‹ Guide de l'art chrétienChapitre 227 sur 238 · LA GODR DU SOUVERAIN JUGE · texte numérisé non relu

LA GODR DU SOUVERAIN JUGE

Dans rétude du Jugement, nous ne nous sommes encore attaché qu*au souverain Juge ; et, dans cette grande scène finale, tous sont appelés à comparaître : tous ceux c[ui ont joué un rôte sur le théâtre du monde depuis le commencement des siècles, tous les Anges, bons et mauvais, tous les hommes, grands et petits. Si vaste que soit la composition, ce n'est jamais que très en abrégé que Ton peut rendre un pareil sujet : Tessentiel est de bien distribuer chaque catégorie de personnages. Dans un jugement solennel, on distingue lesjuges, les exécuteurs et les justiciables. A parler absolument, dans le Jugement général, il n*y a qu*un seul juge; mais il est dans l'ordre qu'un juge souverain s'adjoigne des conseillers, ne fût-ce que pour donner plus de solennité à ses décisions; et Noire-Seigneur lui-même a dit à ses Apôtres qu'ils siégeraient avec lui comme juges des douze tribus d'Isiaêl, c'est-à-dire de l'universalité du genre humain. Ils jugeront véritablement, avec le Souverain Juge, étant éclairés de sa lumière et remplis de sa justice ^

L'artiste est invité, par là, à distinguer, entre lesélus mêmes, deux classes de personnages : ceux qui forment déjà la cour du souverain Roi, et ceux qui, appelés à ce céleste Séjour, n'en ont pas pris possession encore. A ce point de vue, les Saints placés autour deNotre-Seigneur nesont pas considérés sf'ulement comme participant au jugement divin : ils expriment ridée de la cité bienheureuse. Il est admis en fait, et très-convenablement, ce nous semble, que tous les Saints reconnus canoniquement dans l'Eglise, et qui, par là même, doivent être nimbés, peuvent être représentés dans un Jugement derniet\é\e\é^ déjà dans les régions supérieures de la béatitude; ceux qui ne peuvent être l'objet d'un culte public, seront plus'convenablement montrés seulement en voie de les atteindre. Il en résulte même, pour ceux-ci, une manière bien plus expressive de dire leur gloire et leur bonheur, en montrant la société des Saints parmi lesquels ils vont prendre place; tandis qu'on ne le verrait pas aussi bien s'ils étaient tous confondus. Dans l'assemblée des Saints, l'ordre est parfait, la hiérarchie admirable, et c'est une heureuse pensée qu'avait eue le

1. « l.es interprèles de ce passage de saint Matthieu : Sedebitis et vos super udet duode- I dmjudieantfit eie., s'aecordent à dire que, par U, on entend non-seulement les Apôtres, • mais tons eeuz qui, à TeXemple des Apôtres, ont renoncé au monde. » (R.)

Beato Angelico, de proliter des compartiiiienU de la voûte, dans la chapelle de la cathédrale d*Orvieto, oii il était chargé de représenter le Jagement dernier^ pour y faire figurer, autour du Souverain Juge, les différents chœurs de Sainis, les Prophètes, les Apôtres, les Martyrs, les Vierges', répartis en autant de groupes distincts.

La cour céleste peut être résumée par les Apôtres; elle peut l'être aussi, sans les représenter, au moyen de la sainte Vierge, en regard de laquelle •il est convenable de placersaint Jean-Baptiste, toutesles fois qu'elle se tient àcôtédeson divin Fils, et que, en conséquence,4ine place esta remplir du côté opposé. Sur beaucoup de monuments du moyen âge, la figure imberbe du personnage opposé à Marie annonce qu'on a substitué à saint Jean -Baptiste, saint Jean TËvangéliste. Cette confusion ne nous paraît pas devoir être définitivement admise. Elle résulte de ce que le disciple bienaimé étant naturellement dans son rôle en regard de la Mère de Dieu, à côté de la Croix, des rapports très-intimes s'étaient établis entre la représentation du crucifix dans le sentiment du triomphe, et celle du Christ triomphant proprement dit, sous ses différentes formes. Dans un Jugement dernier^ la place de saint Jean TÉvangéliste est parmi les Apôtres; s'ils ne sont pas représentés, ils sont toujours sous-entendus, et, après les paroles si firirmelles de Notre-Seigneur, il n'y a que les proportions de la composition qui puissent justifier de leur absence. Quant à celle de la sainte Vierge, nous n'admettrions pas qu*elle pût être justifiée, car, dans ce jour d'éclatant triomphe pour son divin Fils, c'est par excellence relativement à elle qu'il est juste.de dire qu'ayant été la première à la peine, elle doit être la première à l'honneur.

