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une idée à la chose : le bain de TEnfaQi Jésus était une image du baptême par lequel il nous communique les grâces de son divin avéne* ment, et Ton aimait à penser que ces eaux qui nous sanctifient, il les avait sanctifiées lui-même dès sa naissance. On s'explique alors pourquoi cet élément de composition a pris tant de consistance , malgré le vice de son origine. On observera, d'ailleurs, qu'il n'est nullement dit dans les Livres apcicryphes que TEnfant Jésus ait reçu des sages-femmes le genre de soin ainsi représenté; d'après ces écrits mêmes, elles auraient dû comprendre au contraire qu'à tous égards leur aide était superflue. Il paraîtrait donc que la pensée seule de leur venue provenant de cette source, la pen* séeméme d'assujettir, par leur entremise, le divin Enfant à ce genre d'assimilation avec le commun des hommes, serait venue plutôt d'un certain naturalisme, auquel nous aurons besoin de recourir tout à l'heure pour expliquer )a position de la sainte Vierge. L'art chrétien, de tout temps, a eu à lutter contre des influences diverses qui tendraient à rabaisser ou à le corrompre; elles s'infiltrent dans son sein, quand elles n'y font pas irruption: il les combat, tout en les subissant^ elles se mêlent dans ses eaux, elles s'y transforment, en se combinant avec des qualités foncièrement contraires, et, ainsi corrigées, elles acquièrent des conditions de durée, tandis qu'en elles-mêmes elles ne contiennent que des germes délétères, qui obligent à les rejeter aussitôt qu'on est en situation de les bien connaître et de les apprécier ^.
REPRéSENTATlCN DE LA NATIVITÉ DU Vl« AU XIV® SIÈCLE, VIERGE GOUCHliE.
Lorsque FJandrin eut à peindre les fresques de Saint-Germain-des-Prés, prenant conseil du F. Cahier, il adopta dans la scène de la Nativité de
1. Les Grecs modernel ont eonservé l'usage dék sages-remmes lavant le corps de Notre- Seigneur. M. Didron dit que c*e8t d*aprèâ un récit de Simon Métaphraaie. « Dans le couvent
• de Saiote-Laure t, dit^il, « à la vue de cette représentation que je remarquais pour la cenc tième fois peut-être, j'exprimai mon étonnement de celte grossière légende, en présence i du P. Melcliisédech, savant secrétaire du couvent. » — t C'est vrai • , me dit le jeune moine en rougissant, c les peintres ne respectent rien : la Nativité a été aussi pure que la « Conception > — « En général », ajoute M. Didron. t à côté d*un mysticisme très-
• raffiné dans les idées et l'art de la Grèce chrétienne , il y a un matérialisme grossier qui
• nous répugne. Près de ce bain où des femmes lavent Jésus, il y a un rayon lumineux qui « raresse la tôle de rEnfant divin. Je ne connais pas de pays où, sur certains points, l'art « chrétien trahisse de plus singuliers contrastes. ■ (Guide de la Peinture, p. 158.)
