NATIVITÉ DIE NOTRE-SEIGNKUR
Péragio, peinte dans la chapelle du Change, à Përouse, que nous publions comme exemple de ce genre de composition. A la suite du vénérable peintre, les artistes les mieux imprégnés de ses pieuses inspirations l'ont généralement imité, sous le rapport même où il faudrait, pour pouvoir se permettre cette imitation sans une familiarité au moins trop peu respectueuse, une société tout entière qui participât de son angélique simplicité.
Dans ces compositions, le divin Enfant, disous-nous, n'est pas réputé avoir été mis encore dans la crèche, mais fes artistes ont été dominés surtout par des conditions d'agencement. Jésus étant étendu sur le sol, on a trouvé d*un coup d'oeil plus agréable de faire rayonner autour de lui tout un entourage de fervents adorateurs inclinés. S'il était élevé à une certaine hahteur, ou renfermé d'une manière quelconque dans la crèche, la vue serait facilement interceptée.
Ces compositions sont plutôt mystiques que purement historiques; c'est pourquoi, avec Marie, Joseph, les Anges, les bergers, on môle si facilement d'autres Saints , modèles de la ten<ire affection que nous devons à Jésus naissant. C'est ainsi que , dans la fresque de Saint-Marc, nous voyons, avec Marie et Joseph, saint Pierre Martyr et sainte Catherine agenouillés. Mais soit qu'on envisag*^ la chose au point de vue mystique, ou bien au point de vue historique, rien n'obligeait de représenter l'Enfant Jésus dans un état de nudité où il n'a pas voulu paraître. Historiquement, on doit croire que sa très-sainte Mère elle-même ne l'a pas con«* temple un seul instant, sans s'être pieusement et respectueusement empressée de le couvrir. En fait, Jésus n'a jamais dû être étendu ainsi, et il n'a dû quitter les bras de Marie que pour reposer dans son rustique berceau. Si donc l'artiste est libre de l'étendre sur la terre nue ou sur un peu de paille, au point de vue de l'effet pittoresque, pourquoi, pouvant choisir, ne l'y montrerait-il pas tel qu'il a voulu paraître aux yeux de ses premiers adorateurs^ c'est-à-dire déjà vêtu? Ne soyons pas trop sévère; sachons considérer pieusement ce qui est pieux, mais mettons le charme de ces suaves compositions là où il est réellement; ne craignons pas de dire qu'on est plus dans le vi*ai, en montrant le divin Enfant sous ses langes sacrés, (tans quelque position qu'on le représente, et qu'il n'y perd rien de ses grâces naïves.
Pendant tout le xv*' siècle, en Italie , et pendant sa seconde moitié , dans le reste de la chrétienté , il est rare que la sainte Vierge ne soit pas à genoux dans la représentation de la Nativité de Notrc-Seigneur. Quant ù saint Joseph , s'il n'est pas aussi souvent agenouillé, il est rare au moins qu^il ne s'approche pas de TËntant Jéfus avec uu sentiment de respect et d'attendrissement ; (|ue!quefois aussi, on le charge d'introduire
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les bergers. Ces observations s'appliquent à des artistes bien éloignés Tan de l'autre , si l'on considère Fra Filippo Lippi , quant à la manière dont il a porté l'habit religieux , comparativement au pieux disciple de saint Antonio ; elles s'appliquent au Pérugin, à Francia, au Pinturicchio, i Lorenzo di Credi, à Sandro Boticelli , à Mariotto Albertinelli , à Bemardino Luini , et à bien d'autres ; chez nous , aux sculpteurs des stalles d'Amiens , aux vignettes de Simon Vostre et de Tielman Eerver ; sur les bords du Rhin, à celles qui ornent le Spéculum humanœ sahationis. Dans le reste de l'Allemagne, nous savons par les publications de M. Forster qu'il en fut de même. Le tableau des Sept Joies de Marie, par Memling, qu'il a également publié, montre que la Flandre participa au mouvement général ^.
