DES PRELUDES DU DIVIN AVÈNEMENT EN GÉNÉRAL
L'époque fixée par le prophète Daniel pour la venue du Sauveur approchait : c'est une heureuse inspiration, dans la poétique de Tart, que d'avoir mis en délibération la Sainte Trinité, pour décider que le moment est venu d'exécuter les divines promesses. Nous ne chercherons pas d'exemples nouveaux, il suffira de rappeler ceux qui précédemment ont été cités. Qu'on se souvienne de tous les ressorts dramatiques rois en mouvement, dans le Roman des trois Pèlerinages^ pour faire ressortir les vertus de Marie, l'intervention des Anges» les exigences de la Vérité et de la Justice, les propensions de la Miséricorde (Introduction, T. I, p. 73) ; que l'on revoie la scène de ce manuscrit delà Légende dorée^ à la Bibliothèque nationale (T. II, pi. v), où le Père, le Fils et le Saint-Esprit, réunis sous un même manteau, tenant leurs solennelles assises, ouvrant le livre immense de leurs décrets, accèdent à la requête de l'Archange Gabriel. A genoux devant leur trône, il ast venu solliciter l'accomplissement du mystère qui doit être le salut 'du monde. Porteur* aussi de toutes les prières qui, comme celle de Daniel, ont pu s'élever vers le ciel de la part des Patriarches et des Prophètes, de la part aussi des justes vivants maintenant sur la terre, il ne demande rien qui ne soit décidédans le conseil divin ; mais aussi, de toute éternité, Dieu arrêtant ses desseins, fait peser dans sa balance les prières qu'il sait devoir lui être humblement offertes. Aussitôt voici Gabriel, en effet, qui, ayant tout obtenu, et chargé lui-même de la bonne nouvelle, réparait en présence de Marie, et
lui annonce qu'elle sera mère, sans cesser d'être vierge. Dès lors, c'en est fait, la Vérité et la Miséricorde se rencontrent, la Justice et la Paix s'embrassent : ainsi sont-elles représentées à droite et à gauche de la scène centrale.
Si Ton s'en tient au texte de l'Évangile, c'est par TAnnonciation que l'on doit commencer, si Ton veut dérouler tous les mystères du divin avènement; mais les livres évangéiiqués ne sont pas nos seuls guides , puisque nous avons aussi les lumières de la tradition : tradition certaine, quand elle repose sur des fondements aussi solides que les fêtes établies par l'Église. A ce titre, la Conception immaculée, la Naissance, la Présentation, le Mariage de la Très-Sainte Vierge, étant honorés dans l'Église par des fêtes particulières, il n'est pas douteux que tous ces mystères, — avant même que celui de l'Immaculée Ck)nception ne fût devenu un dogme de foi, — n'aient pu être très-convenablement représentés. Et dès lors qu'ils pouvaient l'être, on était dans son droit quand, pour rendre la série plus complète et prendre les choses de plus loin, on les a mis en scène, en quelque sorte comme prologue de l'Incarnation. Ainsi, dans le petit tableau russe dont nous avons publié une partie (Introduction, T. I, pi. xvn), après la délibération de la Sainte Trinité, sous la figure de trois Anges, Marie est donnée au monde, par sa Naissance ; et l'on voit encore sa Présentation au temple, avant d'arriver à r Annonciation. On peut, en effet, considérer l'accomplissement de la promesse, ou dans le mystère lui-même oh il fut consommé, où dans sa préparation immédiate, conformément à ces paroles de l'Église: «0 Dieu qui avez préparé le corps et l'âme de la glorieuse Vierge Marie, pour en faire une demeure digne de votre fils.» Gloriosœ Virgints Mariœ corpus et animam ut dignum FUii tui kabitaculum... prœparasti. On peut considérer que le Fils de Dieu fait homme ne vient au monde, selon l'expression passée en usage, c'est-à-dire ne s'y montre visiblement, qu'au moment de sa propre naissance, et ranger les mystères de l'Annonciation et de îa Visitation eux-mêmes, au nombre des préludes de son divin avènement. L'Évangélîste saint Marc va plus loin, puisqu'il ne présente comme constituant cet avènement que le commencement de sa vie publique. Ce rapprochement était utile, afin de faire compren»lre que nous parlons dans un sens analogue. L'artiste jouit des mêmes privilèges qne l'historien : il peut faire commencer la vie de son héros et les faits de son histoire, un peu plus tôt ou un peu plus tard, mettre telle circonstance en relief, ou la passer sous silence, suivant son point de vue, suivant que, dirions-nous, volontiers, il prend plus ou moins les allures de THomme, du Lion, du Bœuf ou de l'Aigle.
