LES PUISSANCES DU MAL DANS L APOCALYPSE
Peu après la vision des quatre cavaliers, vient, dans l'Apocalypse, la scène du sceau dont sont marqués les élgs, une de celles dont l'art peut tirer le plus grand parti. Les limites que nous nous sommes tracées ne nous permettent pas cependant de nous y arrêter, et nous arrivons directement à la mise en scène des puissances du mal. Dans ce nombre, noos ne comptons pas les iléaux, dès lorsqu'ils corn battent^ pour le bien, mais seulement les êtres moraux qui^ pervertis, travaillent à pervertir : ce sont là vraiment les puissances advei*ses. Les sauterelles du chapitre ix sont-elles dans cette catégorie? Cela dépend de l'interprétatioa qu'on leur donne. Il est des commentateurs de la sainte Ecriture, — et parmi eux nous comptons Bossuet, — qui les considèrent principalement comme représentant les hérésies ; et alors elles offrent l'idée d'un mai moral. H en est d'autres aux yeux desquels elles signifient l'invasion des Barbares, celle des Goths en particulier ^; et alors il n'y aurait pas liou de les représenter si hideuses, qu'on ne pût entrevoir le bien^ue Dieu .saura
1. Saint Jeun nommant les quatre animaux dans cet ordre ' le Lion, le Bœuf, rHoromeet TAigle, saint Matthieu devait correspondre au troisième cavalier et non au premier, comine Ta représenté le dessinateur.
%. Le Nouveau T'$iament avec notes du P. Lallemant, T. VI, p. Ht,
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en iîrer. D'ailleurs, la deàcription donnée de ces figures n^onstrueuses n'est pas de celles qui puissent se traduire à la lettre dans le langage de l'art. L'idée de sauterelles, parce qu'elles forment un essaim innombrable et destructeur, s'accorde très-bien» dans le discours, avec celle de chevaux prêts au combat; on peut comprendre qu'exprimant quelque chose d'humain, elles aient un visage d'hoftime; que des cheveux de femme signifient quelque chose d'efféminé, et les dents de lion, un grande cruauté; mais on ne voit pas bien comment on pourrait rendre, tout à la fois, ces diverses images dans une même figure, avec une sufiBsante précision. Nous pourrions dire cependant quelquesunes des tentatives qui ont été faites pour résoudre la difiiculté, comme on le fait toujours en pareil cas, par voie de résumé et d'élagalion ; mais, comme n ne s'agit pas d'une des données fondamentales du Livre sacré, ou que nous n'y voyons pas un sujet que les artistes aient choisi de préférence, ou qu'ils doivent choisir quand il faut s'en tenir à un petit nombre de représentations pour en rendre la substance et le caractère , nous passons outre, pour nous attacher seulement aux figures qui, dans le mal, se posent sans équivoque comme les adversaires de Dieu : c'est-à-dire le dragon et ses anges ; la bête à sept têtes ; l'autre bête, qui affecte une ressemblance trompeuse avec l'agneau, et la grande Babylone.
Comme annexe à l'étude des démons, nous avons déjà porté notre attention sur les figures au moyen desquelles l'Apocalypse enseigne à représenter ces êtres ou ces collections d'êtres méchants et dégradés; en possession des principaux dons de leur nature créée puissante pour le bien, ils sont capables maintenant de se poser contre lui comme de sérieux antagonistes. Nous avons vu le dragon se dresser contre cette femme merveilleuse qui, représentant tout à la fois Marie et l'Eglise, demeure victorieusement à l'abri de toutes ses atteintes. Nous l'avons vu livrer un combat contre le prince des milices fidèles, et lui offrir assez* de résistance pour donner à saint Michel tous les honneurs d'une magnifique victoire. Satan a aussi cependant lui-même ses trioniphes; il est vainqueur de ceux qui se laissent vaincre, vainqueur de ceux qui se donnent à lui : triste et décevante victoire, pouir le vainqueur autant que pour les malheureux qui se sont assujettis à son infernal pouvoir. Les uns et les autres, ils ont recueilli le désespoir etleslarmes; mais, au jour éphémère de leur commune illusion, l'ange déchu peut apparaître, comme humant, avec quelque satisfaction, la fumée des honneurs qui lui sont rendus par un peuple stupide. Nous publions (pi. xxvi) une miniature du manuscrit de la Bibliothèque nationale, dont nous avons précédemment tiré la scène de la femme menacée par le dragon (T. If, pi. vn). On y voyait qu'il allait être vaincu, quoiqu'il se montrât terrible. Mais il
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n'est à craindre que pour ceux qui lui cèdent; la femme derant laquelle il se présente ne cédera pas : aussi n*élève-t-il pas si haut toutes ses têtes contre elle, qu'il les drosse maintenant pour dominer de um orgueil ceui qui s'agenouillent devant lui.
La bête aussi, sa trop fidèle alliée, se fait adorer, et l'autre bête osera de tout son pouvoir pour attirer à cette monstrueuse image de rhuoianité, de nouvelles adorations. Nous ne reviendrons pas ici avec plus d'extension sur la manière de représenter toutes ces bétes immondes, leurs têtes, leurs cornes, leurs couronnes; nous ne voulons relever en œ moment que les moyens d'étaler le faux éclat de l^ur règne éphémère. Il parait suitout à son plus haut degré, lorsque la grande prostituée, assise sur la bêle, se montre enivrée et du succès de ses séductions, et du sang des saints qu'elle a fait répandre.
Cette ûgure semble plus facile à représenter que celle de la bête ellemême, parce qu'elle n'a rien de monstrueux ; mais ce ne serait pas trop du génie d'un grand artiste pour rendre tous les contrastes qu'elle comporte, -il la faut vraiment beile, et cependant repoussante pour une âme pure^ elle sera belle par les lignes générales de ses traits; elle sera repoussante par l'effronterie de son regard, par l'affaissement de ses lèvres; parée comme une reine, il suffira d'un léger désordre sur le devant de sa robe, sans même qu'il soit nécessaire de lui découvrir les seins, pour faire apercevoir que, chez elle, la majesté est d'emprunt, et le vice daits sa nature. Qu'elle porte d'une main son sceptre avec arrogance, mais que, de l'autre, sa coupe, débordant d'une liqueur que le peintre peut montrer noire et visqueuse, ne puisse que souiller ses riches vêtements, n'exprime que la satiété, ne provoque que le dégoût. Ne craignez pas d'ailleurs de montrer sa cour puissante et nombreuse ; mais il serait bien qae le vase de la colère de Dieu, tenu par un Ange, fût prêt à se répandre sur sa téie.
L'écrivain sacré ne dit pas que l'un de ces sept vases mystérieux * ail été jeté sur cette femme impudique elle-même ; cette image est employée avant que saint Jean ne la mette elle-même expressément en scène dans l'éclat momentané de sa puissance 3; mais sans même s'attacher à cette pensée, que, sous une forme familière à tous les poètes, le prophète décrit dans son chapitre xvu, sous de nouvelles images, la splendeur d'an règne dont il vient d'annoncer la destruction dans son chapitre xvi ', od ne saurait interdire à l'artiste de transposer les expressions, comme on
i. Âpoc, tvi, i.