Quel que soit le tourdonné à la représentation, le rôle de Marie se prêtera toujours à fortifier d'un trait de plus l'expression de la pensée qui devra ressortir. Si le tour est solennel, elle ajoutera à la solennité par sa présence, et la fera paraître plus sereine. Si Ton veut sourire aux élus, qui leur sourirait mieux qu'une mère? Si l'on veut dire, comme Orcagna, quels ont été \e» trésors de la miséricorde divine^ dissipés et méprisés par les coupables, comment le mieux faire qu'en associant au Juge^ contraint de laisser agir toutes les rigueurs de la justice, l'instrument par excellence de ses miséricordes? Dans le tableau dont il s*agit, Marie n'est plus seulement associée au Souverain Juge dans un raAg supérieur à toutes lés autres créatures, elle est mise sur le même rang que le Roi des rois, à sa droite, dans une auréole semblable à la sienne, et nulle part on ne voit mieux qu'elle est la Reine : Astitit regina a dextrU tuis : « La reine a s'est assise à votre droite, Seigneur! » On peut admettre, en effet, que Marie entre en participation de tous ceux des honneurs rendus à son divin Fils qui ne lui sont pas rendus absolument «n tant qu'il e^t Dieu.

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Le caractère propre, d'ailleurs, à celle Hère compalissanle, se dedsiue netlenieot dan$ le tableau d'Orc^gna. Elle jette un dernier regard attristé vers les malheureux qu'elle a vaiuement lenlé de soustraire au sort qui les atteiot; et ce regard même fait paitie de leur condamnation, puisqu'il atteste Tépuisement des trésors de miséricorde qui leur ont été dispensés par Marie; puisqu'il atteste combien ils sont inexcusables de les avoir dissipés en pure perte. Jésus se tournant vers la gauche, il fallait bien que les yeux de Marie prissent la même direction, car un même sentiment anime le Fils et la Mère; mais c'est bien plus volontiers que Marie portera son attention du côté oii sa commiséiation a produit tant d'heureux fruits, plutôt que là où, malgré elle, cette commisération même devient accusatrice. Pénétrant du regard au sein de ces âmes, qui toutes, plus ou moins, lui ont dû leur salut, la joie de part et d'autre s'accroîtra d'un degré indicible, quand ses yeux et les leurs se rencontreront. Essayer de rendre un etTet semblable, serait irop au-dessus du pinceau des artistes qui ont principalement puisé dans l'observation de la nature leur puissance d'expression. Les plus mystiques ont, du premier jet, épuisé tout ce qu'il était en leur pouvoir d'exprimei* de contentement, pour dire l'entrée dans la béatitude. Et l'on comprend, si l'on songe à ce tressaillement qui se produit en plus quand tous les yeux des élus rencontrent ceux de Marie, qu'il soit trouvé plus sage de taire que de balbutier de tels sentimeutH. Ordinairement on a reprësenté cette divine Hère, dans la scène du Jugements en vue des secours que nous devons en attendre pour obtenir d'être alors du bon côté. Marie, alora, n'aura plus à intercéder : tout sera consommé, en bien ou en mal; mais, dans ce moment, on connaîtra tous les effets de son intercession. Il y a donc lieu de la représenter, celte intercession, pour la célébrer; et comment mieux la représenter, qu'eu montrant Marie dans l'acte même d'intercéder pour tous? En délinilive, on s'adresse à nous, qui avons besoin de sou secours, et non pas aux élus, qui en recueillent les fruits.

Que l'on continue donc, sans scrupule^ de représenter Marie, dans le Jugement dernier^ dans son rôle d'intercession, soit qu'on la montre à genoux ou assise, mais penchée vers le Souverain Juge. Le meilleur moyen de caractériser les Saints là-haut, c'est de résumer le rôle qu'ils ont rempli ici-bas, d'où provient le trait spécial de leur gloire. En consé* (|ueuce, tandis que Marie intercède, saint Jean-Baptiste, qui ordinairement lui sert de pendant, est toujours appelé à rendre témoignage, a Le voilà I h semble-l-il dire, en montrant Celui qui \ieDt juger les vivants et les morts*, a le voilà, c'est bien le même que je vous ai annoncé quand il était encore iuconuuj que je vous ai fait connaître quand il passait humblement au milieu de vous, Agneau sans tache, douce victime préparée pour le sacrifice. »

496 tiUiDK Di? l\rt chrétien.

Nous n'admettons pas que haint Jean TÉvangéliste soildaos son propre rôle, quand, dans celte situation, il .se substitue à saint Jean-Baptiste; mais, la substitution se rencontrant en fait, c*est aussi un témoignage qae rendra le disciple bien-aimé; témoin du Grucitiement, ildira:cVoiU

Celui qui a été crucifié pour vous Voilà Celui que vous avez crucifié».

Et les élus, à la vue de l'instrument du salut, éprouveront unplus vif setitiraenl de joie!..., les condamnés se sentirontde plus en plus confondns.

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