Les mystères, d'ailleurs, dont nous parlons comme ayant précédé l'Annonciation, ont leur fondement dans l'Évangile même, puisqu'il
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fallait bioB qae Marie fût née et eût été conçue, que sa eoneeption et sa naissance fussent saintes^ pour qu'elle devint Mère de Dieu ; qu'elle eût été mariée, puisque l'écrivain sacré la donne comme l'épouse de Joeeph ; et quant à sa Présentation» si elle ne repose pas aussi directement sur le texte évangélique,on ne peut disconvenir qu'à défaut d'une tradition positive, on serai t fondé au moine à se servir de ce texte comme de base pour conjecturer, avec beaucoup de vraisemblance, que, modèle de toutes les vierges à venir, Marie avait dû être non-seulement vouée à la virginité, mais consacrée à Dieu d'une manière publique et spéciale, bien qu'on ne comprit pas, dans le monde où elle vivait, toute la sublimité de ses engagements.
Il reste cependant une différence essentielle entre les mystères dont PËvangile» en les rapportant» fait connaître au moins quelques circonstances, et ceux qui, ne s'y rattachant qu'implicitement, ne peuvent être connus de nous avec la même certitude, si ce n'est quant à la réalité du fait lui-même. Il est certain que Marie a été conçue sans péché; qu'elle a ravi les anges par la perfection dont elle était douée dès sa naissance; certain qu'elle s'est offerte à Dieu; certain qu'elle a contracté avec Joseph la plus chaste et la plus sainte de toutes les unions. Mais tandis que des circonstances non moins certaines du rôle de l'archange Gabriel dans l'Annonciation, de la visite de Marie à sa cousine Elisabeth, viennent guider l'artiste, dans une mesure correspondante aux termes plus ou moins explicites du texte sacré, il faut, ou qu'il tire de sa seule imagination, des circonstances propres à représenter les mystères qui précèdent, ou qu'il les accepte de ces traditions qui ne peuvent jamais, alors même qu'elles sont respectables, être mises en parallèle avec ce qui repose sur le texte évangélique ou sur les décisions de l'Église.
La différence est grande : elle ne l'est cependant pas autant que ces considérations pourraient le faire paraître, si on s'en tenait à la première impression. Les circonstances données par la sainte Écriture ne suffisant pas pour représenter les faits auxquels elles se rapportent, il faut toujours ou en imaginer quelques autres, ou recourir à des données traditionnelles puisées à d'autres sources. Cette observation acquiert plus d'importance encore, si l'on a égard aux divers modes de représentations auxquels peut être soumis un même mystère, suivant qu'on le prend dans Tordre des idées plus ou moins concentrées, des faits plus ou moins explicites, suivant la teinte qu'on entend lui donner parmi les mille nuances (In symbolisme ou du mysticisme.
Il faut se rappeler alors les règles que nous avons essayé de poser dans la première partie de ces Études^ l'autorité qu'acquièrent des précédents iconographiques et des traditions passées par le courant des idées chrétiennes, lorsqu'ils ne sont pas démentis par une réfutation positive, qu'ils
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ne sont contraires ni & la foi, ni à la discipUoe de TÉgiise, et la préférence qu'on doit lear accorder, sur le^ seuls produits de l'imagination et de la fantaisie persoiinelle.
Tout ce qui a été fait, même avec continuité, dans certaines périodes de Tart chrétien, ne peut pas être également justifié; tout ce qui est susceptible de justification n'est pas aujourd'hui, vu la différence de situation, également bon à imiter. N'en soyons pas trop fiers, car s'il est des choses que nous nous interdisons, parce que nous les voyons mieux, il en est que nous devons éviter, parce que nous valons moins. D'ailleurs, tout ce qui ne peut être proposé à notre imitation, parmi les monuments du siècle passé, ne cesse pas, pour cette raison, de pouvoir être étudié avec profit; en le comprenant bien et en l'interprétant favorablement, on y trouvera beaucoup de bonnes pensées et de sujets d^édification.
DE l'iHMAGULÉB conception DE LA TRÈS-SAINTE VIERGE.
Il est de foi désormais que la bienheureuse Vierge Marie a été conçue sans péché ; cette croyance n'aurait pas pu être définie, si elle n'avait été de tout temps professée dans l'Ëglise, au moins implicitement, et l'une des preuves invoquées pour témoigner de sa perpétuité, a été l'ancienneté de la fête célébrée en l'honneur de la conception de Marie. Car rËglise ne peut honorer d'un culte que ce qui est saint. Il ne nous appartient pas d'entrer dans les questions qui ont pu d'ailleurs être soulevées à propos de cette fête; nous nous y attachons uniquement au point de vue des représentations de la Conception immaculée, auxquelles elle a donné lieu, et pour faire remarquer que généralement on a adopté comme motif de ces représentations, au moins jusqu'à la fin du xvi* siècle, la rencontre de saint Joachim et de sainte Anne, à la Porte dorée. C'est ce que nous observons notamment au 8décembre,dans le i/^iio%ede Basile» dès le X* siècle ; bien des siècles après, dans une traduction italienne de la Légende dorée, de i575, et dans le Calendrier mpscovite^ publié par Papebroke ^, au 9 du même mois.
H est probable que la même représentation avait été faite précédemment sur le riche vêtenient que le saint pape Léon III (795-816) donna à la basilique de Sainte-Marie ad Prœsepe^ c'est-à-dire de Sainte-Marie-Majeurn,