133 GUIDE OE l'art chrétien.
Noire-Seigneur , la manière la plus usitée dans le moyen âge : la sainte Vierge couchée. L*éminent interprète des vitraux de Bourges a-t-il eu, dans cette circonstance, un autre mobile qu'un respect tout archéologique pour la grande époque qu'ail s'est appropriée par ses études? n'a-t-il.pas découvert à ce sujet quelques-unes de ces profondes interprétations qui donnent tant de portée aux moindres combinaisons de figures dans ces siècles de foi ? On ne se sera certainement pas accoutumé alors à voir la sainte Vierge couchée, samt Joseph endormi près de la crèche où repose le Sauveur, sans attacher à cette représentation quelques bonnes et ingénieuses pensées, quelques significations édifiantes; mais autre est le sens donYié à la chose^ déjà faite, autres, peut-être, les motifs dont elle tire effectivement son origine. D'ailleurs, ni Flandrin ni son savant conseiller n'ont osé aller jusqu'au bout, dans l'adoption de la formule archéologique qui s* adapte le mieux au monument qu'il s'agissait de décorer. La Vierge de Flandrin dirige sur son divin Fils un regard plein d'amour et de prière; voyez au contraire les deux Nativités du xm® siècle que nous comparons : Marie détourne le regard, et il semblerait que sa pensée même est ailleurs. Ce mode de composition n'a pas été adopté sans doute sans exception ; on trouvera des monuments contemporains ou antérieurs où la sainte Vierge contemple le Nouveau -Né, comme on en trouvera aussi où elle est assise ; mais, dans le plus grand nombre des cas, elle est couchée comme nous la voyons ici; et, qu'elle soit dans l'une ou l'autre position, son attention ne se porte que rarement sur le Sauveur, jusqu'au xiv^ siècle : alors seulement commencera pour elle, dans l'art chrétien, ce que nous pouvons appeler l'ère de la tendresse maternelle.
.Nous avons y\x l'ère de la dignité; mais il y a maintenant sous nos yeux autre chose que de la dignité. Que signifie cette position , qui semblerait d'autant plus menteuse, qu'elle est celle du commun des mères condamnées à enfanter dans la douleur? que signifie surtout cet air d'indifférence?
Dès l'antiquité chrétienne, nous en avons observé des exemples dansdes compositions où la sainte Vierge estencore assise. Ou la voit couchée, sur des monuments attribués au vi^^ siècle, et qui, dans tous les cas, ne peuventétre beaucoup plus récents, si même ils ne sont pas antérieurs : telles sont deux pierres gravées, l'une publiée par Vettori, l'autre par Philippe Venuti, reproduites l'une et l'autre par M. rabbéMarligny*. Quoique fort différentes, d'ailleurs.de style et de composition, elles ont aussi de commun la direction
1. Marligoy» Diet. de* Ant. chrét , p. 431 ; Veflori, Num. œr. explie,, p. 87 ; P. Venuli, Acatïem. di Cortona, T. VII, p. 45.
NttiVITt DR fKOTRB-SEIGMftJR. 1J3
diis raKard» d« Marie à l'opposé de la crèche. Si on s'atlacbail isolément à ces reprësen talions , noire observatiou, il est vrai , serait attéouée par ces circonstances que, daos la première , la maiu de la très-sainte Hère se porte , du moins, où l'on voudrait qu'elle dirigeât la vue; que, dans la seconde , ses yeux senïblenl se fixer sur deux petits personnages prosternés à cfité d'elle, et qui doivent être des bergers, ou plutôt des Maf^es ; mais la plupart des monuments analogues ne se prêtant point à de pareilles atténuations, on est obligé d'en tenir peu de compte. Quant au double Tait, trop persistaut, au contraire, pour qu'on puisse le considérer comme sans importance, nous en donnons un autre exemple assez remarquable , qui doit être à peu près contemporain du bas relief de Pise et de notre miniature. Nous l'empruntons à un élégant reliquaire du rouséeduVutican, dont nous donnons d'abord un des&iii d'ensemble; il est eu cuivre ciselé , et s'ouvre comme un triptyque. Les scènes évau-
Retiqu*ire du mutée du Viticsn (xin* liècle).
géliques que l'on y voit représentées sont gravées au Irait, assez légèrement, On remarquera que la disposition de ce petit monument amenant à rejeter la sainte Vierge et saint Joseph dans des arcades difTérenles de ceik où repose l'Enfant Jésus, a pour effet de rendre plus sensible que jamais l'état d'isolement où ils semblent le laisser. On remarquera aussi
que la couche de Marie a jusqu'à des rideaux , et à considérer ce tableau séparément, Ton ne saurait trop si elle dort, si elle est pensive, ou si elle est fatiguée comme d'une œuvre laborieuse. Nous nous arrêterions à l'idée qu'on. a voulu la faire pensive, plutôt qu'à aucune des deux autres, eu égard aux termes de comparaison multipliés que nous possédons; mais surtout, en raison même de ces données comparatives, c'est cette affecta* tion k détourner son regard qui nous frappe. D'un autre côté, n'est-on pas frappé de la position attribuée au divin Enfant sur un autel ^, dans
Jésus naissant, reposant sur on autel.
