LE GHEIIIN DE LA CROIX
Le corps du Sauveur n'était pas encore dans le tombeau, que déjà sa très-sainte &me avait porté la consolation dans les Limbes ; cependant, la représentation de ce prélude des mystères glorieux ne peut venir qu'après toute la suite des représentations douloureuses. Par cette considération, avant de nous en occuper, nous ferons encore quelques observations sur la composition des tableaux du Chemin de Croix qui se rapportent aux derniers des mystères que nous venons de passer en revue, depuis la Condamnation }usq\x*k la Mise au tombeau.
La dévotion du Chemin de la Croix est aussi ancienne que le christia- T. IV. 23
nisme, dans ce sens que la sainte Vierge et les premiers chrétiens, à son exemple, aussitôt après les tragiques événements accomplis entre le prétoire de Pilate et le saint Sépulcre, en passant par le Calvaire, aimèrent certainement à parcourir des lieux ainsi sanctifiés, en méditant sur les souffrances de THomme-Dieu et le prix infini de son sacrifice. D'âgeen âge, ces lieux vénérables furent visités par les pèlerins: ils les visitaient furtivement pendant le cours des persécutions, quand ils ne pouvaient le faire ouvertement; ils s'en approchaient, quand ils ne pouvaient les aborder ; ils les vénérèrent avec un éclat dont sainte Hélène donna l'exemple, lorsque vint l'ère de la délivrance. Quand les Saints-Lleai furent retombés sous le joug des infidèles, tout l'Occident s'arma pour maintenir la liberté des pèlerinages; et les croisades eurent pour double résultat de refouler l'invasion musulmane, et de rendre l'accès de Jérasalem presque toujours abordable, sinon facile, aux chrétiens désireux d'aller honorer la Croix là même où elle avait été teinte du sang divin.
Depuis plusieurs siècles, l'état d'abandon et de souffrance dans lequel gémissent, avec toutes les chrétientés orientales, les lieux d*où nous vient le salut, dépend bien plus des envahissements du schisme et de l'indifférence des puissances catholiques, que de la barbarie de leurs maîtres.
Et cependant Jérusalem demeure négligée, divisée et captive. Y va qui le veut méditer et prier sur le Calvaire, mais nul ne peut y aller sans être tenté de pousser les gémissements de Jérémie. Là, il doit sembler que la Passion dure toujours!... D'ailleurs, en ce monde, nous sommes toujours captifs sur les rives de quelque Babylone. Mais aussi notre âme n'a-t-elle pas des ailes ?...
Par la pensée, franchissez les mers, remontez les temps r non-seulement vous voilà dans la Cité sainte, mais vous y êtes au jour même où le Fils de Dieu y fut condamné à mort, traîné au supplice, exécuté sans sursis, enseveli dans le tombeau ; et toutes les faveurs que l'Eglise attache au parcours des stations sanctifiées par le passage du divin Crucifié, elle a pu les accorder, elle les accorde dans leur entier au Chetnin de Croix parcouru dans l'intérieur de l'âme, à la condition d'avoir devant soi une simple croix, pourvu que le Vicaire de Jésus-Christ; auquel a été donné tout pouvoir de lier et de délier, ait fait reposer sur elle, à cette intention, son autorité toute-puissante. Les croix ainsi indulgenciées sont destinéesaux malades, à ceux qui, pour quelques autres motifs, sont dans l'impuissance d'agir. Mais tous les fidèles peuvent gagner les mêmes indulgences, au moyen d'un facile déplacement, en priant et en méditant tour à tour devant quatorze croix, fixées quelque part, avec une semblable intention et en vertu d'une déh'gniion de la même autorité, par un ministn^de l'Eglise
Comme cette Mère très-sainte connaît bien Ja puissance de nôtre âme et ses besoins 1 Dans moins d'une heure, dans un étroit espace, elle juge que nous pouvons suivre Jésus, sur la voie du Calvaire, avec autant de fidélité que saint Jean, avec autant d'héroïsme que les croisés, avec autant (le détachement que les plus pieux pèlerins de tous les temps; mais elle y met la condition d'un signe sensible dont la valeur émane de son pouvoir : ce signe est la Croix ^ quatorze fois répétée. La Croix, en effet, dit tout: c'est à la croix que Jésus est condamné, c'est de la croix qu'il est chargé, c'est sous le poids de la croix qu'il tombe, c'est sur la croix qu'il meurt. C'est d'ailleurs sur cette partie de l\ Passion où la Croix apparaît comme l'instrument définitif du salut, que se concentre toute l'attention du chrétien, dans le Chemin de la Croix. Tout ce qui précède n'était que le préliminaire du drame: l'agonie deGethsémani, l'arrestation, les comparutions diverses, les outrages, la flagellation, le couronnement d'épines; la Croix apparaît : c'est plus qu'un dernier acte où arrive le dénouement, c'est l'action principale qui se déroule.
