LA CHUTE KT L4 »0IIBS8E
laisser Noé sur des impressions aussi tristes. Avant de se séparer de lui, il revient avec plus de détail sur Tbeureuse propagation de sa raee. Au milieu d'un de ces paysages vastes et riants qui le font considérer comme ayant annoncé l'aurore de ce genre de peinture dont Raphaël fut le soleil levant, fourmillent déjà des générations multipliées : elles sont encore dans uu tel calme, une telle paix, que le bon Patriarche , caressant de nouveau quelques-uns des petits enfants descendus de lui, peut jeter un regard de complaisance sur l'avenir du monde, oii tout ne sera pas perdu pour l'humanité.
VOCATION D'aBBAHAM.
Abraham fiie pour nous le point de partage entre la période de la chute et des. promesses, et celle des figures plus précises, de l'attente mieux déterminée, et d'une préparation commencée : nous continuerons donc d'abord d'étudier les représentations de l'histoire biblique, jusqu'à sa vocation et à la naissance d'Isaac. Son sacrifice nous ramènera aux compositions de l'antiquité primitive, où il tient une si grande place, et nous en ferons le point de départ d'une nouvelle étude, oii nous commencerons par passer plus explicitement en revue toutes les figures de l'Ancien Testament qui ont été alors exploitée^ de préférence dans un pareil ordre d'idées.
La plus ancienne série des compositions historiques, dans l'art chrétien, qui soit parvenue jusqu'à nous, est celle de Sainte-Marie- Majeure. Elle commence par la séparation de Loth et d'Abraham ; puis l'on y voit l'offrande du pain et du vin par Helchisédech ; ensuite, Abraham recevant successivement les trois Anges, ordonnant à Sara de les servir, et se tenant à côté d'eux tandis qu'ils sont à table. Les tableaux suivants, jusqu'à la bénédiction de Jacob par Isaac , ont été détruits lorsqu'on a ouvert Tare qui donne accès dans la chapelle Pauline.
A Saint-Savin, à Honreale, à Pise, etc., la construction de la tour de Babel précède l'histoire d'Abraham , sans rien d'assez remarquable pour mériter ici plus qu'une mention. Cette histoire commence, à Saint-Savin, par une apparition de Dieu au saint Patriarche; on y voit un arbre, et H. Mérimée pense, avec grande vraisemblance, qu'il s'agit de l'apparition qui est rapportée au chap. xn, v. 6 et 7, de la Genèse. Les mots hébreux qui désignent le lieu de cette apparition, traduits dans la Vulgate par ceux de Convûllem illvstrem^^ la Vallée illustre > (on croit que c'était la vallée de Mambré, désignée plus loin), signifient aussi quercum excelsam, « grand
48 GUIDE DB l'art GHBÉTIBN.
chêne » , version adoptée par les Septante et dans le texte latin donné par M. Mérimée.
A Monreale, Abraham n'est mis en scène, la première fois, que pour recevoir les trois Anges. Il en est de même sur la porte de Florence; mais Benozzo Gozzoli le représente avant même qu'il ait quitté la Chaldée, son pays natal. Selon une tradition, que saint Augustin et saint Jérôme rapportent sans la condamner, et à laquelle se rapporteraient, si elle est fondée, ces mots du deuxième livre d'Esdras : Eduxisti eum (A.braham) de igné Càaldeorum ^, « Vous l'avez délivré du feu des Cbaldéens »t ou qui en serait un commentaire erroné-, Abraham aurait été persécuté comme adorateur du vrai Dieu, et aurait échappé miraculeusement à l'épreuve du feu. En conséquence, le peintre a représenté l'idole de Bel dans son temple; un roi, Nemrod sans doute, assis sur son trône; un accu> sateur d'Abraham, qui brûle dans les flammes, et le saint Patriarche, qui s'éloigne lui-même sain et sauf. Dans le tableau suivant, il est monté à chevaj, et en voie de se rendre dans la terre de Chaaaan avec une suite nombreuse. Ce n'est qu'en troisième lieu ^ dans un ordre parfaitement conforme au texte sacré, qu'a lieu l'apparition par laquelle a débuté le peintre de Saint-Savin. Celui-ci la fait suivre de la séparation d'Abraham et de Loth, précédée assez naïvement^ à Pise,de la rixe élevée entre leurs serviteurs : ceux-ci se battent franchement.
