LES SUITES DE LA CHUTE
Le travail et la mort turent les suites immédiates du péché. Le travail est une peine, mais, par le bon usage, il devient une réhabilitation; et la mort, offerte à Dieu en sacrifice par une victime souverainement pure et méritante, sera le rachat de l'humanité. S'attachant à ces vérités, les premiers chrétiens se plurent à représenter sous un jour favorable, et en vue des divines promesses, la condamnation au travail prononcée contre Adam et Eve. Et Abel,la première victime de la mort, ne la rappelle dans leurs monuments que par l'agneau qu'il offre à Dieu : double image, et dans sa personne, et dans l'objet de son sacrifice, de l'Agneau divin immolé pour lé salut du monde.
Quand Tart chrétien est passé dans une autre phase, le point de vue n'est plus le même: le travail d'Adam et d'Eve, le sacrifice d'Abel ne sont plus guère représentés dans Tordre des idées pures; ils le seront volontiers dans l'ordre des faits. Entre ces deux modes de représentations, il est possible de trouver des intermédiaires. Nous en voyons un, quant à la condamnation, dans une ipiniature du xii* siècle, publiée par Mme Jameson ^ : c'est un Ange qui a mission de remettre à nos premiers parents les signes du travail auquel ils sont condamnés, non plus le blé et la brebis, mais une bêche et une quenouille. La pensée va moins haut, et. cependant, de part et d'autre, dans la compassion de c^lui qui les donne comme dans la soumission de ceux qui les reçoivent, il y a le sentiment de l'adoucissement de la peine.
Sur la porte de bronze de la cathédrale de Monreale, qui appartient à peu près à la même époque, on voit, de même, un Ange qui apporte une houe à Adam, et on lit au-dessus cette inscription : In sudore vultus tui visceris (sic) panem tuum , a Tu mangeras ton pain à la sueur de ton front D.
Il ne paraît pas que ce soit là le moment de la condamnation propre* ment dite, mais sa mise à exécution, en des termes qui eh œitigent la rigueur. Dans la plupart des séries de représentations bibliques, on voit alors le premier homme et la première femme occupés de leur travail. Il leur est né des enfants \ Eve est principalement occupée à les soigner,
1. ttiitwy ofour Lord, T. ], p. Mi, d*a| rès un inss. du Brithh Muteum.
40 titJIDK OE i/aRT chrétien.
tandis qu'Adam laboure la terre pour les uourrir. C'est la famille patriarcale, avec le charme de sa simplicité primitive. A Orvieto, cependant, aucun enfant ne paraît encore ; Adam manie la houe, Eve I& fuseau. Sur la porte de Monreale, Adam est courbé pour le travail , Eve porte un fardeau sur la tête et un vase à la main, et cette inscription : Eva serve a Adam^ dit qu'elle lui apporte ce qui est nécessaire pour le soutenir dans ce travail.
Dans les mosaïques de la même église, après la scène de l'expulsion, Eve se livre encore à la douleur, tandis qu'Adam commence à travailler, et aussitôt après viennent, avec la mort d'Abel, de nouveaux sujets de larmes. Cette mort viendra .aussi troubler la paix des premiers jours , qu'ils pouvaient goûter dans l'accomplissement même .de la tâche qui leur est imposée; elle était apparue dès le ix« siècle, sous la couleur que
nous avons exposée, dans la Bible de Saint-Paul-hors-les-Murs; nbus l'avons retrouvée plus sensiblement exprimée au Campo 5an^o de Pise, au xiv« siècle. Dans les sculptures de Ghiberti, la situation s'adoucit encore plus : Adam a du loisir; il est assis et caresse un de ses enfants, tandis qu'Eve, déchargée des premiers soins de la maternité, les plus pé-
' nibles, peut filer sa quenouille et laisser un autre enfant s'appuyer la tête sur ses genoux. Raphaël, dans les Loges, a développé les mêmes données pastorates, au point de faire croire un instant que la première famille a re'rouvé, avec un travail modéré, un second Paradis terrestre. Adam est occupé de son labeur, mais sans fatigue; Eve, continuant à filer, pourvoira facilement à des besoins de vêtements encore bien simples. Qu'on y prenne garde cependant : les deux enfants qui s'ébattent près d'elle, l'un d'eux lui montrant une fleur, pourraient bien, tout en
. se disputant ses caresses, montrer une rivalité qui deviendra plus grave. Ce thème aurait pu être relevé beaucoup plus : il faudrait que l'on sentit
' déjà la différence des deux caractères; nous ne pouvons l'apercevoir dans la peinture des Loges. Cette distinction y eût été d'autant mieux à sa place, que le sacrifice des deux frères et la mort d'Abel y sont passés ensuite sous silence, la scène que nous venons de décrire étant suivie, sans intermédiaire, de la construction de l'arche.