Les faveurs de l'Eglise sont attachées aux quatorze croix. Pour obtenir ces faveurs, les croix sont nécessaires; elles le sont seules. Il est d'usage cependant d'associer chacune d'elles à un tableau représentant le mystère auquel elle se rapporte, usage qui se justifie par luimême, tant il est en rapport avec le but proposé. Cet usage ne laisse pas cependant que de soulever de graves objections, vu la difficulté de i*éunir, dans la plupart des églises, pour une dévotion aussi justement répandue, un si grand nombre de tableaux qui remplissent seulement des conditions de convenance. On ne peut demander partout^ des chefs-d'œuvre ; mais, dans les églises pauvres, ces mauvaises lithographies, enluminées ou non, qu'on y voit le plus souvent, ne sont, même dans leur-neuf, qu'un bien mesquin ornement. Ternies bientôt, la dorure de leurs cadres tombant en lambeaux, elles n'apportent le plus souvent qu'un aspect de dégradation là où une pauvreté propre et rangée pourrait avoir encore sa majesté. Dans les églises même les mieux pourvues, dans celles qui comptent parmi nos plus beaux monuments, il arrive bien rarement que les tableaux du Chemin de Croix soient en rapport avec la dignité de l'édifice. On pourrait y laisser passer une peinture ou un moulage médiocre dans quelque coin de son enceinte : mais cette médiocrité, répétée quatorze fois et mise nécessairement fort en évidence, alors même qu'elle ne blesse pas trop au point de vue de la convenance, n'est pas supportable au point de vue de l'art,
1. Mgr Barbier de Monlaoit pense que, pour la validité des indulgences, il est nécessaire que les croix soient de bois (^Iconographie du Chemin de Croix), Ann. arch-^ T. XX et suiv.
et d'autant moins que les tableaux prétendent acquérir de l'importaoce par leurs dimensions.
Dire : faites mieux, n'est pas une solution. II n'est pas facile, même pour les monuments de premier ordre, et qui possèdent des ressources en rapport avec leur importance, de faire exécuter un si grand nombre de tableaux ou de bas-reliefs par des mains habiles, et d'autant plus qu'il y faudrait de l'ensemble, et par conséquent une direction unique.
Nous chercherons un remède d'une application plus ordinaire. On aime trop les grandes dimensions, l'éclat, l'effet. Qu'on fasse tout le contraire. Qu'en des proportions modestes s'allient la simplicité, la solidité et le bon goût. Le papier et le plâtre, ces matières fragiles, ne sont guère de mise dans une église : si elle est riche, c'est mesquin ; si elle est pauvre, c'est sujet à se détériorer trop facilement, et, n'étant pas réparé, cela produit une apparence de désordre et de délaissement. Il faut considérer, cependant, que, pour un Chemin de Croix, les tableaux sur papier, gravés ou lithographies, sont seuls à la portée du plus grand nombre; que les bas-reliefs en plâtre sont déjà une espèce de luxe que beaucoup ne peuvent dépasser; et, de plus, qu'une bonne gravure, valant mieux qu'une médiocre peinture, est d'un abord plus facile que celle-ci ^ Par ces motifs, on ne proscrira pas la gravure, tii même la lithographie, mais on n'admettra celle-ci que par raison de grande économie, et dès lors de très-petite dimension. On préférera , par la même raison , une petite gravure à une grande, afin d'avoir un meilleur travail, ou afin que le travail soit moins apparent, s'il est médiocre. On rachètera, parla gravité de l'encadrement, ce qu'il y aurait de trop fragile et de trop éphémère dans le caractère d'un semblable tableau en lui-même. A l'éclat factice de la dorure, préférez le bois à nu, avec des profils simples et de fortes saillies.
