'esprit qui l'inspirait, et celles oii, plus exercés, l'œil et la main de l'artiste ont acquis cette supériorité dont les modernes se font gloire. Là, les défauts sont à la surface, et plus on pénètre au cœur de l'œuvre, plus on les oublie, sous l'impression croissante des idées et des sentiments qu'elle renferme ; ici , les beautés sont plutdt extérieures , et encore que le peintre s'élève quelquefois au-dessus de son temps et de lui-même, la vue satisfaite, la pensée s'aperçoit qu'elle n'est pas appelée à s'élever beaucoup au-dessus du terre à terre de ses observations journalières.

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