Il est d'une grande importance cependant, dans une histoire biblique, de montrer comment la mort, décrétée en droit, est pour la première fois entrée en fait dans le monde. Nous avons vu comment, sur l'ivoire du musée Barufaldi, à Ferrare (T. II, pi. x), la mort d'Abel avait été intercalée entre la création du premier homme et celle de la première femme, comme pour opposer la vie et la mort. A Saint-Savin, après que Caïn a vu son offrande dédaignée de Dieu , il frappe son frère du coup mortel; puis Dieu reparait et lui reproche son crime, et sur sa tête
apparaît alors un nimbe, mais un nimbe étroit, qui répond à ces mots du texte sacré : Posuitque Dwninus Caïn signum^ ut non inter/îceret eum omnis qui invenisset eum ^, « Et le Seigneur mil un signe sur Caïn, afin que ceux qui le trouveraient ne le tuassent point o. A Monréale, les trois scènes des Sacrifices, de la Mort d'Abel et de la McUédictian de Caïn, occupent trois compartiments différents, entre les fenêtres où se développe toute cette série historique.
Dans une miniature du xiv^ siècle, publiée par Mme Jameson d'après une Bible moralisée de notre Bibliothèque nationale, Caïn met de la traîtrise dans l'exécution de ses projets criminels : il commence par emmener son frère par la main, sous des dehors d'amitié'. À Pise, il se montre brutalement cruel, et il conserve dans l'attitude suppliante qu'il est obligé de prendre devant Dieu, pour recevoir sa sentence, et ensuite pour s'en aller errant sur la terre, une vraie figure de forçat, où l'on peut lire le remords, mais sans ombre de repentir. Ghiberti, avant d'arriver à ces sinistres résultats, a développé l'idée de la représentation pastorale consacrée à Adam et Eve, en montrant Caïn et Abel encore paisiblement occupés de leurs travapx : le premier maniant la charrue, le second gardant son troupeau. Vient ensuite, sur une ligne parallèle, la scène des sacrifices diversement agréés, le meurtre, et, enfin, l'apparition de Dieu venant en faire justice.
Les Lamentations d'Adam et dÈve, après la mort de leur fils, sont le sujet d'une autre miniature publiée par Mme Jameson, et observée par elle dans un Spéculum du xiv* siècle 3. C'était une tradition chez les Juifs, que Caïn était celui-là même que tua Lamech, son descendant à la cinquième génération. Cette tradition est rapportée par Josèpbe, et saint Jérôme la relate aussi, sans la contredire. Lamech aurait été induit en erreur par un jeune homme qui l'accompagnait à la chasse, et aurait lancé une flèche à Caïn, croyant tirer sur une bête sauvage ; puis, s'apercevant de son erreur, il aurait fait porter sa colère sur son compagnon, et pour le punir ou de son imprudence ou de sa méchanceté, il Taurait frappé d'un coup dont celui-ci également serait mort.^es deux homicides sont représentés successivement dans les fresques de Pise : Caïn est alors un vieillard très-avancé en âge, caché au milieu de broussailles. Ailleurs, à Monrcale, par exemple, le premier homicide figure seul ; mais l'on voit le jeune homme qui l'a provoqué; et ce texte : Trahens Lamecarcu suo interfecit Coym^ ne laisse aucun doute sur la pensée de l'auteur. Mme Ja-