La croix étant la chose principale dans une station de Chemin de Croix, puisque c'est à elle que l'indulgence est attachée, il est très à propos qu'elle prenne proportionnellement beaucoup d^importance, etqu'on lui donne, en conséquence, des formes qui la rendent décorative ellemême. Nous sommes porté en faveur des croix se développant jusqu'à devenir l'encadrement du tableau, ce que l'on obtient facilement au moyen d'un médaillon circulaire ou quadrilobé qui occupe leur entrecroisement. Le tableau, alors, eut nécessairement resserré dans un étroit
1 . Pendant longtemps, on ne trouvait pas, dans le commerce, une seule collection de Chemin de Croix gravé, dont les gravures fussent seulement passables ; maintenant nous pouvons compter comme bonnes celles qui ont été faites d*a près les peintures de Fûhrich, i Vienne, et celles de l'éditeur Alcan, qui leur sont même supérieures.
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espace, mais nous ne le regretterons pas si on en profite pour mieux faire. Nous ne regretterons pas non plus que les figures soient moins multipliées. Pour faire un bon tableau de Chemin de Croix, il suffit ordinairement de deux personnages : Notre-Seigneur lui-même, et celui des acteurs qui joue après lui le principal rôle dans la scène. Il est même plusieurs stations où il pourrait se montrer seul, dans ses chutes, par exemple. C'est assurément en exprimant, dans les traits de ce divin Sauveur, la nuance de sentiments la mieux appropriée à la situation, qu'on s'élèverait le plus haut et de la manière la plus fructueuse, dans le genre de mérite que comporte le sujet; et, si on l'atteiut à un certain degré, il importe de ne pas diviser l'attention. On arrive ainsi, malgré l'exiguïté de l'espace, à donner à la figure de Notre-Seigneur de suffisantes proportions pour la mettre très en vue. On le peut d'autant mieux, que, en suivant ce système, on admettra très-bien qu'une partie du corps se perde dans les encadrements.
Si c'est trop demander au talent de l'artiste, que de vouloir, dans la physionomie du Sauveur, des nuances assez senties, qui soient appropriées aux quatorze stations, on approchera encore du but au moyen (l'une pantomime suffisamment accentuée, dans les conditions proposées, autant et mieux que dans tout autre système.
Pour la première station, où Jésus est condamné à mort, que faut-il de plus, pour bien rendre la pensée, que les bustes du Sauveur et de Pilate? Comme il s'agit de méditer sur les mystères de la Passion au point de vue des douleurs, Notre-Seigneur ne prendra pas les airs de juge qu'on lui donne justement dans les monuments de l'antiquité chrétienne; il pourra s'incliner sous la sentence, en tant qu'elle vient de son Père céleste et qu'elle est utile pour le salut des hommes. Pilate pourra élever la main, pour montrer qu'il condamne; et, cependant, le bassin sera près de lui, pour montrer qu'il sent le besoin de se laver d'un semblable arrêt. Avec une figure de Jésus s'inclinant sous la Croix, soit qu'un bourreau la lui charge sur les épaules, soit même que le bourreau ne paraisse pas, on dira tout ce qu'il faut dire, pour donner, sur la seconde station, un ample sujet de méditation.
C'est surtout par la gradation des expressions et des attitudes, en passant d'une station à une autre, que l'on fera sentir le caractère de chacune d elles, Cn aura soin aussi de diriger constamment la marche dans le même sens,* afin de rappeler, en tout état de cause, que l'on avance vers un but. Dans la seconde station, si l'on voit la très-sainte Victime, exténuée par ses précédentes tortures, fléchir sous le poids de son lourd gibet, tout en l'embrassant avec amour, on sera plus disposé à entrer dans le sentiment de la chute qui a lieu dès la station suivante.