Au XVI* siècle, rien ne prouve mieux Textension et le crédit 'acf|uis dans le siècle précédent par ce mode de représentation , que de le voir adopté sur diverses monnaies de Léon X et de Clément VII, auxquelles la Nativité servait de type. On remarquera aussi que, sur ces monnaies, le divin Enfant continue d'être nu, et d'être étendu sur le sol. D'un autre côté, l'étoile repose sur lui , le boeuf et l'&ne sont penchés pour le flairer avec une simplicité naturelle quant à la forme, une intention supérieure quant à la pensée, qui rappelle complètement les monuments primitifs^. Le Beaio Augelico, au contraire, dans le petit tableau qui l'ait partie de la Vie de Noire-Seigneur , à l'Académie de Florence , a fait fléchir sur leurs genoux, devant le divin Enfant, ces deux humbles adorateurs eux-mêmes. Était-ce innovation de sa part, ou nos souveniBs sont-ils exacts quand nous croyons en avoir rencontré d'autres exemples ? Dans tous les cas, son mysticisme prend , jusque dans ce détail , le tour naïf de sa tendre piété.
Au contraire, pendant le même xv« ^iècle, nous voyons d'autres conipo- . sitioos qui , tenant du mystique par l'adoration de Marie et de Joseph, se montrent naïves dans le sens tout contraire, qui mène à la décadence naturaliste. Au lieu de communiquer aux animaux sans raison le sentiment de respect et d'amour que doit nous inspirer leur Auteur, leur Maître et le nôtre, on retombe de celte poésie jus |u'à un réalisme tel qu'iU ne prêtent attention qu'à l'herbe de leur râtelier : nous citons les bas-reliefs des stalles d'.\miens, et la grande vignette de Simon Vostre. On sait en eifel que, dans les publications de cet éditeur, les vignettes à pleine page
1. Forsler « Monuments de la Sculpture en Allemagne , T. I, p. S8 ; Mon,, de la Peint, en AT, T. Il, p. 10,47,56.
2. Fiorsvanle, Aniiqm Rom. Pont, Denarii, in-i^ Rome, It38. Léon X, pi. vu, fig. xiti ; (.lémeni VII, pi. I, fig. ii.
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sont d'un caractère très-différent des petites qui servent d'encadrement, et leur sont de beaucoup inférieures sous le rapport de l'élévation du caractère. Alors le bœuf et l'ftue ne servent plus à rien, sinon & dire que la scène se passe dans une étable, et si Ton f attache quelque signification , ce ne sera plus que pour dire les humiliations du Fils de Dieu.
REPRÉSENTATIONS MODERNES DE lA NATIVITH: ; EFPETS PITTORESQUES.
Les monnaies pontificalei du xvi' siècle que nous venons de citer, nous ont paru un témoignage du caractère d'usage constant qu'avait pris antérieurement la manière de représenter la Nativité de Notre-Seigneur, qui consiste foncièrement à montrer la sainte Vierge à genoux et en adoration devant son divin FjIs. Nous les rapportons comme propres à l'esprit du xv^ siècle où cet usage s'est établi, plutôt qu'au xvi% où il cesse d'être dominant, nonobstant l'exemple qu'elles nous donnent, et beaucoup d'autres que l'on pourrait ajouter. Alors, toutes les positions où la sainte Vierge et l'Enfant Jésus peuvent se montrer paraissent bonnes, pourvu qu'on puisse donner à la composition un aspect saisissant et pittoresque. Peu importe que Marie soit debout, assise, couchée, à genoux, que Jésuâ soit dans ses bras, étendu sur le sol, ou reposant dans sa crèche : on recherche beaucoup l'effet, et très- peu l'idée : ce qui ne veut pas dire que, par cet effet, on ne veuille pas aussi provoquer de pieux sentiments. Nous citerons deux Nativités : l'une de Pellegrino de Modène , l'autre du Garofolo ^^ élèves ou imitateurs de Raphaël. La sainte Vierge est demicouchée: dans la seconde, considérant Jésus avec amour; dans la première, joignant les mains pour l'adorer; et le divin Enfant, ou la caresse, ou lui tend les bras. C'est pieux sans doute, mais de la part du peintre modenais, d'une piété d'autant plus superficielle qu'il a voulu l'accentuer davantage; les expressions affectueuses, chez le peintre ferrarais, sont plus recueillies, et par conséquent plus senties ; mais^ quanta la composition, c'est de môme, en vue de l'effet pittoresque, qu'elle est conçue ; et on lui sacriQe la vérité naturelle, à laquelle tous les peintres alors prétendaient cependant, car Jésus naissant ne devrait caresser sa mère que du .