L'important de cet épisode était d'arriver à l'entrevue avec Melchi^dech, ce prêtre extraordinaire du vrai Dieu ; à son sacrifice figuratif, et à la ruine de Sodome. Dans nos fresques poitevines du xu^^ siècle, comme dans les fresques italiennes du xv% la bataille contre les cinq rois est également représentée : dans les premières, Abraham est à pied , et il les poursuit, une lance à la main, sans se laisser arrêter par Loth, qui vient l'embrasser pour le remercier de sa délivrance ; dans les secondes, on le voit couvert d'une armure, une masse d'arme à la main , monté sur un cheva\ de bataille, prêt à arrêter le carnage au moment ob s'achève la victoire. Immédiatement après, reparaissant sous le même costume guerrier, il reçoit les pains que lui offre le grand-prêtre ; le vin est déposé dans des bouteilles, sur le sol. Dans cette circonstance, le disciple de fra Angelico ne s'élève que par la sérénité des expressions. Le peintre inconnu de Saint-Savin, Italien lui-même peut-être, si on s'en rapporte à certaines données, s'était, comme idée, élevé bien davantage : il avait mis à la main du prêtre, en la présence de Dieu, manifesté par la main divine,
le vin dans un calice, et le pain marqué d'une croix, pour rappeler plus
directement les espèces sacramentelles.
i. H Etdras, IX, 7.
Nous rappellerons nous-méme les mosaïques de Saint- Vital, à Ravenne, et la croix de Cologne, où se voit représenté le sacrifice non sanglant du pain et du vin, offert par ce prêtre du Très-Haut , dans un ordre qui est celui-là même du Prêtre éternel. Dans Tun et l'autre de ces monuments, Abraham n'est plus là; il est à coté, offrant son propre sacrifice. Mais il Faut; pour bien rendre la pensée, que les circonstances historitfues disparaissent, et Melchisédech est seul, à Ravenne, devant un autel, sur lequel reposent le pain et le vin ; sur la croix de Cologne , à son. sommet, les élevant dans ses mains.
Raphaël, au contraire, dans la peinture des Loges, la première de la série consacrée à Abraham, n'a rien fait lui-même pour faire sentir le mystère. Benozzo Gozzoli avait du moins revêtu Melchisédech de vêtements sacerdotaux ; Raphaël en a fait un roi, qui offre de magnifiques présents : du pain dans une élégante corbeille, et des urnes d'une grande richesse pour renfermer le vin. Cela pouvait être bon comme effet de décoration , en des peintures qui avaient plus directement ce but, mais, alors même, l'élévation de l'idée ne nuit pas. La nature du fait la met mieux en relief dans la scène suivante, où le décorateur des Loges a représenté l'apparition rapportée au chapitre xv de la Genèse, faisant suite à la délivrance de Sodome et au sacrifice de Melchisédech. Ce fut alors que Dieu dit à Abraham, en lui montrant les étoiles, qu'il multiplierait sa race en aussi grand nombre ^ En effet, on voit, dans le tableau, Abraham prosterné, et Dieu lui montrant les étoiles au-dessus delà flamme d'un sacrifice.
BenozzoGozzoli,avantd'arriver àl'apparition des trois Anges, lors de la. quelle se fit la confirmation la plus précise de toutes les promesses, a représenté avec grand détail l'épisode d'Agar: Sara se plaint d'elle, et obtient de la traiter comme étant toujours sa servante; elle la frappe vivement; Agar s'en va dans le désert, l'Ange lui apparaît et la décide à revenir; Ismaël naîtra. Ce n'étaient là que des préludes: le vrai fils de la promesse, le fils de l'épouse légitime et stérile, va être annoncé en propres termes , et il ne tardera pas à venir.
De même que Dieu, lorsqu'il s'était agi de créer l'homme, avait manifesté sa Trinité ineffable, en mettant dans la bouche de Moïse le faciamvs hominem^ de même, lorsque le moment est venu de faire naître d'Abraham le fils expressément désigné pour l'accomplissement de ses desseins suprêmes, la Trinité se manifeste de nouveau, en des termes si évidents, que tous les interprètes sont d'accord pour le reconnaître. Son apparition sous la figure de trois Anges est un fait tellement capital, qu'on ne peu