Chacune des autres chutes, qui reviendront à la septième et à la neuvième station, seront ensuite de plus en plus profondes. On n'en conclura pas, cependant , que , dans les stations intermédiaires , le Sauveur doive se montrer dans un état d'exténuation toujours croissant. On admettra, au contraire, qu'il se soit relevé quelquefois, sa divinité venant en aide à son humanité. Tel doit être, ce semble, le caractère de la huitième station, où il prebd un accent prophétique en parlant aux filles de Jérusalem, leur disant de ne pas pleurer sur lui, mais sur elles-mêmes.
Lorsque Notre-Seigneur rencontre sa très-sainte Hère, à la quatrième station, on peut hésiter sur.le caractère qu'il convient de donner à ses impressions. En fut-il fortifié? en fut-il abattu? Nous croirions plutôt qu'il fut fortifié, la voyant si courageuse elle-même, quoique si désolée; voyant en elle tous. ceux pour lesquels son sacrifice devait produire tous ses fruits. Mais, dans cette circonstance, nous ne le relèverions pas autant que lors de la rencontre des saintes Femmes, parce que, en voyant sa Mère, il dut aussi ressentir les atteintes de toutes ses impressions les plus douloureuses dans ses affections naturelles» Et quant à Mario, comment la pourrait-on peindre mieux qu'en lui attribuant des sentiments qui correspondent à ceux de son divin Fils? Pour faire un tableau des plus émouvants, qu*est-il besoin de rien de plus que ces deux figures rapprochées ?
Il peut de même suffire amplement de Jésus et du Cyrénéen, pour faire un tableau très-complet, adapté à la cinquième station ; de ce divin Sauveur et de sainte Véronique, pour en faire un qui le soit également à la sixième. On les fera d'autant meilleurs, que l'on entrera mieux dans la pensée , pour le premier, de ce double mystère : Jésus accablé sous le poids de nos fautes, et Jésus nous donnant à porter sa propre Croix; pour le second, des consolations et des soulagements qu'il a bien voulu recevoir de notre piété au milieu de ses douleurs, et de celles que lui-même se pi ait à nous donner.
Ayant déjà déterminé le caractère des trois stations suivantes, nous arrivons à la dixième, oii ie Sauveur est une dernière fois dépouillé de ses vêtements. Toute la représentation peut encore parfaitement se concentrer sur lui seul. Il suffirait d'une /bain pour montrer l'action spoliatrice. Qu'on mette un spoliateur dans son entier, mais que l'on s'attaclie surtout à l'abandon avec lequel le Maître de toutes choses se prête à uo opprobre dont il ressent toute l'ignominie. Après s'être prêté à sou dépouillement, il se prêtera à son crucifiement; et si on lui tire les membres avec violence, c'est par un surcroît de cruauté; car lui-même, victime docile et soumise, il obéira à ses bourreaux. Il s'étend sur
rinstrument de son supplice, autant qu'il lui est humainement possible, et c'est au moyen de ce mouvement bien exprimé qu'une composition destinée à la onzième station sera marquée d'un véritable cachet de supériorité.
Jésus est élevé sur la Croix t il est mourant sur la Croix : vous êtes en présence du Crucitix, que, vous faut-il davantage? Dans une composition très-succincte, si on y joint la sainte Vierge et saint Jean, ce sera surtout pour nous apprendre, par leur expression, de quel œil on doit envisager la plus éloquente des images chrétiennes.
Jésus mort et descendu de la Croix : tout ce que donne à penser un pareil sujet ne saurait mieux se résumer que par les deux figures du Fils et de la Mère, mis de* nouveau en présence quand Toeil du Fils s'est éteint.
Jésus est mis au tombeau I La pensée que ce Soleil de justice va être renfermé dans les ombres du sépulcre, doit suffire pour laisser cette impression indicible de tristesse qui doit se faire sentir au dénoûment du drame, afin de faire mourir avec le Sauveur tout ce qui ne doit pas ressusciter avec lui. Mais le jour qui finit ramène à l'esprit l'espoir d*un nouveau jour, et Ton se retire avec une impression d'ombre et de paix : la paix dç la nuit après un jour d'orage.