1. Le tableau de Pellegrino de Modène/ l'un des élèves culhiborataurs de -Raphaël, publié par M. Rosini {Sioria délia PilL ilaL, T. V, p. 147;, est dans la galerie du l'alais ducal, à Modène. Celui du Garordo, publié, en 1840, à Ferrare, avait été donné h Téglise de Saint- François (le cette viUe, en i5S5, par Leonello de Pero.
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regard. La scène, dans les deux tableaux, se passe aux abords d'un riche monument d'architecture, plus riche encore à Modène qu'à Ferrare: ici, toute la composition est plus simple, on n'y voit figurer, outre la sainte Vierge, que saint Joseph endormi, et le donateur du tableau, Leonello de Pero, à genoux ; là , elle est vive et animée ; les bergers sont des enfants : on dirait une bande d*écoIiers qui , tout en adorant et admirant, laissent apercevoir leur espièglerie momentanément contenue ; saint Joseph montre l'Enfant Jésus à deux femmes charmées de se3 grâces et de sa beauté. Ces femmes n'ont plus rien de commun avec celles des vieilles légendes; on les suppose de la bande des bergers, parmi lesquels il passe en usage d'admettre les deux sexes: c'est un élément de pittoresque. Dans la grande vignette des Heures de Simon Vostre , on va plus loin :
les bergers et les bergères sont désignés par leurs noms, empruntés sans doute aux JVoê/sdu temps. Ainsi, voilà Aloys qui est venue, une lanterne à la main, en compagnie d'Alison ; le vieux Plantier est à côté de Mahault, qui offre un joli agneau ; Gobin, le Gay, a apporté une galette, et le beau Roger tient son chien en laisse, et une flûte à la main. On nous pardonnera de rapprocher des œuvres de haut style, après tout, et cette mise en scène toute familière ; plus il y a, d'ailleurs, de distance entre elles, plus nous ferons apercevoir combien avait prévalu ce qui leur est commun : la liberté de choisir arbitrairement ses personnages, et le rôle qu'cm leur fait jouer, en vue d'un effet pittoresque.
Nous avons adopté, cependant, à dessein, comme objet de nos observations , deux tableaux encore fortement imbus des traditions ombriennes, et qui se rattachent à la seconde manière de Raphaël, plutôt qu'à la troisième. Prenons maintenant la Nuit du Corrége, de tous les tableaux de la Nativité de Notre-Seigneur, celui, sans contredit, qui a le plus de célébrité ; nous avons déjà plusieurs fois fait remarquer que son charme consiste surtout dans un effet de lumière*, que c'était une heureuse pensée que d'utiliser pour le produire les progrès dû clair-obscur. Dans l'obscurité, TEnfant Jésus est lui-même le centre lumineux qui éclaire tout; le peintre, d'ailleurs, a su lui donner .une grâce enfantine. Qu'il est jolit qu'il est charmant I... Sa mère le^^soulève de dessus sa crèche pour le plaisir de le considérer; les assistants sont éblouis et ravis. Tout le tableau, quant à ridée, est là; l'on ne peut nier qu'à sa manière il ne soit séduisant : mais Marie ne s'y montre* qu'une mère ordinaire; saint Joseph, relégué sur un second plan, où il donne à son âne des soins tout matériels, est sacrifié moralement à l'effet satisfaisant qu'il produit au point de vue d'un tableau de genre. Le plus souvent, son rôle désormais devient secondaire relativement à celui des bergers, par la seule raison , ce semble , que ceux-ci offrent des éléments plus favorables aux poses pittoresques. C'est pour