une arcade centrale, avec ses deux fidèles compagnons ? Il y a là autre chose qu'une simple fantaisie d'artiste. Prenez l'ensemble des monuments, vousreconnaitrezquecettedispositiou répond à l'idéeconstantede le mettre en relief comme étant Dieu, Sauveur et Victime: Dieu, parceque les créatures viennent reconnaître en lui leur Créateur, leur souverain Maître. Ce bœuf et cet âne que nous avons vus près de lui jouer un rôle si prépondérant dès le IV* siècle, se retrouvent sur les deux pierres gravées de Yettori et de Venuti, toujours comme flairant l'Enfant divin, pour montrer qu'ils le reconnaissent, ou, mieux encore, pour le réchauffer de leur haleine avec une véritable tendresse; et pendant les six ou sept siècles qui s'écoulent, jusqu'aux trois exemples du xm^ siècle que nous donnons, les mêmes
1. Sur un triptyque italien en ivoire du xiii« ou du xiv« siècle, publié par M. Labarte (Arts industriels, pi. xvin), la crèche est aussi montée sur une sorte de colonne, mais l'Enfant Jésus n*y repose pas : il est porté dans les bras de saint Joseph, et la sainte Vierge est encore couchée. Tout cet ensemble nous ferait naître quelques doutes sur raulhenticité du monament.
NATIVITÉ De NOTRE-SEiGMBUR. 135
éléments de représentation se maintiennent sans fléchir. Aux deux animaux viennent souvent se joindre des Anges, comme on le voit sur nos deux planches. Dans le manuscrit syriaque de Florence, où, par exception, ne se montrent ni le bœuf, ni l'âne, un Ange adore l'Enfant Jésus, tandis que Marie paraît s'en détourner. Ces Anges, par leur rôle, sont tout à fait distincts de ceux qui annoncent la bonne nouvelle aux bergers ; nous lerépétdns, ils n'ont d'autre soin qued'adorer le Nouveau-Né, et ils semblent vouloir dire qu'avec lui le ciel est descendu sur la tçrre. L'étoile qui projette un rayon sur lui, exemple déjà donné sur la pierre gravée de Vettori, le nom sacré ic xc qu'on lit en outre sur noire miniature, viennent accentuer les mêmes idées; elles n'en expriment pas de différentes, ou bien elles s'appliquent à la qualité de Sauveur qui appartient à Jésus autant que la divinité, et à cause de cette divinité unie k son humanité. En effet, le divin Enfant est Sauveur par cela même qu'il est venu et qu'il apparaît revêtu de la nature humaine. L'idée de victime, plus expressément rendue lorsque la crèche prend la forme d'un autel , est tellement corrélative à celle de Sauveur, que nous n'avons pas besoin d'insister pour montrer qu'elle est là.