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en tirer, à cet égard, meilleur parti encore , que le Corrége a eu soin de les entremêler de femmes , dont les traits plus doux reflètent avec plus d'barmoniela clarté qui émane de Jésus. D'autres après lui n'ont fait que broder sur le thème qu'il leur avait tracé. La mieux caractérisée de ces imiutions est celle de Bernardino Gatti , dit le Sojaro , peintre originaire de Crémone, dans un tableau publié par M. Rosini *. On y voit figurer cependant des personnages tout à fait étrangers à son i]jaitre:en avant, le petit saint Jean-Baptiste, avec un agneau lié pour être immolé, puis saint Pierre, bien reconnaissable à ses clefs, mêlé parmi les bergers. Cet anachronisme, dans Tesprit des critiques modernes,ne pouvait s'excuser qu'en chargeant du méfait celui qui avait commandé le tableau: comme si, dans aucune des compositions de Tépoque, conçues comme nous essayons de les faire comprendre* il y avait l'ombre de couleur locale! Puisqu'on y introduitdes personnages de fantaisie, pourquoi n'y introduirait-on pas des
Saints? Le tort du peintre n'est pas d'avoir fait entrer saint Pierre dans une composition de la Nativité ; mais c'est de n'avoir pas assez représenté le Prince des Apôtres dans son propre caractère, et disposé toute sa composition eu conséquence. Plus généralement, on peut reprocher aux peintres modernes d'avoir fait, pour représenter la Nativité, des compositions qui ne sont ni franchement symboliques ou mystiques, ni véritablement historiques.
Parmi les questions que soulève ce sujet, il y a celle du lieu, à laquelle Ayala nous parait avoir attaché trop d'importance. Il est certain, d'après rËvangile, que ce lieu était une étable; l'on sait par la tradition que cette étable était une grotte, objet d'une vénération non interrompue depuis loirs'. Faudra-t-il, pour cela, condamner toutes les compositions qui ï\e sont pas conformes à ces données, à commencer par les sculptures des anciens sarcophages, où l'idée d'étable, quand elle est exprimée, n'est rendue que par un pan de toiture? Des peintres modernes, pour plus de pittoresque dans l'expression de la pauvreté, réduisent ce toit à une charpente démantelée qui ne peut plus rien abriter ; d'autres, pour établir un contraste, l'encadrent de ruines monumentales; et c'est à côté d'une riche colonne que la sainte Famille est censée n'avoir trouvé qu'un chétif abri. Ou bien, au contraire, comme il s'agit en fait d'un Dieu et d'un Roi, l'enceinte qui le reçoit prend l'aspect d'un palais ou d'un temple. En général, ces jeux de composition ne nous paraissent devoir être pris que pour ce qu'ils veulent dire, soit au point de vue des idées, soit au point de vue des effets. Nous ne les trîiiterons donc pas avec sévérité.
i. Rotini, Storia deila PiU. îtal., |>. t78.
1. Généralement les Grecs représentent, en efiet, la Nativité dans un;* grotte.
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Dans le langage iconographique, ia crèche suffit pour dire Télable, un peu de paille suffit pour dire la crèche, la présence des deux animaux le dit encore mieux, une indication d'abri suffit pour dire que c*en est un. La forme de grotte cependant, puisqu'elle est la vraie, mérite d'être encouragée. L'on est en droit de l'exiger dans toute composition qui s'annonce comme ;vouiant serrer de près l'exactitude historique. Alors aussi^ comme condition^du vrai, on exigera que Jésus soit dans la crèche, qu'il y soit enveloppé de langes. Il sera convenable que lui-même il éclaire toute l'enceinte, faisant pâlir toute autre lumière. La sainte Vierge et saint Joseph seront en adoration en sa présence, au moins avec tout le respect qu'un pieux chrétien témoigne devant le Saint-Sacrement , lorsqu'il est exposé; et s'ils se détournent de leur prière pour faire accueil à leurs visiteurs, il faut que ce soit pour leur inspirer leur propre recueillement, de telle sorte que tous en soient saisis et doucement pénétrés.