Les faits ainsi posés, il nous sera possible d'en essayer Tinterprétation, de proposer une explication de l'indifférence apparente de Marie et de Joseph. Nous avons pour point de départ, le sentiment de la dignité, la gravité d'une réception d'apparat, qui exclut les expressions de la tendresse maternelle. Vient s'y joindre cet élément de naturalisme, très-sensible dans l'art chrétien des hautes époques, qui consiste à prendre, pour représenter un mystère, les conditions élémentaires d'un fait de même nature, à considérer le mystère lui-même en tant que fait. Alors, pour représenter une naissance, mettant en scène la mère couchée, on aura couché Marie, simplement pourdire que Jésus vient de naître. Ce serait là, en quelque sorte, le terme hiéroglyphique de l'idée*. Cette situation pourtant porte beaucoup trop vers l'idée d'une naissance toute naturelle, et l'on aurait dû la rejeter par ce motif; mais on a fait autre chose, et nous sommes porté à croire qu'on a mis tant d'affectation à isoler le divin Enfant de sa très-sainte Mère et de son père putatif, pour réagir contre ce qu'il paraissait y avoir de naturel dans sa naissance. Ce serait quelque chose comme la parole mytérieuse dite aux noces de Cana : a Qu'y a-t-il de commun entre vous et moi D? parole interprétée dans divers sens, mais qui, par là même, souffre l'interprétation plus directe à laquelle nous faisons allusion, ne nous permettant pas d'ailleurs de l'appuyer. Il suflBt à l'usage que nous en faisons, qu'en fait cette interprétation ait pu être donnée.
Alors, aussitôt que Jésus est né, et que nous avons dit sa nature humaine, en montrant sa mère couchée comme le sont communément les
mères, en montrant l'époux de sa mère, qui légalement sera réputé son pèrf , il faut qu'il nous en apparaisse comme séparé, afin que, par delà le vrai homme, notre pensée s'attache au vrai Dieu , et aussi à ce Dieu en tant qu'il apporte la lumière, le salut et la vie à ceux qui étaient plongés dans les ténèbres et les ombres de la mort, & ceux qui s'étaient rendus semblables à des aniihaux sans raison. Les Anges viennent l'adorer, l'étoile de la promesse repose sur lui, le bœuf du sacrifice reconnaît Celui qui doit le remplacer, l'âne, image de la stupide idollitrie, est rendu à la raison. II est remarquable que,dans la miniature tombée si heureusement entre nos mains, la grotte où repose le divin Enfant, est d'un fond noir, tandis que la crèche est or et écarlate; que l'atmosphère où il est placé dans la scène du bain ^ est de même complètement noire , la cuve étant d'or ; que saint Joseph repose également sur un fond noir, qui devient bleu pour les bergers, comme il t'est dans le ciel pour tes Anges : Veràum caro factum est... Lux in tenebris lucet : « le Verbe s'est fait chair » et <x la Lumière a lui dans les ténèbres b.
REPRÉSENTATION DE LA NATIVITÉ AUX XIV® KT XV*' SIÈ<:LKS, VlfeRlîK A GKN^UX.
Ce qu'il se rencontre de défectueux dans les compositions que nous venons d'étudier, peut facilement se corriger sans sortir des données fournies par la longue période à laquelle elles appartiennent. Ainsi, sur l'ivoire de Bologne (vui® siècle) * , la pensée de montrer Marie couchée est singulièrement relevée par la transformation de sa couche en une sorte d'auréole constellée de rondelles. Il n'est pas rare que Marie, du sein de sa couche, prête une attention aimante et respectueuse au Sauveur qui vient de sortir de son sein. Elle tend vers lui les bras, dans les bas-reliefs de Notre-Dame de Poitiers (xn« siècle); dans une miniature grecque de la bibliothèque du Vatican (xni^ siècle), elle soulève la léte de l'Enfant Jésus ^. Mais, en général, il nous semblerait mieux, voulant représenter la naissance de Notre-Seigneur dans le caractère des époques que nous venons de passer en revue, de faire asseoir sa trèssainte Mère. Rapprochée du divin Enfant, elle dirigera au moins une main vers lui^pour témoigner qu'elle ne l'oublie pas ; elle élèvera un peu les yeux vers le ciel, pour montrer clairement qu'elle médite sur le niys-
1. Gori, Tkes, vel. dypt., T. IIÎ, pi. xxxv. 9. D*Agtneoart, PMnture, pi. ux. •
NATIVITE DE N 5.